Un lieu, un nom - À l’ombre des grandes cheminées

La rue des Carrières fut ainsi nommée parce que la voie relayait autrefois plusieurs carrières de Montréal.
Photo: François Pesant - Le Devoir La rue des Carrières fut ainsi nommée parce que la voie relayait autrefois plusieurs carrières de Montréal.

C’est l’une des rares rues « croches » de Montréal, qui avance en serpentant, sinueuse, réfractaire au modèle quadrillé de la métropole. À la fois est-ouest et un peu nord-sud. Mais c’est surtout une rue dont le nom et le tracé racontent l’époque où les « pieds-noirs » travaillaient dans les carrières de pierres de Montréal et où les grandes cheminées de l’incinérateur crachaient haut dans le ciel.

Sur une carte, on voit la rue des Carrières naître en prenant le relais d’Henri-Julien à l’angle de Rosemont. Après quelques dizaines de mètres vers le sud, elle bifurque à 90 degrés vers l’est pour longer la voie ferrée, qu’elle colle au mieux jusqu’à Christophe-Colomb. De là, la rue des Carrières entame trois grandes courbes lentes qui la font évoluer dans un intrigant axe nord-est, avant d’aller mourir à l’angle de la 1re Avenue… et de Rosemont, avec qui elle dessine finalement une forme d’arc.


Drôle de parcours pour une rue à l’histoire riche comprise dans le nom propre. La rue des Carrières - dont différentes parties ont déjà été connues sous les noms de chemin des Tanneries, chemin de la Petite-Côte, chemin de la Côte-de-la-Visitation et avenue Pacific - fut ainsi nommée parce que la voie relayait autrefois plusieurs carrières de Montréal.


C’était l’époque pas si lointaine où la métropole comptait son lot de carrières, dont la plupart sont devenues au fil des ans des parcs. Sur ce qui forme actuellement le parc Laurier (ancienne carrière Dubuc et Limoges), on extrayait par exemple du lit de calcaire la pierre de taille grise utilisée pour la construction de plusieurs édifices de prestige et églises. Et ceux qui bossaient à ce dur labeur étaient appelés « pieds-noirs ». Aucun lien avec l’Algérie : l’expression fait référence au fait que la pierre grise de Montréal brûlait les pieds en été.


Plus au nord, dans Saint-Michel, le calcaire extrait de la carrière Miron était utilisé comme agrégat pour le béton. Et entre les deux, dans ce qui est maintenant le parc Père-Marquette - bordé directement par la rue des Carrières -, la carrière Martineau a joué un rôle important dans l’économie et le développement de Rosemont -La Petite-Patrie.


Dans une brochure historique soulignant l’histoire de la paroisse Saint-Jean-Berchmans, on rappelle que cette carrière où l’on transformait la roche en gravier a été le « théâtre d’une activité intense » : jusqu’à 150 employés, un trou de 140 pieds de profondeur… et quelques « dramatiques accidents ». Des enfants y sont morts noyés, des chevaux aussi.


« La majorité des carrières ont été fermées au plus tard dans les années 1930 pour des raisons de sécurité et d’urbanisme, explique Pierre Lefaivre, animateur à la Société d’histoire Rosemont -Petite-Patrie. C’était non sécuritaire, et les gens allaient se baigner là. Et c’était bruyant, avec tout le dynamitage qu’on y faisait. » Fin des activités, donc. Mais pas de l’histoire.


Partant de là, plusieurs carrières ont servi de dépotoirs avant d’être recyclées en parcs urbains. Et c’est dans ce contexte qu’intervient un autre personnage-clé de l’histoire de la rue des Carrières : le grand incinérateur du même nom (situé entre Marquette et Christophe-Colomb). Ses deux cheminées guident encore les passants du Plateau et de Rosemont. Aujourd’hui charmantes dans les couchants orangés de l’été, elles furent aussi synonymes de problèmes dans le quartier.


Inauguré en 1931, l’incinérateur répondait au besoin d’une ville en pleine expansion dont les dépotoirs à ciel ouvert commençaient à causer des ennuis (manque de place, odeurs). Il permettait aussi d’éliminer 1500 incinérateurs domestiques jugés dangereux et désuets. Sauf qu’avec ses 300 tonnes de déchets brûlés chaque jour, l’incinérateur s’est vite révélé un formidable pollueur (dioxines et furanes notamment).


Dès le début des années 40, les résidants de Rosemont se sont plaints de maux de tête et de gorge. Un nouvel incinérateur plus moderne sera construit en 1970, mais les émissions de gaz nocifs demeureront importantes. Il faudra finalement attendre 1993 pour voir la fermeture définitive de l’incinérateur, aujourd’hui utilisé comme locaux de voirie.


La Ville utilise d’ailleurs depuis longtemps la rue des Carrières à des fins pratiques. « Les ateliers de la Ville sont encore situés en face du parc Père-Marquette, rappelle Pierre Lefaivre. À l’époque, c’est une écurie énorme, parce que tout le travail se faisait par cheval. Malheureusement, on ne voit pas la beauté de ce style de bâtiment victorien, à moins d’aller par l’arrière : l’avant a été rénové et a perdu tout son cachet historique. »


Mais c’est là un destin un peu à l’image de la rue des Carrières : il faut contourner les apparences initiales pour saisir l’intérêt du lieu. Et dans cette petite rue pas très belle, c’est l’histoire de Montréal qui défile, entre les trains qui passent sur la « track », l’odeur perdue des carrières et des ordures brûlées, le bruit lointain des chevaux de la voirie ou les cheminées éteintes qui veillent encore.

3 commentaires
  • Jean-Guy Dagenais - Abonné 26 juillet 2012 07 h 47

    Les artistes

    La rue des Carrières étaient une sorte de passage vers le nord de l'île. Au début du 20 siècle, tout ceux qui peignaient à Montréal passaient souvent par cette rue pour se rendre jusqu'à la Montée St-Michel et poursuivre en direction du boisé du domaine St-Sulpice. Tous les peintres de cette époque, des plus grands aux plus humbles ont fréquenté ces lieux et en passant sur des Carrières faisaient des croquis et des pochades des petites maisons des « pieds-noirs » .

    • Sylvain Auclair - Abonné 26 juillet 2012 10 h 23

      J'aimerais bien si quelqu'un pouvait faire une cartographie diachronique de l'île de Montréal: une carte tous les dix ans, par exemple, de 1642 à 2012, avec les rues et chemins, les fonctions des diverses zones (résidentiel, agricole, industriel, commercial, exploitation minière, forêts, etc.), les côtes, municipalités et paroisses, le réseau de transport (depuis 1861, avec les tramways à cheval), etc.

  • Sylvain Auclair - Abonné 26 juillet 2012 10 h 18

    Sans doute un rappel historique

    C'est sans doute pour rappeler les carrières auxquelles cette rue doit son nom qu'elle est plein de trous.