Survivre aux pensionnats autochtones

Florent Vollant a vécu plusieurs années dans un pensionnat pour autochtones
Photo: Claude Dolbec Florent Vollant a vécu plusieurs années dans un pensionnat pour autochtones

La Commission de vérité et de réconciliation entreprenait cette semaine à Maliotenam une tournée d’audiences au Québec sur la douloureuse expérience des pensionnats autochtones. Le chanteur innu Florent Vollant, de Maliotenam, est l’un de ces anciens pensionnaires.

Florent Vollant vivait en plein Labrador, avec ses parents et six frères et soeurs, lorsqu’on est venu le chercher pour l’emmener au pensionnat de Maliotenam, à 500 kilomètres et 10 heures de train de là. Il avait quatre ans.


« C’était terrible d’être, comme ça, arraché à son milieu. J’ai pleuré pendant trois jours. Je ne comprenais pas et je ne savais pas ce qui se passait. Je voulais ma mère et mon père. Je ne voulais pas de cela. C’était un choc. […] À un moment donné, mon frère est arrivé, il m’a dit « oublie papa et maman, on est rendus ailleurs. Il faut vivre ici maintenant » », raconte le chanteur innu de Maliotenam.


Son séjour au pensionnat Notre-Dame a duré sept ans. Sept ans au cours desquels Florent Vollant essayait « instinctivement » de rester en vie, grâce à un petit xylophone sur lequel il faisait de la musique.


Plusieurs années plus tard, les parents de Florent Vollant sont venus s’établir à leur tour à Maliotenam, près de Sept-Îles, chassés du Labrador par le développement d’une mine de fer.


« Le lac dans lequel on se baignait était devenu rouillé », raconte-t-il.


Mais l’unité familiale était brisée.


« Mes parents étaient devenus alcooliques. Ils n’avaient plus de responsabilités. Quelqu’un nous avait pris en charge. Ils ne s’occupaient plus de notre éducation. […] Il y a eu une période de perdition totale », raconte-t-il.


« Nous, on parlait de chiffres et de français, eux, ils parlaient de chasse », ajoute-t-il. On avait promis aux parents de Florent Vollant que leurs enfants n’auraient plus jamais « ni faim ni froid » aux pensionnats. Alors que les rumeurs d’agressions sexuelles et physiques ont commencé à circuler sur le pensionnat de Maliotenam, ils se sont mis à douter du bien-fondé de l’entreprise.


Des sévices


Des décennies plus tard, la Commission de vérité et de réconciliation sur l’expérience des pensionnats tenait des audiences cette semaine à Maliotenam. Et de nombreux anciens pensionnaires sont venus témoigner du fait que les sévices se déroulaient souvent à la « cordonnerie », l’un des bâtiments du pensionnat de Maliotenam, raconte la commissaire Marie Wilson.


Plusieurs témoignages sont chargés d’une grande violence. « Ce qui était très intéressant, c’était aussi de récolter des témoignages de la part de survivants intergénérationnels, dont les parents sont allés au pensionnat. Il y a une femme qui est venue raconter comment son oncle avait agressé sa mère, qui est morte deux jours plus tard. Elle a expliqué que tous ses oncles étaient allés au pensionnat, et comment, quand ils sont revenus, ils n’ont pas pu mettre de côté leur colère », raconte-t-elle.


À ce jour, plus du tiers des 80 000 autochtones canadiens qui ont demandé une indemnité pour avoir été envoyés de force au pensionnat ont aussi déclaré avoir subi des « sévices extraordinaires », soit des agressions sexuelles ou physiques. « C’est beaucoup plus que ce que l’on pensait », remarque Marie Wilson.


Un objectif clair


Il y a eu 130 pensionnats autochtones dans l’histoire du Canada, dont six au Québec, entre 1870 et 1995. « Au besoin, les enfants étaient arrachés de force à leur famille par des prêtres ou des agents de police, et les parents incarcérés par la Gendarmerie royale du Canada », racontait l’historien atikamekw Gilles Ottawa dans un livre intitulé Les pensionnats indiens au Québec, un double regard, paru en 2010 aux éditions Cornac.


L’objectif de ces établissements est clair : éliminer la culture amérindienne et assimiler l’ensemble des Amérindiens. « L’objet [de notre politique] est de continuer jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un seul Indien du Canada qui n’ait été absorbé par notre politique », disait en 1920 le surintendant général des Affaires indiennes du Canada, Duncan Campbell Scott, cité par Ottawa.


Les enfants autochtones devaient parfois se frotter la langue avec du savon s’ils parlaient leur langue maternelle au pensionnat. On les lavait même à l’eau de javel, pour leur blanchir la peau, raconte, dans ce livre, Gilles Ottawa, par ailleurs décédé plus tôt cette semaine.


Sans avoir été agressé sexuellement, Florent Vollant se souvient d’une violence omniprésente au pensionnat Notre-Dame de Maliotenam. « Des coups de poing, des coups de pied. Il y a des enfants qui résistaient. Ceux qui ne marchaient pas droit mangeaient une volée », raconte Florent Vollant.


Adolescent, le chanteur a ensuite repris contact avec sa culture d’origine. « J’ai eu la chance de retourner dans les terres. J’ai réappris la langue, j’ai voyagé avec des nomades. »


« Je me rongerai la patte s’il le faut, mais j’échapperai au piège », chantait d’ailleurs le groupe Kashtin dans la chanson Rien pour m’arrêter.


Florent Vollant n’a pas jugé nécessaire de témoigner devant la Commission. Mais il croit que tous ceux qui trouvent le courage d’y aller sont des autochtones qui ont entrepris une certaine démarche spirituelle.


« Les agressions sexuelles, c’est la dernière chose dont on a envie de parler », relève-t-il. Plusieurs anciens pensionnaires ont d’ailleurs dit à la Commission qu’ils n’avaient jamais parlé auparavant de ces sévices à qui que ce soit.


Les témoignages entendus par la Commission sont enregistrés. On prévoit d’ailleurs les conserver dans un centre d’archives, qui devrait être intégré à une université canadienne.


À ce jour, aucun religieux québécois n’est venu témoigner aux audiences de la Commission de vérité et de réconciliation.


« Ils se cachent », dit Florent Vollant, qui croit pourtant que leur présence serait indispensable à une authentique réconciliation.

18 commentaires
  • Serge Grenier - Inscrit 24 janvier 2013 07 h 27

    C'est pas fini

    S'il y en a qui pensent que tout ça c'est du passé, ils devraient se se demander alors pourquoi le mouvement «Idle no more» touche-t-il tant de monde ?

  • Jack Plante - Inscrit 24 janvier 2013 07 h 35

    Nettes exagérations!

    Le gouvernement, après s'être excusé une deuxième fois, a fait un chèque de 2 milliards sans vérifier les accusations d'abus sexuels, abus criminels à l'époque comme aujourd'hui (les abus physiques c'est une autre histoire)

    Bref, on a fait un chèque pour acheter la paix sans vérifier les accusations devant des cours comme on fait pour les autres histoires d'abus sexuels qui rebondissent, 30, 40 ans plus tard.

    • Rock-André Blondin - Inscrit 24 janvier 2013 12 h 10

      Pour avoir travaillé plusieurs années directement au bureau de la résolutions des pensionnats indiens, je vous assure que chaque cas est porté devant la Cour et que chaque dédomagement tient compte des abus. Le processus n'est pas d'envoyer un chèque à montant fixe à chacun qui en fait la demande. C'est beaucoup plus complexe.

    • Jérémie Poupart Montpetit - Abonné 24 janvier 2013 16 h 12

      Mr. Blondin,
      ce que vous dîtes est vrai, mais le portrait global de la gestion des "affaires autochtones" est malheureusement celui d'un gouvernement qui, agissant tel le parent désintéressé de son enfant turbulent, n'a agit principalement qu'en donnant des fonds, sans véritablement instaurer des services dans les communautés autochtones.

      Jérémie Poupart Montpetit

    • Caroline Sigouin - Abonnée 24 janvier 2013 20 h 49

      Si seulement il ne s'agissait que d'argent... Monsieur Plante, la justice sociale n'a pas de prix, et réduire la Commission à sa seule composante financière, de surcroît sans être bien informé, c'est déplorable. Il s'agit de guérison et d'espoir dans l'avenir.

  • Suzanne Bettez - Abonnée 24 janvier 2013 08 h 07

    Cela porte un nom...

    Vouloir éradiquer un peuple, cela porte un nom : génocide.

    Merci pour votre article, Caroline. Éclairant et respecteuux.

    Suzanne Bettez
    Abonnée.

    • Jocelyne Choquette - Inscrit 24 janvier 2013 10 h 32

      Je suis complètement d'accord avec vous Suzanne. Faire disparaître les peuples autochtones soient les Premières Nations les véritables propriétaires de ces terres fut une monstruosité sans nom. Digne de la Shoa à l'amérindienne !

  • Sylvain Deschênes - Abonné 24 janvier 2013 08 h 31

    consternant

    On ne parle pas d'orphelins de la grande noirceur, mais de nos contemporains. Comment se fait-il qu'on ne l'ait pas su? Comment ça se fait qu'il y avait 6 pensionnats au Québec et 124 ailleurs? Il faudrait vraiment que cette commission ait des suites.

  • André Michaud - Inscrit 24 janvier 2013 08 h 35

    Très très Triste épisode de notre histoire

    Voila un très très triste épisode de l'histoire du Québec et du Canada.

    Enlever de force des enfants à leurs parents pour les obliger à renier leur langue et religion pour parler français ou anglais et devenir chrétien, voila un geste très lâche et sans coeur.

    Et on ne peut pas blâmer seulement les religieux pour des décisions politiques qui étaient approuvées par les citoyens blancs..

    • Jack Plante - Inscrit 24 janvier 2013 12 h 21

      vous préférez sans doute les Indiens dans la forêt, illettrés, dont la moitié mourait avant 5 ans?

    • Caroline Sigouin - Abonnée 24 janvier 2013 20 h 43

      Insinuez-vous, Monsieur Plante, qu'un génocide culturel et social doublé de crimes physiques et sexuels est acceptable si les peuples visés meurent de faim par la faute même du peuple qui veut maintenant les assimiler? Voyons donc! Rien de ne justifie ça. Comme s'il n'y avait pas eu d'autre solutions envisageables...