Immigration - Pièges et paradoxes de l’intégration au travail

Les chiffres sont là pour montrer les écueils gigantesques sur la route de l’intégration socio-économique des nouveaux arrivants.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Les chiffres sont là pour montrer les écueils gigantesques sur la route de l’intégration socio-économique des nouveaux arrivants.

Les immigrants arrivent au Québec forts d’une conviction que leur vie professionnelle y sera douce et belle. Mais une série d’obstacles séparent le rêve de la réalité, rimant avec discrimination, incapacité à reconnaître leurs compétences et politiques brouillonnes.

Au Québec, 2010 fut une année record pour le nombre d’immigrants admis (53 981). Année record d’entrées, dans un contexte de pénurie de main-d’oeuvre où les promesses d’emploi servent d’appât convaincant, mais constituent en réalité un mirage : une fois les immigrants installés au pays, la déqualification, le chômage et la pré- carité sont trop souvent au rendez-vous.


Les paradoxes affluent dans ce dossier complexe. Avec celui-ci au sommet des incompréhensibles : la politique d’immigration du Québec va jusqu’à cibler ses besoins d’immigrants de manière très spécifique, mais la politique d’intégration de ces mêmes immigrants ne suit pas la cadence. Résultat ? Des immigrants surqualifiés peinent à trouver un emploi, ou échouent dans des profils qui n’ont rien à voir avec la formation acquise dans leur pays.


Les chiffres sont là pour montrer les écueils gigantesques sur la route de l’intégration socio-économique des nouveaux arrivants : taux de chômage deux fois plus élevé chez les immigrants que chez les natifs (14,2 % contre 7,1 %) et taux de faible revenu 2,7 fois plus important pour les premiers que pour les seconds.


L’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) le rappelait cette semaine dans une note percutante : « La situation est quand même assez grave. Si on en est là, c’est en raison de plusieurs obstacles. Pas un seul. D’où la difficulté à régler le problème. »


Marie-Thérèse Chicha est heurtée de plein fouet par « le problème » dans le cadre de son travail. D’un côté, la professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal reçoit les commentaires d’employeurs qui sont encore remplis de craintes en ce qui concerne l’embauche de travailleurs immigrants pourtant tout à fait qualifiés. De l’autre, elle reçoit les confidences de nouveaux arrivants incapables de percer le marché de l’emploi, ou en tout cas à la hauteur de leurs compétences.


« Il n’est pas exagéré de parler de discrimination du côté des employeurs », comme l’a montré d’ailleurs la Commission des droits de la personne et de la jeunesse dans un avis paru en 2011. « Ils ont des craintes devant un CV pourtant très impressionnant. Et leurs craintes sont liées à des préjugés. Ils ont peur des accommodements raisonnables, imaginent que des candidats pourraient demander des congés religieux ou vouloir prier en plein travail, et ils refusent des candidatures sur la seule base d’un accent différent, relate Mme Chicha. Nous sommes loin des problèmes de déqualification dans ces cas-là. On parle de barrière discriminatoire, simplement. La force d’inertie est très grande chez les employeurs. Ils sont conscients du problème, mais ils ne veulent pas changer leurs manières de faire. »


Méconnaissance


La rupture est si vive entre la politique d’immigration et celle de l’intégration que des agents pourtant essentiels de la première ligne, en lien direct avec les nouveaux arrivants qui cherchent un boulot, ne connaissent pas du tout les ressources qui existent. « Nous avons mis en place des projets fabuleux pour aider les immigrants à s’intégrer, mais il est sidérant de voir à quel point les acteurs de première ligne n’en sont même pas informés », explique Frédéric Boisrond, directeur général du CAMO-PI (Comité d’adaptation de la main-d’oeuvre, personnes immigrantes), dont la mission est précisément de soutenir tous les milieux (privé, public, parapublic, communautaire et syndical) pour favoriser l’intégration socio-économique des immigrants.


C’est en partie cette absence de fluidité entre l’arrivée et la recherche d’emploi qui plonge nombre d’immigrants dans des « pièges ». « Comme celui de prendre n’importe quoi comme emploi parce qu’on est coincé, forcé de payer des comptes, d’éponger des dettes parfois qu’on a laissées derrière ou soutenir une famille qui est restée à l’étranger », raconte M. Boisrond. Le premier emploi, parfois de manoeuvre même pour quelqu’un dont la formation universitaire le destinerait à un travail de professionnel, s’avère parfois une prison. « Parce que la personne n’arrive plus à chercher autre chose et parce que cela figure à son dossier comme une incohérence. »


La semaine dernière, une centaine de médecins d’origine maghrébine - précisément un bassin d’immigration vers lequel le Québec se tourne, question de langue - ont frappé à la porte du CAMO et M. Boisrond les a entendus. Ils étaient coincés.


« On ne leur reconnaît pas les compétences pour devenir médecins, alors ils ont dit : “ On veut travailler. On est prêts à devenir infirmiers. ” Mais ils sont surqualifiés pour être infirmiers. Ils ne savent plus quoi faire ! Partout, ils sont bloqués. »


Une formation utile ?


Rigidité des ordres professionnels, et ce, malgré une pléthore d’ententes de reconnaissance des qualifications professionnelles signées au fil des ans ? « On parle des bénéfices de la diversité, mais sur le terrain, une fois franchi le cap théorique, on comprend à quel point les rigidités sont encore là, dans les corporations et surtout du côté des employeurs », explique Marie-Thérèse Chicha qui, avec son collègue Éric Charest, a signé L’intégration des immigrés sur le marché du travail à Montréal : politiques et enjeux.


Des dentistes pourtant bardés de diplômes se retrouvent à faire une formation d’hygiéniste dentaire afin de pouvoir occuper leurs journées. « C’est un piège, dénonce Mme Chicha. Parce que cela n’honore pas du tout leurs vraies compétences, parce qu’ils n’ont pas un salaire suffisamment élevé. C’est un recul pour eux alors que c’est souligné comme un progrès par les autorités responsables. »


Idem du côté des ingénieurs, à qui on ne reconnaît pas les compétences et qui se retrouvent à suivre un certificat de perfectionnement que les employeurs regardent ensuite de manière suspicieuse, comme s’il était inquiétant qu’on les ait redirigés vers un tel complément d’information. « Plutôt que de les aider, la forma- tion qu’on leur fournit leur nuit ensuite ! »


Les solutions ? D’abord, une meilleure coordination entre les voeux d’immigration et nos manières de soutenir ceux qu’on accueille. « Et moins d’hésitation du côté gouvernemental pour intervenir du côté des employeurs, car c’est là que le bât blesse », insiste Marie-Thérèse Chicha, qui observe le passage d’un concept d’égalité et de lutte contre la discrimination, beaucoup plus coercitif, à un concept de diversité, infiniment plus volontariste, comme une porte ouverte vers le flou artistique.

8 commentaires
  • Alain Toussaint - Inscrit 1 décembre 2012 03 h 34

    Université Privée

    Un des problèmes des immigrants est que le ministère de l'éducation reconnais leurs compétences jusqu'à un niveau collégial et non pas universitaire étant donné que l'université est en grosse majoritée privée et n'est pas sous la juridiction du MELS pour ses programmes donc quand les immigré(e)s vont faire reconnaitre leurs formation; le ministère de l'immigration et des communautés culturelles n'a pas la juridiction nécessaire pour reconnaitre les diplômes universitaires et donc, ne permet pas aux immigrés d'occuper des profession pour lequel ils sont formé.

    Alain Toussaint

    • Christian Fleitz - Inscrit 1 décembre 2012 12 h 16

      Ce n'est qu'affaire de gouvernance. C'est à l'État de décider et d'imposer les équivalences universitaires, d'autant que, sur la scène internationale, c'est lui qu'il traite des accords de reconnaissance des diplômes avec les pays partenaires. La suffisance de certains décideurs québécois vire au ridicule quand ils mettent en doute des diplômes reconnus internationalement, mais pas par eux, quand aux expériences extérieurs! Rien ne vaut pour eux l'étroitesse du théâtre québécois, alors que partout ailleurs, les expériences différentes son recherchées comme moteurs d'innovations et de progrès. Tout se passe pour une fermeture de la fermeture d'une société qui à terme végète.

    • David Kristal - Inscrit 1 décembre 2012 22 h 07

      Ça, ce n'est pas vrai.

      J'ai fini l'Université l'extérieur du Çanada et le MELS l'a reconnu sans aucun problème. Ma équivalence corresponde au 1er cycle.

      Le problème ici ce n'est pas le MELS, le problème est que les entreprises privées n'acceptent pas les decisions du MELS.

  • Nasser Boumenna - Abonné 1 décembre 2012 07 h 49

    Madame Chicha a bien compris le dilemme dans lequel se trouvent ces gens. C'est évidemment la pire forme d'immigration structurée jamais organisée: pourquoi aller chercher les gens les plus formés et leur faire faire ensuite des petites jobs, s'ils en trouvent.
    Quant à la discrimination au travail, c'est encore plus compliqué: comment faire pour expliquer à un employeur peu connaissant des subtilités du monde arabo-musulman que la très grande majorité des maghrébins qu'il engagera ne s'arrêtera pas en plein milieu de la journée pour aller prier. Ils ne le font même pas dans leur pays d'origine.
    Mon inquiétude est que cette discrimination au travail va engendrer le repli sur soi, la précarité, la non-intégration. Le Québec devrait tout faire pour ne pas vivre l'échec français de l'intégration des immigrants africains et maghrébins.

    • Christian Fleitz - Inscrit 1 décembre 2012 12 h 20

      Une telle attitude discriminatoire ne concerne pas seulement le monde arabo-musulman, mais l'ensemble des immigrants. Tout se passe comme si l'extérieur était un peuplé d'incapables.

  • Gérard-Paul Julien - Inscrit 1 décembre 2012 12 h 30

    Gérard-Paul Julien

    Le point principal des Ordres professionnels de toutes sortes est leur incroyable repli sur eux-mêmes et de leur conservatisme. Tant que l'État ne mettra pas un peu d'ordre dans ces Ordres (!) rien ne pourra influencer leur politique de refus de « partage du gâteau », Trop contents de gagner des sommes pharamineuses ; pourquoi voudraint-ils les partager en ouvrant la porte à d'autres parfois mieux qualifiés ?

  • Norisna Cazangian - Inscrit 1 décembre 2012 15 h 17

    Tout a fait d'accord!

    M Christian Fletz a dit la verite, l'ensemble des immigrantes, meme apres avoir obtenu un diplome octroye par des universites quebecoise, meme comme cela, se passe comme s'ils etaient de personnes incapables. et on doit quitter le Quebec pour progresser. Il faut changer de mentalite si nous voulons un Quebec libre avec un peuple immigrant bien integre et heureux.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 2 décembre 2012 18 h 14

    Photo du haut

    Nous voyons le reflet du visage du photographe, M. Nadeau, y compris dans le Devoir papier.