Sélection des réfugiés au Canada - Moins de réfugiés, plus de persécutés?

Dans son pays d’origine, Jennifer est née fille dans... un corps de garçon. Au Moyen-Orient, cela a valu une vie d’enfer à la transsexuelle, au point qu’elle a demandé et obtenu refuge au Canada. Ce récit singulier est capté dans le documentaire de l’ONF Une dernière chance.
Photo: - Le Devoir Dans son pays d’origine, Jennifer est née fille dans... un corps de garçon. Au Moyen-Orient, cela a valu une vie d’enfer à la transsexuelle, au point qu’elle a demandé et obtenu refuge au Canada. Ce récit singulier est capté dans le documentaire de l’ONF Une dernière chance.

La loi C-31 entre en vigueur le 15 décembre, et ce, dans la controverse. La réputation de générosité du Canada en prendra-t-elle un coup ? Ce dossier pose la question et s’intéresse aussi à la réalité singulière d’un groupe de réfugiés méconnu : les gais, lesbiennes et transsexuels, cible des homophobes, qui demandent l’asile.

Quand Jennifer a fait son entrée dans ce resto de Montréal où nous avions rendez-vous, elle ne pouvait passer inaperçue. Cette femme élégante fut d’abord un homme et elle figure parmi les cinq demandeurs d’asile dont le destin tisse la trame d’Une dernière chance du cinéaste Paul Émile d’Entremont. Entre Trudi, Carlos, Zaki et Alvaro, Jennifer tranche par sa flamboyance, mais aussi par sa franchise entourant son destin singulier.


L’homme qui se cache derrière les courbes généreuses de Jennifer « est mort depuis longtemps », affirme cette beauté originaire d’un pays du Moyen-Orient qu’elle ne veut pas nommer, et qui a franchi les douanes canadiennes « le samedi 17 janvier 2009 », dit-elle avec une fière précision.


À entendre son histoire, devant la caméra de Paul Émile d’Entremont ou pour Le Devoir à l’occasion de l’unique entrevue qu’elle a voulu accorder, il s’agit de l’acte de naissance d’un ancien garçon qui, dès l’âge de quatre ans, portait des vêtements féminins. « Quand j’ai décidé de faire ce changement à l’adolescence, ma famille a refusé, mais je leur ai dit que je partirais, que j’étais prête à dormir dans la rue. Mais j’allais dormir en femme ! »


Ce besoin viscéral allait entraîner son lot de traumatismes, pour elle et pour les siens. Il faut d’ailleurs entendre sa mère parler de son fils (et non de sa fille !) en des termes d’une rare violence. Mais Jennifer refuse de la condamner, d’abord par amour, et parce qu’elle fréquente d’autres transsexuelles québécoises : plusieurs mères de ses copines pensent la même chose que la sienne.


Pour celle dont la masculinité est bien cachée, le départ vers le Canada relevait d’une question de vie ou de mort, surtout après un passage obligé, et payé par ses parents, à l’hôpital psychiatrique. « Je voulais vivre dans un pays libre pour être enfin moi-même. »

 

Identité sexuelle et persécution


Dans Une dernière chance, l’illustration du parcours de Jennifer représente ce que le cinéaste ambitionnait d’accomplir pour tous ses personnages : les suivre de leur pays d’origine à leur pays d’accueil. Désirant d’abord mieux connaître la réalité des gais dans le monde arabe à la suite d’un incident en apparence anecdotique (lors d’un tournage en Jordanie, un chauffeur lui avait affirmé que, dans ce pays, l’homosexualité, ça n’existait pas), celui qui travaille également comme réalisateur pour RDI à Halifax a pris contact avec des militants d’ici et d’ailleurs. Ceux-ci avaient dans leurs classeurs de longues listes de demandeurs d’asile pour qui l’identité ou l’orientation sexuelle constituait un arrêt de mort. Mais il fallait aussi les convaincre de participer à une production de l’Office national du film qui aurait une large diffusion sur Internet.


Après avoir relevé le défi de la persuasion, il fallait observer et documenter tout ce parcours sinueux, qui s’est étendu sur une période de trois ans ! Il s’amuse encore de sa naïveté d’avoir cru que deux ans suffiraient amplement à montrer les aléas d’un système qui suscite angoisses, espoirs et déceptions.


Ce sont d’ailleurs des sentiments qu’éprouve avec beaucoup d’intensité Trudi, une Jamaïcaine de Kingston, lesbienne, prisonnière d’« une ville dangereuse et homophobe », selon Paul Émile d’Entremont. La tension était d’ailleurs si forte que la jeune femme a longtemps été convaincue qu’elle ne verrait jamais le Canada. « Elle a non seulement été violée, évoque le cinéaste, mais battue par des membres de la famille de sa copine. Être battue, c’était un avertissement ; la prochaine fois, on allait la tuer. »

 

Zaki en prison


Pour fuir l’inévitable, elle a trouvé refuge à Toronto, tout comme Jennifer qui vit maintenant à Montréal. Avant elles, et avec le même succès, Zaki avait aussi pris le chemin de la liberté. Cet Égyptien d’origine est établi au Québec depuis 2006. Emprisonné de 2002 à 2006 parce que des policiers avaient découvert son homosexualité, ce diplômé en génie électrique issu d’une famille de la classe moyenne et de confession copte allait vivre l’expérience la plus traumatisante de sa vie.


Il l’évoque dans le film et en parle au Devoir avec la même pudeur, préférant oublier la violence d’un lieu sordide, entassé parmi plus de vingt prisonniers dans la même cellule. Si son seul crime était d’être attiré par les hommes, cette « faute », il ne l’a jamais révélée à sa famille, qui insistait toujours pour qu’il se marie… avec une femme. Même à Montréal, devenu depuis citoyen canadien, la perspective de dévoiler ce secret pose problème, ses proches refusant même de discuter de son séjour en prison.


Zaki se fait critique à l’égard de son pays d’accueil (ses compétences d’ingénieur ne sont pas reconnues et ce blocage l’a forcé à retourner à l’université pour décrocher un diplôme en informatique), mais il ne troquerait pas sa liberté, son passeport canadien… et le simple plaisir de marcher dans la rue. « Quand je vais en Égypte, même la façon dont je m’habille [qui n’a pourtant rien d’excentrique] me procure beaucoup d’insultes. » Lorsqu’on lui parle du printemps arabe, de la chute du président Moubarak, il affiche un optimisme prudent. « Mon pays d’origine est plus divisé que jamais. Après 30 ans de dictature, on ne peut pas assister à une transition simple. »


Zaki ne tient pas à voir de près ces transformations. « Je connais les idées de ce pays sur l’homosexualité. Pourquoi chercher le trouble? L’Égypte n’est pas devenue meilleure parce que j’étais derrière les barreaux.» Et ce n’est pas sans tristesse qu’il évoque sa rencontre avec le policier qui l’a piégé: «Même lui trouvait que j’avais subi une peine sévère!»


Il pousse un soupir de soulagement en constatant à quel point il a frappé au bon moment à la porte du Canada. La nouvelle loi C-31 du gouvernement conservateur va rendre la vie encore plus dure aux demandeurs d’asile. Paul Émile d’Entremont, qui évoque l’impact de ces modifications dans son film, veut rappeler à tous ses concitoyens que la tradition d’accueil du Canada comprend aussi celle des gais, des lesbiennes et des transsexuelles, et qu’elle est compromise. Mais par-dessus tout, pour les Jennifer et Zaki de ce monde, « je me devais de leur donner un peu d’espoir ».


Collaborateur


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Les larmes amères de Carlos
 

Il n’y a pas que des happy ends dans Une dernière chance. Le cinéaste Paul Émile d’Entremont a suivi le parcours inversé de Carlos, un réfugié colombien parfaitement intégré à Montréal, et pour qui tout s’est écroulé le 19 septembre 2011, jour de son retour forcé dans son pays. « J’ai mis cinq ans de ma vie dans deux valises pour aller m’enfermer dans un placard », écrit-il sur un ton amer. Rejoint à Bogotá par courriel, et non par téléphone pour des raisons de sécurité, ce père d’un jeune homme de 18 ans n’a pas réussi à convaincre une juge « incompétente » que son homosexualité constituait une épée de Damoclès. Dans un message empreint de détresse, il évoque sa crainte des représailles, et son mutisme étouffant face à son entourage : « À tous les jours, j’ai peur d’être agressé dans la rue. Cacher mon homosexualité, c’est la seule façon de me protéger, et de protéger mon fils. » Il semble alors lointain, le souvenir de son existence canadienne avec son amoureux, ses amis, son travail et un engagement sans faille au sein de la communauté gaie.
 

Bien malgré lui, Carlos constitue un exemple de la difficulté pour les réfugiés homo- sexuels de prouver leur véritable identité, la présence de son fils constituant peut- être une preuve... d’hétérosexualité. Et pourtant... Ce qu’il considère comme « une analyse peu professionnelle de [son] cas, de [sa] vérité » n’a pas altéré son « amour du Canada et de ses lois », son- geant à notre pays avec l’aura d’un paradis perdu. À lire ses angoisses, écrites dans un français hésitant mais si touchant, on comprend que même le chaud soleil de Bogotá aura du mal à les dissiper.


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Le documentaire Une dernière chance de Paul Émile d’Entremont, produit par l’ONF, peut être vu en entier ci-bas, et gratuitement, les samedi 8 et dimanche 9 décembre, grâce à une entente spéciale avec l’ONF.

Le film est également disponible sur le site de l’ONF. À compter de lundi le 10 décembre, le film sera accessible à l’adresse onf.ca/dernierechance, en version téléchargeable payante et en vidéo sur demande.

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UNE DERNIÈRE CHANCE

À voir en vidéo