Sept milliards d’humains - Le bonheur, contre vents et marées

Carmen Robinson
Photo: Monique Durand Carmen Robinson

Nous sommes désormais sept milliards sur Terre. Partout les humains se ressemblent, ils apportent leur petite pierre au monde et composent le chant de notre humanité. Notre collaboratrice Monique Durand propose cet été une série de rencontres survenues au cours de ses voyages, ici et ailleurs. Aujourd’hui, Carmen, de Haute-Gaspésie.

Son école, elle l’a surtout faite en lisant. Carmen lit tout ce qui lui tombe sous la main ou sous l’oeil. Sa maison est remplie de livres jusqu’au plafond. Les bouquins lui arrivent de partout, par boîtes, de ceux et celles qui connaissent sa passion pour la lecture. Carmen dévore les livres comme d’autres les pâtes, les poissons ou les biscuits.


Pendant des lustres, Carmen Robinson fut la reine de l’éperlan frit, qu’elle apprêtait comme nulle autre, au Rocher-Percé, ce bar mythique de la rue Rachel, à Montréal, où se rassemblaient les amants de musique country et les Gaspésiens nostalgiques. Elle en a vu des vertes et des pas mûres, Carmen, au Rocher-Percé. Des batailles, des soûleries, des hommes que ses protecteurs éjectaient littéralement de la salle et qui atterrissaient sur le trottoir en volant. Souvent, au bout de la nuit, elle allait décompresser à la Banquise, y réchauffant ses petits matins au milieu des vapeurs de hot-dogs, imaginant une vie plus calme peut-être, avec un peu de chance, pour ses trois enfants qui poussaient, et un autre qu’elle a pris sous son aile, protectrice mais ferme, et traité comme un fils.


Un jour, elle a eu envie de revoir le pays où elle a grandi, sa Gaspésie tant chérie. Ce côté nord-gaspésien sans cesse battu par les vents du golfe, austère et majestueux, où rien ou si peu ne pousse que les églantiers et les petites fraises de juillet, les épilobes et les framboises d’août et, sur l’autre versant de la saison quand la lumière vire déjà au jaune moutarde, les bleuets, des myriades de bleuets. Retrouver la mer. Retrouver la paix. Et lire et lire encore.


Walter retrouvé


Et cadeau du destin, elle a rencontré Walter. L’a retrouvé, en fait, vieil ami d’enfance qui avait eu le béguin pour elle dans la vingtaine. Chacun de leur côté, ils ont eu conjoint, enfants, heurs et malheurs, ils ont vécu leur vie, lui, une hache entre les dents en Gaspésie, elle, un ticket de bus à Montréal. Une fois, la voiture de Walter, une Cavalier verte, est restée garée devant la petite maison de Carmen pendant trois jours. Carmen et Walter étaient devenus amoureux. Et tant pis pour les mauvaises langues. Ils ont décidé de partager la dernière ligne droite de leur vie et un havre de bonheur dont ils se sont donné la clé.


Le bonheur ? C’est d’aller manger au restaurant de Gros-Morne, un village voisin, le dimanche midi. Pour la morue exquise et surtout abondante servie par la patronne. Car l’abondance les séduit autant que la fraîcheur du poisson apprêté. Leurs yeux s’écarquillent devant la plantureuse assiette où riz, frites, carottes, petits pois, salade et longs quartiers de citron ceignent le grand filet de poisson frit comme une jolie nature morte. À la fin du repas, ils demandent l’addition, louangeant la patronne pour ses petits prix et ses grosses portions. Et rentrent dans la Cavalier verte. « J’ai tout c’que j’veux dans la vie, aime à répéter Walter. J’mange plein mon ventre. J’ai une maison chaude. Et j’ai Carmen. »


Le bonheur ? C’est de sortir les chaises de parterre quand le vent tombe et que le soleil darde. Ils ont eu tellement froid dans ce pays où le vent cingle et les hivers tuent. Comme s’ils voulaient réchauffer toutes les nuits qu’ils ont vécues, transis et grelottants. Et aussi celles de leurs parents avant eux. Tous ces petits matins où il fallait casser la glace de la pompe à eau. Souffler sur la braise de tous ces corps depuis toujours confits de froid. C’est pourquoi, à présent qu’ils reçoivent leur chèque de pension et qu’ils se considèrent prospères, Carmen et Walter surchauffent la maison l’hiver, ils la tiennent brûlante comme une fièvre, ils bourrent le poêle à bois jusqu’à ras bord, préférant suer et « enlever des p’lures ».


Le bonheur, c’est encore de faire pousser des tomates et des fraises et de les regarder croître comme des bonbons. De mettre des betteraves en pots. Ou de jouer aux cartes avec le cousin Georges qui a fait la guerre dans les vieux pays. Ou d’inventer une astuce pour chasser les mouffettes qui viennent rôder la nuit. Walter a imaginé un piège badigeonné de beurre d’arachides.


Et le bonheur, c’est d’aller cueillir les bleuets de septembre, fermes et juteux, qui arrivent à maturité plus tard en cette contrée. Carmen et Walter sont fous de cette pluie de petites baies bleutées qu’ils ratissent avec leurs mains, comme ils épouilleraient des cheveux avec un peigne, et qu’ils déversent ensuite dans leur « videux ». Ils n’ont pas assez d’yeux pour repérer les buissons ardents de bleu, ni de jambes pour sautiller de talle en talle de chaque côté du chemin qui va à Murdochville. Ils sont encore fringants tous les deux, animés, on dirait, d’une jeunesse nouvelle.


Ils se sont offert un rêve : une tour en bois attenante à la maison, que Claude, le fils de Walter, a érigée sous la supervision paternelle. Carmen et Walter rêvaient depuis longtemps d’avoir un phare. Au sommet de la tour, Claude a installé un gros réflecteur pivotant sur lui-même, en fait un vieux gyrophare qui équipait une voiture de police et, le soir, reproduit le feu balayant d’un phare. Souvent, Carmen et Walter montent dans leur tour. Face à la mer, ils peuvent y passer des heures. À suivre le mouvement des oiseaux et des bateaux.

 

De nouveau seule


Et puis, un matin de février, Walter est parti rejoindre les anges qui tournoient au-dessus des caps et des barachois où il a vécu toute sa vie, sauf pour aller bûcher à Anticosti quand il avait dix-huit ans. Carmen lui a fait une cérémonie dans le petit cimetière du village. S’y trouvaient une vingtaine de proches. L’urne du chasseur fut déposée en terre. Une urne en bronze où est gravé un panache d’orignal. Devant le menu attroupement, le petit-fils de Walter, devenu un homme, a raconté, très ému, l’histoire de la première bête qu’il a tuée avec son grand-père. Et puis le ciel gris a crevé ses eaux. Il a plu à torrents.


Depuis, Carmen a retrouvé sa vie de femme seule. Une photo de Walter trône dans la maison, au milieu des piles de livres. Quand vous avez le vague à l’âme, ou croyez être aux prises avec toutes sortes de problèmes, l’odeur de sa cuisine et de ses confitures de framboise vous console de tout. Elle vous livre ses dernières nouvelles en vrac, en vous offrant un café. Francine rénove sa maison. Mario revient vivre en Gaspésie. Michèle a eu une promotion à Rimouski. La morue est pleine d’eau cette année, et difficile à cuire. On annonce 27 beaux degrés pour demain. « Et j’ai tellement de livres, vous savez, que je vais les donner à la bibliothèque. » La bibliothèque Jacques-Ferron. « C’est le docteur Ferron qui m’a accouchée pour Jacques. »


Carmen ne demande rien à personne. Elle est là, juste là, dans la vie. « Je suis à prendre ou à laisser », semble-t-elle dire au monde entier. Alors que l’époque est à la peur de vieillir et de mourir, où chacun s’ausculte dans la crainte de la maladie ou d’un quelconque dérèglement, Carmen personnifie la force obstinée de vivre « dans le mystère du temps et la présence rugueuse des éléments ». (Laurent Gaudé)

 

Collaboratrice

5 commentaires
  • Bernard Morin - Abonné 21 juillet 2012 07 h 31

    Bravo

    Quelle belle histoire de vie et quel beau texte. Bravo!

    Bernard Morin

  • France Marcotte - Abonnée 21 juillet 2012 09 h 05

    Passé cette terre plate et ravagée

    Le bonheur, c'est de ne pas voir de voitures pendant au moins 3 jours, c'est échapper au filet des rues, semer la pub à ses trousses, dire adios amigos aux marchands de bonheur.

    Y'a de la place chez vous Carmen pour une miss Nobody qui cherche à savoir ce qui arrive après n'importe quoi?

  • Suzanne Bettez - Abonnée 21 juillet 2012 09 h 45

    Longue vie ... Monique Durand!

    Merci encore une fois pour ce portrait saisissant. Je ne pensais pas commencer ma journée par le journal... et je me suis rappelée qu'on est samedi aujourd'hui! Je suis une abonnée de vos portraits grandeur nature.

    Et merci pour la finale, citation de Laurent Gaudé. Vous m'offrez ce matin un vrai cadeau, moi qui dit souvent que ce que j'aime du paysage où je vis en ce moment, c'est son côté rugueux... Je l'inscris dans mon registre des choses à retenir, à relire.

    Permettez-moi de vous suggérer de consigner tous vos portraits dans un livre? Mais peut-être l'avez-vous déjà fait. Je me mets en mode ''recherche''.

    Suzanne Bettez
    Abonnée

  • François Thérien - Abonné 21 juillet 2012 16 h 31

    Harmonie du monde en Haute-Gaspésie

    Magnifique texte, quelle belle rencontre vous nous faites partager!

  • Catherine Paquet - Abonnée 22 juillet 2012 05 h 32

    Et les autres...

    Vite, l'autre côté de la médaille. Si belle que soit cette histoire, inviter quelqu'un à réfléchir sur les conséquence de compter sept milliards d'humain, ce doit aussi être invité à compter combien de milliards d'humains meurent encore de faim.Ici et ailleurs...
    Il faut appuyer les politiques de contrôle des naissances en Afrique et ailleurs. Et ensuite encourager les pays et les gens qui ont envie de les aider. Pas en leur vendant, ou même en leur de la nourriture, mais en les aidant vraiment à produire ce dont ils ont besoin. Faire celà, même si, à la fin, nous leur vendrons moins de blé, de poulet et de porc... L'aide alimentaire doit resgter une mesure d'extême urgence, car elle finit par ruiner les petits producteurs locaux qui ne réussissent plus à vendre leurs produits. Aider, mais comme il faut...