De sans-abri à député

<div>
	Le député néodémocrate Réjean Genest s’entretient avec un sans-abri au centre-ville de Montréal.</div>
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir
Le député néodémocrate Réjean Genest s’entretient avec un sans-abri au centre-ville de Montréal.

Dans son discours inaugural prononcé mercredi dernier, la première ministre Pauline Marois a promis que Québec se doterait d’une politique gouvernementale en matière d’itinérance, comme le réclament depuis des années les groupes de défense des sans-abri. Réjean Genest, lui, connaît bien l’univers de l’itinérance pour y avoir été plongé malgré lui. À deux reprises, des ruptures amoureuses l’ont jeté à la rue. Aujourd’hui, Réjean Genest s’en est sorti. Depuis le 2 mai 2011, il occupe les fonctions de député fédéral du NPD de la circonscription de Shefford.

« Personne au monde n’est à l’abri de ça », insiste Réjean Genest. « Ça », c’est la misère qui accompagne parfois un mauvais coup du sort. Dans son cas, le malheur a frappé deux fois, le laissant sans toit et sans ressources, l’obligeant à aller grossir, temporairement, les rangs des itinérants.
 
Réjean Genest n’est pas du genre à chercher le feu des projecteurs. Il a récemment révélé des bribes de son passé au journal GranbyExpress. Il a accepté d’en parler au Devoir. « Mais sur ce sujet, c’est la dernière entrevue que je donne. Après, on passe à autre chose », prévient-il.

Sur une autre planète

Réjean Genest s’est retrouvé à la rue une première fois à la suite d’une séparation douloureuse, vers 1983, alors qu’il vit à Montréal. Mais il n’en garde que des souvenirs confus, incapable de préciser combien de temps a duré sa vie d’itinérant. « C’était tellement la jungle. C’est comme si j’avais des blocages et que je ne voulais pas me souvenir », dit-il.
 
L’histoire se répète dix ans plus tard, à Granby cette fois. Nouvelle rupture amoureuse. Le choc est immense. « J’avais l’impression que j’étais sur une autre planète ou dans un autre pays, une autre ville. Les gens parlaient et je ne les comprenais pas. J’étais complètement perdu, relate-t-il. J’avais réussi à récupérer ma voiture, mais vu que je n’avais pas d’argent, je ne pouvais pas mettre d’essence. »
 
N’ayant plus accès à ses outils — il est horticulteur —, il ne peut travailler. Il dort parfois dans sa voiture. D’autres fois sous une galerie ou dans un cabanon, au fond d’une cour. « Je dormais sur des sacs verts et je m’abrillais avec un autre. J’ai été chanceux que ce soit arrivé pendant l’été », dit-il.
 
L’instinct de survie et la nécessité de parer au plus pressant le ramènent à la réalité et l’aident à dissiper ses idées noires. « Il y a le moment présent qui nous rattrape : je vais manger quoi aujourd’hui ? Je vais dormir où ? […] Quand tu es occupé à ça, tu ne t’occupes pas de ta déprime. Ton projet immédiat, c’est ça. »
 
Il trouvera de l’aide à la maison du Passant, refuge pour hommes en difficulté de Granby, et au Partage Notre-Dame, qui offre des repas à prix modique. Il se mêle aux itinérants qu’il croise tous les jours. « Même là-dedans, c’est la jungle. J’ai trouvé du monde sympathique. Je me suis fait avoir à quelques reprises. Mais j’ai découvert que c’est simplement ça, la vie. »
 
Les mois passent et il finira par s’en sortir, par se « raplomber », comme il dit. Avec le recul, Réjean Genest se fait philosophe. « On est dans la merde. On peut s’en sortir. Mais en arrière de ça, il y a la dépression. Il faut laisser le temps faire son travail. Beaucoup d’hommes d’affaires ont vécu des situations semblables. Il n’y a pas une personne au monde qui est à l’abri de ça. »
 
Empathie

Réjean Genest est devenu député le 2 mai 2011 dans la foulée de la vague orange qui a balayé le Québec. « Tout est possible. Je n’ai jamais pensé que je deviendrais député. Je me dis régulièrement : on ne sait pas ce que la vie nous réserve. C’est la conséquence de nos choix qui fait en sorte que notre situation s’améliore. »
 
Si ces épisodes d’itinérance sont derrière lui, Réjean Genest n’a jamais oublié le sort de ses anciens compagnons d’infortune. « Quand je vais à Montréal et que je les vois au coin de la rue avec leur gobelet de café, ça me bouleverse tout le temps. Ce sont des situations très difficiles, dit-il. À Montréal, j’ai toujours de la monnaie qui traîne sur le dash. Je me dis : je paye ma taxe. Je n’ai pas à juger de la personne et elle fait [de l’argent que je lui donne] ce qu’elle veut. »
 
Il se désole du peu d’attention qui est accordée aux itinérants. « Dans une société riche comme la nôtre, comment se fait-il qu’on ne prenne pas plus soin de ces gens-là ? »
 
Les activités de solidarité et de sensibilisation comme la Nuit des sans-abri sont louables, mais c’est loin d’être suffisant, selon lui. « Il y a un gros tapage médiatique, mais le reste de l’année, qu’est-ce qu’on fait pour les itinérants ? », demande-t-il.
 
Maintenant député, il songe à faire des itinérants et des laissés-pour-compte l’une des priorités de son engagement politique : « J’ai de la difficulté avec le “pavanage”. On n’a pas de mérite à donner un chèque de 100 $. Je veux plutôt aider une cause à long terme. »
4 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 3 novembre 2012 10 h 34

    L'itinérance n'est pas drôle, mais aurait peut-être des choses à nous apprendre.

    Enfin des gens capables de comprendre qu'un itinérant ne l'est pas nécessairement toujours par choix. Une approche plus humaniste de ce milieu permettrait de leur donner un peu d'oxygène dont ils ont souvent besoin. Petite parenthèse, l'épreuve qu'a vécu Réjean Genest était un cheminement personnel complémentaire pour lui apprendre que la vie ne s'apprend pas obligatirement toujours sur les bancs d'école.

    • Christian Montmarquette - Abonné 3 novembre 2012 13 h 51

      «Enfin des gens capables de comprendre qu'un itinérant ne l'est pas nécessairement toujours par choix.»-Jacques Morissette

      - Pensez-vous que ces abandonnés du système de santé sont en mesure de faire «des choix» ??

      Avant d'affirmer que ces laissés-pour-compte sont itinérants «par choix», encore faudrait-il qu'on les aide à retrouver un minimum de santé mentale pour qu'ils puissent faire des choix.

      Or, essayer de survivre dans de telles conditions sociales portent de graves atteintes à la santé physique et psychique de la personne.

      Commençons donc par les remettre sur les rails et pourra peut-être ensuite parler «de choix» !


      Christian Montmarquette
      Montréal

      .

  • Gaëtan-Daniel Drolet - Inscrit 3 novembre 2012 18 h 56

    "I" tinérance

    Ça pourrai ressembler à quoi une "politqie d'itinérance"? Ça veut dire quoi ... Que la parole est mobile? Que les babines ne suivent pas toujours les bottines? Lorsque j'écris "Pauvre itinérance" je ne minimise pas mon parcours répété... Je dis que je souhaites que les nouveaux responsables seront habillés!

  • Gaëtan-Daniel Drolet - Inscrit 3 novembre 2012 19 h 32

    Santé Environnement et Éducation pour contrer la pauvreté

    Combattre l'itinérance c'est s'attaquer à la précarité qui sévit à tout les niveaux dans notre société. Le rythme, les coûts qui augmentent pendant que l'accessibilité et la qualité diminue... L'on prend l'un en exemple pour parler de l'autre mais qu'avons-nous à dire au(x) juste(s) à propos de nous-même? L'itinérance vécu ou non ressemble étrangement à la précarité de nos emplois, de nos modes de vieS multis levels, multis purposes,multis purchases, multi tout court! La simple semble compliqué et nous devrions embrassé la complexité avec une simplicité enfantine... Non mais Oh! là Oh! Peu importe ce que l'on en pense l'itinérance c'est de nous dont on parle et c'est elle qui nous touche c'est un problème qui touche tout l'être et par la même logique implacable que l'on peut affirmer qu'un problème qui tout l'être humain touche aussi toute la société dans lequel cet être humain vit... Si les liens ne sont pas propices pour faire vivre un seul nénuphar... Comment prétendre à une colonie de grenouilles fiscales?