Les parents-rois et l'éducation - À quel type de famille appartenez-vous?

« On parle souvent de société individualiste, mais moi, j’aime mieux dire que c’est le souci de soi ou le narcissisme qui guide les conduites», affirme Renée B. Dandurand.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir « On parle souvent de société individualiste, mais moi, j’aime mieux dire que c’est le souci de soi ou le narcissisme qui guide les conduites», affirme Renée B. Dandurand.

Imaginons. Imaginons que cette semaine un enseignant d’une classe de troisième année du primaire demande à ses jeunes élèves de s’écrire entre eux des lettres d’amour pour la Saint-Valentin qui approche. Ça se peut. Ça se fait. Comment réagiraient les parents des enfants ?

Une nouvelle catégorisation des familles américaines proposée par une équipe de l’Université de Virginie permet de projeter rationnellement des réponses. En plus, ces nouvelles catégories de familles semblent tout aussi éclairantes de ce côté-ci de la frontière.


Les chercheurs multidisciplinaires de l’Institute for Advanced Studies in Culture ont sondé 3000 familles. Une centaine de maisonnées ont été rencontrées pour des entrevues de 90 minutes. Dans un cas comme dans l’autre, les questions portaient sur les priorités, les espoirs, les défis et les comportements des groupes familiaux.


« Nous nous intéressons au développement de la moralité chez les enfants et nous nous intéressons à la culture dans un sens très large, explique le professeur Carl Desportes Bowman, sociologue et coauteur de l’enquête. Nous pensons que la famille et les parents représentent pour les enfants le plus important centre d’exposition aux valeurs. »


Quatre types de familles émergent de l’enquête intitulée Culture of American Families et chacun stimulerait donc une réaction au devoir hypothétique de la Saint-Valentin. Ces quatre modèles séparent les croyants, les progressistes, les indifférents et les utopistes. Allons y voir.

 

Les croyants


Ils représentent 20 % des familles américaines. Pour eux, la « moralité » vient d’en haut, d’une source divine. Les pratiques humaines doivent donc se conformer aux règles établies, souvent immuables. Ce groupe a tendance à adopter des valeurs conservatrices. En matière sexuelle par exemple, la moralité des croyants date d’avant les folles sixties. En général, les familles croyantes exercent plus de discipline et de contrôle sur leurs enfants, par exemple sur leur usage des nouvelles technologies. Gageons donc que certains parents de ce type n’apprécieraient pas beaucoup le devoir sur la fête des amours. En tout cas, les Témoins de Jéhovah refusent systématiquement les travaux en classe sur l’Halloween, fête réputée païenne.

 

Les progressistes engagés


Ils regroupent 21 % des parents américains. La liberté individuelle constitue la valeur suprême de ce groupe. Cette liberté implique des choix et des responsabilités, valorise l’honnêteté et le jugement, avec un franc scepticisme en matière religieuse. Les parents progressistes sont plus optimistes par rapport au monde contemporain. À 14 ans, leurs jeunes sont bien renseignés sur les méthodes contraceptives. À 15 ans, ils naviguent sur Internet à leur guise. À 16 ans, ils regardent des films classés pour adultes (rated-R). À 8 ou 9 ans, en 3e année quoi, ils doivent pouvoir écrire librement un semblant de lettre d’amourette.

 

Les indifférents (detached)


Ils comptent pour 19 % du lot. Leur principe dicte de laisser faire. Dans ces familles, les enfants demeurent très libres et peu encadrés. Les parents de ce groupe sont généralement des ouvriers blancs, peu scolarisés. Ils sont moins heureux en famille et ils ne se sentent pas très près de leurs enfants. Ils croient aussi que le monde extérieur a plus d’influence qu’eux-mêmes sur leurs enfants. Chez ce type, les repas se prennent souvent devant la télé et ces parents ne surveillent pas les devoirs, qui se font ou pas et advienne que pourra.

 

Les utopistes (American dreamers)


Ils totalisent 27 % des familles. Les parents « rêveurs » demeurent fondamentalement optimistes pour l’avenir de leurs enfants. Ils tentent de les protéger des influences extérieures jugées négatives. D’extraction modeste, souvent peu éduqués eux-mêmes, ces adultes, souvent représentants de groupes minoritaires (Latinos, par exemple), s’investissent souvent dans l’éducation de leurs enfants (y compris dans les devoirs) pour leur offrir un maximum d’avantages et de possibilités.


 

Cela dit, l’accent mis sur le facteur « culturel » ne nie pas l’importance des autres causes déterminantes pour les familles, dont l’origine ethnique et le niveau d’éducation des parents ou encore leur classe sociale.« Bien d’autres recherches se sont concentrées sur ces aspects, explique M. Bowman, qui ajoute le revenu familial dans le lot. Ils sont très importants, mais trop souvent les recherches sociologiques concentrent l’attention sur ces facteurs. Nous nous concentrons sur la culture dans une perspective pluridisciplinaire qui implique la philosophie, l’histoire, la linguistique, etc. En plus, nous ne travaillons pas à partir d’hypothèses. Nous interrogeons les données recueillies de manière exploratoire en posant des questions inédites justement pour tenter de découvrir du nouveau, de définir des canevas, d’identifier des tendances. »


Désemparées, les familles ?


Un des constats fondamentaux concerne le désarroi généralisé de la très vieille institution familiale. D’ailleurs, le rapport cite un chercheur qui ironise sur le fait que diagnostiquer les maux de la famille est devenu « une véritable industrie culturelle ».


Globalement, la majorité des parents sondés (64 %) pense que la qualité de la vie familiale s’est détériorée depuis leur propre enfance. Un seul répondant sur dix défend l’opinion contraire. Les adultes eux-mêmes lient ce « déclin » de la famille aux divers maux qui affectent la société américaine, dont la crise de l’institution scolaire. Le déclin « moral », « éthique » et « spirituel » de la société est aussi largement partagé, mais encore plus chez les Blancs, les personnes religieuses et les républicains.


Les angoisses les plus partagées concernent la violence, les agressions sexuelles, les drogues et l’alcool ainsi que le manque d’ambition. Quatre parents sur cinq voient négativement les réseaux sociaux en ligne et un tiers ont la même opinion des cellulaires.


N’empêche que, dans ce contexte anxiogène, les parents autoévaluent positivement leurs propres familles. Le monde va mal, mais eux vont bien. Ainsi, 82 % des répondants affirment que leurs enfants récoltent des notes au-dessus de la moyenne à l’école. Le déni se manifeste partout. Les parents croient qu’un ado sur vingt seulement consomme de l’alcool, alors qu’il s’agit plutôt de trois élèves du secondaire sur quatre aux États-Unis comme ici. Les mensonges à soi-même concernent aussi bien l’embonpoint que la vie sexuelle des jeunes.


« L’impression négative ressort surtout du rapport de synthèse, corrige le professeur Bowman. Oui, les parents actuels expriment une anxiété fondamentale par rapport à leur rôle et à leurs obligations. Ils sentent qu’ils avancent sans modèles clairs. Par contre, l’étude montre aussi que les parents éprouvent de la satisfaction quand ils observent leurs propres familles. Ils sont heureux du faible niveau de conflit avec leurs enfants, qui adoptent leurs valeurs, sans conflits de générations. Ils sont fiers de communiquer avec leurs enfants, de passer du bon temps avec eux. Il y a aussi un côté très positif dans ce portrait. »


***
 

L’enquête de l’Institute for Advanced Studies in Culture de l’Université de Virginie, The Culture of American Families Project, s’est étendue sur trois ans. Elle a été financée par la fondation John Templeton, réputée conservatrice, qui s’intéresse au « Big Questions » et en particulier aux rapports entre la science, la morale et la religion.


Voici les liens vers les différentes versions de l’étude :


Rapport d’enquête : http://iasc-culture.org/survey_archives/IASC_CAF_Survey.pdf


Rapport d’entrevues : http://iasc-culture.org/survey_archives/IASC_CAF_Interview.pdf


Rapport de synthèse : http://iasc-culture.org/survey_archives/IASC_CAF_ExecReport.pdf

3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 9 février 2013 09 h 21

    Intelligent et renversant de sagesse

    A l'origine la famille fut une institution religieuse servant a sédentariser les peuples, l'on voulait que les enfants aient des parents femmes et hommes clairement identifiés. Ca pris des sciecles pour que l'on se rende compte que ca prenait une institution trancendant les religions, on decreta alors le mariage laique. Ca eu beaucoup d'implication,sur les pratiques et ca cva continuer a en avoir, Ce mariage n'étant pas religieux, les parents ne sont plus exclusivement un homme et une femme, le mariage s'en trouve élargit. Dans ce cadre la France vient de reconnaitre le mariage entre gens de meme sexe. Si ce sujet vous interesse, il y a un tres beau discours présenté a la chambre pour adoption qui circule actuellement, intelligent et renversant de sagesse, le monde n'a pas fini de changer

  • France Marcotte - Abonnée 9 février 2013 11 h 26

    Aucune de ces réponses

    Il manque au moins une catégorie, celle du parent conscient mais confiant en l'institution scolaire, en ses enseignants.

    Le parent confiant suit de près l'évolution scolaire de son enfant, il l'aide au meilleur de ses connaissances et de son état d'esprit. Il sait que l'école n'est pas parfaite, il est au courant des difficultés qu'éprouvent les enseignants et il leur fait savoir d'une façon ou d'une autre qu'il peut se rendre utile. Il ne veut pas de passe-droit, même s'il est instruit et saurait s'y prendre. Il sait que les difficultés que rencontrent son enfant dans son nouveau milieu peuvent être aussi formatrices et l'initier aux réalités de sa société telle qu'elle est.

    • Stéphane Fillion - Inscrit 11 février 2013 23 h 56

      Vous faites peut-être partie des 13% mystérieux dont l'article ne parle pas. Soit ça ou bien les sondeurs en question ne savent pas compter jusqu'à 100. L'imprécision omniprésente dans les chiffres de ce journal m'étonne à chaque jour. Qu'est-ce que ça aurait couté d'ajouter une petite phrase pour dire ce qu'il est advenu de ces familles oubliées?