Un intellectuel dans la cité

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Paul-André Linteau, historien
Photo: Rémy Boily Paul-André Linteau, historien

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le grand pionnier de l’histoire montréalaise ne cache pas sa fierté de recevoir une distinction « d’une ampleur considérable, nous dit son récipiendaire, Paul-André Linteau. D’autant qu’il couronne toutes les sciences humaines et sociales. Il n’y a pas beaucoup d’historiens qui ont remporté ce prix Léon-Gérin. C’est vraiment très gratifiant ! »

C’est une consécration pour ce fidèle de l’Université du Québec à Montréal, à laquelle est rattaché Paul-André Linteau depuis sa création en 1969. Et pour celui que tout le monde considère comme un pionnier, un fondateur de l’histoire contemporaine du Québec.

« C’était la fin des années 1960, nous étions toute une nouvelle génération de jeunes historiens. Les universités étaient en pleine expansion, nous avions créé le Département d’histoire à l’UQAM. Oui, nous avons été des pionniers, mais ce n’était pas difficile… Il y avait tellement de champs de l’histoire non explorés ! Avant nous, le discours était très ruraliste, traditionnel, folklorique. Il insistait sur la Nouvelle-France et les premières années du régime britannique. Tout le reste demeurait vierge. Nous, nous avions été marqués par la Révolution tranquille, même si nous étions trop jeunes pour avoir participé. La thématique de la modernité nous animait. Nous avons créé l’histoire urbaine du Québec. »

 

Une nouvelle historiographie

Avec Paul-André Linteau, c’est toute l’historiographie du Québec qui change. Il vient dire que la province n’est pas née dans les campagnes, contrairement à ce que colportait à l’époque l’imaginaire collectif, mais bien dans les villes et que, depuis toujours, il y a eu des Québécois dans les cités. Il bouscule les idées reçues en travaillant notamment sur l’entrepreneuriat francophone. « Dans les années 1970, on parlait beaucoup de la reconquête économique des francophones, se souvient-il. J’étais fasciné par cette question et je me suis demandé si c’était vrai que, jusque-là, les Québécois étaient absents de l’économie. Eh bien, non ! »

Tout naturellement, le professeur Linteau axe ainsi ses recherches dans trois directions : l’histoire montréalaise, l’histoire contemporaine du Québec et, plus récemment, l’histoire de l’immigration et de la diversité ethnoculturelle de la province. « Je suis Montréalais de naissance, raconte-t-il. On ne peut pas creuser l’histoire urbaine de Montréal sans, à un moment, s’attacher à cette question de la diversité ethnoculturelle. »

 

Une société vue dans son ensemble

Mais s’ils étaient toute une génération de jeunes historiens à la fin des années 1960, comme Paul-André Linteau se plaît à le souligner, comment se fait-il que ce soit lui, 40 ans plus tard, qui reçoive ce prestigieux prix Léon-Gérin ? La réponse se trouve, selon lui, dans son travail de synthèse. Dans le fait qu’il a su comprendre la société qu’il étudiait dans son ensemble, en la regardant par tous les trous de la lorgnette. « Une société, qu’elle soit contemporaine ou du passé, c’est une toile. Les gens qui la composent ont des appartenances multiples. Dans mon cas, ils sont Montréalais, donc urbains, mais ils ont aussi une appartenance de genre, de classe sociale, de religion, de quartier, etc. Quand on prétend travailler sur l’histoire d’une société, il faut rendre compte de cela. Il faut réussir à renouer tous les fils, à intégrer tous les paramètres. »

Un formidable synthétiseur. Un formidable communicateur et vulgarisateur également. Le professeur Linteau a écrit plusieurs ouvrages, dont beaucoup sont devenus de véritables best-sellers. S’il fallait n’en nommer qu’un, ce serait bien sûr les deux tomes de l’Histoire du Québec contemporain, réalisés en collaboration avec René Durocher, Jean-Claude Robert et François Ricard. Une oeuvre, parue en 1979 et 1986, qui a nécessité 15 ans de recherches, qui fait toujours référence et qui est passée dans les mains de toute une génération d’élèves du secondaire, de collégiens, d’étudiants, mais aussi de Québécois passionnés par l’histoire de leur Belle Province. L’historien n’en doute pas, ils sont nombreux. « Et c’est tant mieux, car c’est fondamental pour un peuple de connaître son histoire. Le nombre d’inscriptions au département ne désemplit pas, note-t-il. Et ce ne sont d’ailleurs pas forcément des gens qui veulent faire carrière dans cette discipline. Ils viennent chercher un bagage qui leur servira dans une multitude de métiers et même dans leur vie de tous les jours. »

 

En tout domaine

Reconnu au Québec et au Canada, Paul-André Linteau l’est également à l’échelle internationale. D’abord parce qu’il est l’auteur de l’Histoire du Canada publiée dans « Que sais-je », ensuite parce qu’il participe à de nombreux colloques et noue des partenariats avec des universitaires dans d’autres pays, en Europe notamment. Il développe actuellement un vaste programme de recherche sur les immigrants français au Canada, en collaboration avec des chercheurs d’Ottawa, de Nantes et de La Rochelle, en France. En plus de ses cours et de ses recherches, il est consultant pour presque tous les musées d’histoire de Montréal. Il s’intéresse également au patrimoine de sa ville. Et il poursuit son travail d’éditeur chez Boréal. La méthode Linteau ? Rendre accessibles au grand public les recherches les plus spécialisées. Retravailler les thèses les plus pointues afin que la formulation devienne claire pour le commun des mortels. « On me dit souvent que mes ouvrages se lisent comme des romans, raconte-t-il. Ça me rend très fier ! »

Alors, la retraite, on n’y pense pas encore. Pas tant qu’il prendra du plaisir à enseigner, à communiquer sa passion à ses étudiants, à débattre avec eux. « Et ce n’est pas parce que je n’ai pas confiance en la relève, précise-t-il. Il y a de très bons historiens derrière moi… Même si, et ce n’est d’ailleurs pas spécifique à ma discipline, je trouve que la nouvelle génération est spécialisée dans un champ très précis. Le rôle social de l’histoire à travers l’exercice de synthèse, je le vois moins chez les jeunes, regrette-t-il. C’est dommage, et je souhaite réellement que ça reprenne toute sa place. »