25 ans de personnification féminine - Folles du roi et reines de la nuit

Mado Lamotte rêve d’ajouter 25 années de plus à sa carrière.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Mado Lamotte rêve d’ajouter 25 années de plus à sa carrière.

Dans le Québec des années 1950, si un homme était surpris déguisé en femme, il prenait le chemin de la prison. Aujourd’hui, les personnificateurs féminins, ou drag queens, sont invités dans les talk-shows, inspirent les scénaristes télé (Cover Girl) et s’offrent le Métropolis pour célébrer 25 ans de carrière, comme le fera Mado Lamotte le 14 février prochain. Un anniversaire pour une artiste qui manie avec bonheur paillettes et vacheries, et un prétexte pour interroger la place de ces reines de la nuit qui vivent souvent au jour le jour.

Mado Lamotte, Réglisse, Michel Dorion, Nana de Grèce et tant d’autres « folles du roi » éblouissent, dérident et provoquent le public des rares scènes qui les accueillent. Elles offrent un mélange bigarré de monologues, de performances vocales et de chansons en play-back entonnées par Céline Dion, Cher, Mylène Farmer, Mireille Mathieu, Lady Gaga, icônes incontournables de la culture gaie. Leur numéro n’est pas toujours au point mais, lorsqu’elles prennent d’assaut le Cabaret à Mado et le Café Cléopâtre à Montréal, ou Le Drague à Québec, rien ne les arrête, pas même un talon cassé, un soutien-gorge mal ajusté… ou une assistance clairsemée.

 

Artistes transsexuelles


Ils sont un peu les enfants de Lana St-Cyr, Raymond Dubé pour les intimes, le premier travesti québécois, qui allait briser bien des tabous à partir des années 1940. « Lana a vraiment ouvert les portes, juste avant Guilda, souligne Viviane Namaste, professeure à l’Institut Simone-de-Beauvoir de l’Université Concordia et auteure de C’est du spectacle ! L’histoire des artistes transsexuelles à Montréal 1955-1985. Lana avait été condamnée parce que son spectacle était considéré comme obscène, mais elle l’a présenté devant le juge ! Elle fut déclarée non coupable. » Jusqu’en 1969, s’habiller en femme pour un homme était illégal, « mais c’était permis sur scène, dans certains milieux protégés, parce qu’il y avait des arrangements entre la mafia et la police », raconte Viviane Namaste.


Mado Lamotte n’a pas fait ses premiers pas dans le même contexte. Son créateur, Luc Provost, diplômé en théâtre de l’UQAM, faisait déjà rire tout le monde lorsqu’il était enfant… et cet atout est devenu son métier. À partir de ses outrances au milieu des années 1980 dans des bars alternatifs comme le Poodle et le Lézard, Mado s’est vite imposée par ses costumes extravagants, son tempérament rassembleur (chaque été, elle organise le spectacle Mascara, véritable conventum de drag queens), un sens inné de la répartie doublé d’un sens certain des affaires, digne propriétaire du Cabaret à Mado.


Transgression


Dans sa loge aux allures de caverne d’Ali Baba, Mado refuse de mettre toutes ses collègues dans le même sac, prônant la diversité. « C’est comme les acteurs : certains font rire, d’autres pas. Au début, je faisais un peu n’importe quoi ; aujourd’hui, certaines font ça très bien ! Dans un party, une drag queen, c’est l’équivalent du télégramme chanté, du clown de service, du livreur de ballons. Ce n’est pas menaçant parce que c’est un personnage. » Celle qui pousse aussi la chansonnette (vous vous souvenez du Rap à Minifée ?) n’hésite pas à établir des comparaisons théâtrales. « Molière faisait rire les rois et les reines, mais son théâtre se moquait d’eux ! Quand je parle des madames du 450, elles sont assises en face de moi. Et elles trouvent ça drôle ! »


Mais pourquoi ce besoin de faire rire, et d’éblouir, avec robe, faux cils et corset ? Les motivations sont nombreuses, mais ont peu à voir avec celles des travestis, pour qui s’habiller en femme est une nécessité quotidienne, et des transsexuelles, à l’étroit dans un corps nullement choisi.


Le metteur en scène Alexandre Fecteau, créateur de Changing Room, qui reprendra l’affiche en avril prochain à Ottawa et à Québec, a puisé la matière de son spectacle en interrogeant une vingtaine de drag queens de la Vieille Capitale. « Une seule m’a parlé de la question identitaire, précise-t-il. Par contre, on sent encore le garçon blessé par ses années de secondaire, ridiculisé à cause de son homosexualité. Ils ont peu confiance en eux, et n’ont jamais rêvé de faire ça ; c’est leur entourage qui souvent les poussait. »


Mais que trouve-t-il dans ces spectacles de qualité inégale ? « La transgression, dit-il sans hésiter. Je m’emmerde souvent au théâtre et j’ai du fun dans les spectacles de drag queens. La liberté de sauter dans le vide, c’est intéressant. Quelqu’un qui jongle bien avec le risque peut susciter toutes sortes d’émotions. » Il sait aussi se faire tendre devant l’amateurisme. « Ils ne sont pas payés cher, ils font autre chose dans la vie, ça fait partie du charme. J’ai vu à New York des shows avec des drag queens ayant une solide formation théâtrale. Tout était parfait, mais on sentait une amertume : ils auraient voulu jouer Shakespeare. »


Faune bigarée


Pas de danger que tout soit chronométré au Cléopâtre, boulevard Saint-Laurent à Montréal. Ce village gaulois a résisté aux bulldozers du Quartier des spectacles et offre un espace de liberté totale. Pour ceux qui en doutent, la cinéaste Catherine Proulx en témoigne dans Le dernier cabaret (diffusion le 3 mars à 21 h à Canal D), une incursion dans cet univers où les couteaux, et les sacoches, volent bas. « J’ai vu de tout, s’exclame la cinéaste, qui a fréquenté les lieux pendant plus de trois ans. C’est impossible de détonner tant la faune est bigarrée : homosexuels, travestis, transsexuelles, etc. Bien sûr, on sent des tensions, ils peuvent s’envoyer promener souvent, mais n’importe qui peut monter sur scène. C’est leur but premier. »


La controverse autour de la possible démolition du Cléopâtre a agi comme un révélateur, selon Catherine Proulx. « Les gens exprimaient beaucoup de préjugés, comme si les drag queens n’avaient pas le droit d’être là. À l’époque du burlesque et du Théâtre des variétés, les artistes souffraient du même mépris. » Pour le moment, le lieu demeure intact et Mado Lamotte, de son côté, rêve d’ajouter 25 années de plus à sa carrière. Que ça plaise ou non aux oreilles prudes et aux puristes, les drag queens n’ont pas dit leur dernier mot. Ni lancé leur dernière vacherie.


Chercher la femme

 

Les drag queens proposent-elles une vision caricaturale de la femme ? La question énerve depuis longtemps Mado Lamotte, mais elle ne l’esquive pas. « Si vous croyez vraiment qu’une femme ressemble à Mado, j’ai manqué mon coup. Mado, c’est trop laid pour être une femme. Les drag queens, c’est une célébration de la féminité, et c’est d’abord et avant tout un spectacle. Je ne vais quand même pas revendiquer le droit des femmes à l’avortement déguisée en Mado. Ce qui se passe sur scène reste sur scène. »


De son côté, Viviane Namaste concède que les drag queens peuvent irriter. « C’est un discours négatif que l’on entend parfois dans le milieu féministe. Est-ce qu’un homme qui porte des talons hauts, c’est sexiste ? Les femmes ont souvent un rapport très différent au maquillage, à la coiffure, à l’habillement. Il y a une diversité que l’on devrait célébrer, et c’est ce que font les travestis et les drag queens. »


Familière des loges du Cléopâtre, qu’elle a fréquentées pendant longtemps et dans tous ses recoins, la documentariste Catherine Proulx a observé un curieux phénomène. « Au fur et à mesure que la transformation physique avance, la transformation de la personne se fait également. Beaucoup de gars timides prennent leur place. Même le ton de la voix change selon qu’ils ont leur perruque ou pas. »

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