Prix Marie-Andrée Bertrand - Pour qu’«elles» se libèrent des dépendances

Amélie Daoust-Boisvert Collaboration spéciale
Louise Nadeau s’intéresse entre autres à l’alcoolisme chez les femmes.
Photo: Rémy Boily Louise Nadeau s’intéresse entre autres à l’alcoolisme chez les femmes.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Pionnière à tout âge de sa vie, Louise Nadeau, professeure au Département de psychologie de l’Université de Montréal, continue à abattre les préjugés à coups de données probantes. « Ç’a été le leitmotiv de ma vie, ma quête », dit-elle : transcender le jugement moral et les deux poids deux mesures qui pèsent sur les personnes dépendantes, en particulier les femmes. Rencontre avec la lauréate du prix Marie-André-Bertrand.


Devant son thé noir, la psychologue Louise Nadeau, dame poivre et sel au débit rapide et posé à la fois, s’inquiète de la gloutonnerie humaine, qu’elle a documentée sa vie durant en s’intéressant aux dépendances. « C’est le grand enjeu du XXIe siècle. Comment allons-nous réussir à nous autoréguler ? À ne pas perdre notre liberté vis-à-vis de la surabondance alimentaire, la surabondance de consommation ? L’enjeu des dépendances, c’est justement cette capacité à s’autoréguler, à en arriver à une satiété. Dire : j’ai assez bu, j’ai assez mangé, j’ai assez dépensé pour le jeu. Assez magasiné. »


« Je pensais travailler sur de petits problèmes, confie-t-elle - l’alcoolisme reste marginal par rapport à l’ensemble des pathologies mentales. Je ne pensais pas que mes recherches m’amèneraient à des réflexions plus écologiques .»


Louise Nadeau a marqué une génération de femmes. En 1981, elle écrit, avec ses comparses Louise Guyon et Roxane Simard, qu’« un coup d’oeil rapide sur la situation actuelle nous montre que, globalement et massivement, notre culture impose aux femmes des modèles de dépendance, de soumission et de service (ou de servitude) auxquels elles ne peuvent répondre qu’au prix de leur propre santé ». Depuis la publication de l’ouvrage féministe, scientifique et engagé Va te faire soigner, t’es malade !, succès de librairie vendu à 30 000 exemplaires, bien de l’eau a coulé sous les ponts.


Mais certains passages restent criants d’actualité. « Il n’y a pas de place pour le désespoir, écrivaient alors les auteures, malgré leurs constats. Au contraire, il n’y en a que pour l’espoir. » On pourrait en dire autant encore aujourd’hui.


Qu’est-ce qui a fleuri de cet espoir, 30 ans plus tard ? Certains acquis réjouissent l’auteure. « Le harcèlement sexuel a reculé sur les lieux de travail. Avant les années 1980, un gars pouvait “ frencher ” sa secrétaire et ne pas avoir de problème. Des femmes dans les usines n’avaient pas leur paie si elles ne couchaient pas », dit-elle sur un ton qui contient encore sa dose de révolte. D’autres batailles doivent encore être menées. « Il y a probablement encore deux poids deux mesures quant à l’alcoolisme des femmes. Il y a probablement un plafond de verre, aussi », dit Mme Nadeau.


Avec le temps, elle en est venue à la conclusion que les femmes veulent peut-être mener leur carrière autrement. « Pour certaines, avoir des enfants, s’occuper de leurs parents, c’est aussi important que d’aller jouer au golf avec ceux avec qui il faut jouer au golf pour avancer, avec un p.-d.g. ennuyant », observe celle qui avoue avoir déjà esquivé des offres plus qu’alléchantes qui n’étaient pas en adéquation avec ses valeurs profondes. Elle se remercie d’avoir maintenant du temps pour son compost, ses fleurs et sa maison de campagne prête à recevoir les invités du réveillon.

 

Comprendre les dépendances


Il y a Louise Nadeau, la féministe, la femme qui parle haut comme elle l’a appris dans son passé d’actrice. Il y a aussi Louise Nadeau, femme de carrière, scientifique reconnue et militante efficace. Si la modération a meilleur goût au Québec, c’est un peu grâce à celle qui assume toujours la présidence d’Éduc’alcool.


Malgré toutes les campagnes de prévention, « la prise de conscience [sur l’alcool] est là, mais est-ce que ça modifie les comportements ? J’en suis moins sûre », constate-t-elle, honnête. L’an dernier, la campagne annuelle soulignait le nombre de consommations sans risque pour l’homme et la femme. Éduc’alcool souhaite maintenant apprendre aux Québécois ce qu’est une consommation d’alcool, au juste. « Une consommation, ce sont 13 grammes ! », souligne Louise Nadeau. Les bouteilles de vin à 14 % signifient donc qu’on doit boire de plus petites coupes pour le même apport qu’un vin à 11 %. « Les gens ne se demandent jamais ça ! », observe cette apôtre de la modération.


Après avoir consacré tant d’années à l’étude des dépendances et de l’alcoolisme chez les femmes, Louise Nadeau a bifurqué dernièrement vers l’étude du jeu en ligne. Elle dirige le Groupe de travail sur le jeu en ligne, qui doit produire un rapport pour le ministère des Finances du Québec, sans délaisser ses sujets de prédilection. « Je ne pensais jamais que je comprendrais la société numérique. Ce projet est un cadeau pour quelqu’un qui a les cheveux blancs comme moi ! », dit-elle.


Elle a géré des millions à titre de vice-présidente du conseil d’administration des Instituts de recherche en santé du Canada, dont elle était à leur création, en 2001. Elle est la directrice scientifique du centre Dollard-Cormier, institut universitaire sur les dépendances. Mais son oeuvre la plus utile reste l’enseignement, croit-elle. Elle est très fière de raconter que, avec quatre collègues, elle a été nommée par les étudiants parmi les professeurs les plus influents de son département.


Comme chercheure, elle croit qu’il « faut avoir le courage de parler quand c’est le temps et avoir à la fois beaucoup d’humilité. Dans une carrière, parfois, ce qui est le plus important, ce n’est pas ce qu’on fait pour être payé. C’est l’engagement. Ça fait chaud au coeur qu’il soit reconnu, car j’en ai passé des samedis après-midis à travailler. Ça veut aussi dire que je ne me suis pas trompée de le faire. » Un nuage passe dans ses yeux. « J’aurais aimé que mes parents soient vivants pour voir ça. C’est leur héritage que je ne veux pas trahir. »


Collaboratrice