Extradition vers l'Espagne de deux militants basques - Le Canada est accusé de livrer deux hommes à la torture

Véronique Gauthier, conjointe de Gorka Perea Salazar, est outrée de la décision du Canada d’extrader les deux militants basques.
Photo: Jacques Nadeau Véronique Gauthier, conjointe de Gorka Perea Salazar, est outrée de la décision du Canada d’extrader les deux militants basques.

Le Canada cautionne l'usage de la torture par l'Espagne en autorisant l'extradition de Gorka Perea Salazar et d'Eduardo Plagaro Perez de Arrilucea, ont dénoncé hier les supporteurs des deux militants indépendantistes basques.

Salazar, 29 ans, et de Arrilucea, 31 ans, sont réclamés par la justice espagnole, qui les a condamnés à des peines respectives de six et sept ans de prison pour une série d'incendies criminels commis à Vitoria-Gasteiz en 1993. Les deux militants basques ont revendiqué le statut de réfugié au Canada en 1997 en affirmant que la police espagnole leur avait arraché des aveux sous la torture.

Après examen du dossier, le ministre fédéral de la Justice, Martin Cauchon, a conclu que les deux hommes ne seront pas exposés à un risque sérieux de torture s'ils sont extradés vers leur pays d'origine. L'Audiencia Nacional (le tribunal espagnol) «a considéré et rejeté ces allégations de torture et admis au procès les preuves retenues contre [Salazar et de Arrilucea]», écrit M. Cauchon.

La décision du ministre équivaut à une profession de foi du Canada à l'égard du système judiciaire espagnol. «En 1990, le Canada exprimait, dans le préambule du traité d'extradition en vigueur depuis avec l'Espagne, son respect pour le système de droit et les institutions judiciaires de ce pays, écrit le ministre Cauchon. Il ne m'appartient pas de réviser les faits ni de réévaluer l'ensemble des preuves qui ont été considérées par les tribunaux espagnols, non plus que leurs décisions.»

Pierre Poupart, l'avocat de M. de Arrilucea, voit dans ce raisonnement «une application de la raison d'État, de la realpolitik», qui fait négation des droits humains fondamentaux. Il a l'intention de demander une révision du dossier en Cour d'appel, se disant prêt à plaider jusqu'en Cour suprême s'il le faut.

Le plus haut tribunal du pays a reconnu dans l'arrêt Suresh qu'il est contraire à la Charte canadienne des droits et libertés de retourner une personne dans un pays où il existe un risque sérieux qu'elle soit torturée. Mais pour le ministre Cauchon, ce risque n'existe tout simplement pas dans le cas des deux militants basques.

Toujours en prison

Salazar et de Arrilucea sont détenus depuis le 6 juin 2001 à la prison de Rivière-des-Prairies. Ironie du sort, ils ont purgé deux ans et trois mois de prison dans un établissement qui accueille des détenus condamnés à des peines inférieures à deux ans.

Les deux hommes ont vécu au Canada sans faire d'histoires pendant quatre ans avant qu'ils ne soient arrêtés par la GRC. Leurs avocats exigeront sous peu leur remise en liberté le temps qu'ils épuisent tous leurs recours en justice.

Une brochette de personnalités, y compris le comédien Denis Trudel (Les Zapartistes), le cinéaste Pierre Falardeau, le député du Parti québécois Daniel Turp et la bloquiste Francine Lalonde se sont engagés à titre de caution. «J'ai rencontré Eduardo et Gorka, et ils ont peur pour leur sécurité et leur vie. Ils sont venus au Québec et au Canada parce qu'ils croyaient que leurs droits pouvaient être protégés», a dit Mme Lalonde lors d'une conférence de presse hier.

Contrairement à ce que laisse entendre le ministre Cauchon, les deux militants n'ont pas fui la justice mais bien la torture, a pour sa part souligné Daniel Turp.

Salazar et de Arrilucea ont fait l'objet de condamnations en justice pour avoir placé des bombes incendiaires dans des banques, une compagnie d'assurances et un concessionnaire Citroën établis au rez-de-chaussée d'immeubles résidentiels. Un des engins déposés par de Arrilucea était même rempli de vis et de plaques métalliques. Ces attentats, commis en guise de geste de solidarité avec des membres de l'ETA basque déjà emprisonnés, n'ont fait aucune victime.

Salazar et de Arrilucea clament leur innocence pour ces crimes et nient toute affiliation avec l'ETA, le célèbre groupe terroriste basque.

Pour Me Poupart et Me Philpot, les preuves retenues contre Salazar et de Arrilucea sont au mieux insignifiantes, au pire inexistantes. Deux coaccusés ont affirmé par voie d'affidavit qu'ils avaient été torturés par la police espagnole afin de signer des aveux qui incriminaient Salazar et de Arrilucea. De nombreuses organisations crédibles ont par ailleurs documenté les actes de torture subis par des militants basques.

Le ministre Cauchon a examiné ces preuves, mais il croit l'Espagne capable de faire respecter les droits de Salazar et de Arrilucea.

«Les hosties de relations économiques entre l'Espagne et le Canada priment sur la vie humaine. Je commence à ne plus croire à la justice au Canada avec cette décision», a lancé Véronique Gauthier, la conjointe de Gorka Perea Salazar.