Relance de la mine Jeffrey: regards d’opposants

La mine Jeffrey, à Asbestos, sera relancée grâce à un prêt du gouvernement du Québec.
Photo: La Presse canadienne (photo) Jacques Boissonot La mine Jeffrey, à Asbestos, sera relancée grâce à un prêt du gouvernement du Québec.

« Je me sens indignée, parce que je ne peux pas comprendre que la classe politique, en regard de toute la littérature qui existe sur le sujet, puisse aller de l’avant avec un tel projet. Ça va contre toute éthique. […] Mais pour moi, c’est en quelque sorte l’occasion de passer à une autre étape de cheminement de deuil. Je veux faire quelque chose à la mémoire de mon père. »

Sophia Beaulieu, 47 ans, est travailleuse sociale dans le service public. Lorsqu’elle a appris que son père souffrait d’un cancer lié à l’amiante, le mésothéliome pleural, elle était en état de choc, comme tous les membres de sa famille.

« J’aurais peut-être mieux compris s’il avait travaillé dans les mines. Mais non, c’était un économiste de la fonction publique, un homme qui avait fait des études universitaires pour s’offrir une qualité de vie professionnelle… »

Depuis la retraite, Roland Beaulieu s’adonnait principalement à des tâches cléricales, à la marche et à la natation. Âgé de 77 ans, il était, selon sa fille, en excellente forme physique. C’est pourquoi il est allé consulter un médecin lorsqu’il s’est retrouvé en détresse respiratoire, lui qui marchait religieusement plus d’une heure chaque jour.

 

Chercher des réponses

À l’hôpital, on a longuement cherché avant de découvrir un cancer de l’amiante. Un cancer fulgurant, qui l’a emporté en quelques mois seulement. Comme bien d’autres, Sophia Beaulieu était perplexe. Comment son père avait-il pu être exposé à l’amiante ? Elle a fait des recherches. Elle a beaucoup lu. Elle cherchait des réponses.

Selon les professionnels de la santé, le mésothéliome pleural est une maladie en dormance, à gestation très longue. Le cancer peut se manifester jusqu’à 40 ans après une exposition, même indirecte, comme ce fut probablement le cas pour Roland Beaulieu. Car plusieurs édifices publics contiennent de l’amiante, un matériau longtemps prisé pour ses vertus isolantes. Le gouvernement détient une liste de plus de 1500 édifices publics et parapublics qui contiennent de l’amiante. Mais cette liste est, jusqu’à présent, gardée secrète.

Roland Beaulieu a-t-il été intoxiqué à l’amiante au travail ? C’est la Commission de santé et sécurité au travail (CSST) qui le dira. Mais pour lui et sa famille, il est déjà trop tard. Roland Beaulieu est décédé, dans de grandes douleurs, le 28 février 2010. Il était tellement amaigri que sa propre fille, qui l’a suivi à travers tous les soins, avait du mal à le reconnaître.

L’autopsie a déterminé qu’en plus du cancer, des fibres d’amiante s’étaient logées dans les poumons. « Le contenu du rapport était tellement percutant que le médecin a décidé de l’acheminer directement à la CSST », rapporte Sophia Beaulieu.

 

Aide aux familles des victimes

La travailleuse sociale est entrée dans un long processus de deuil, qui n’est pas encore terminé aujourd’hui. « C’est une mort prématurée, et cela, je ne peux pas l’accepter. Je vis avec, je compose avec, mais je ne l’accepte pas. »

Alors, lorsqu’elle a entendu aux nouvelles que le gouvernement avait accordé un prêt de 58 millions pour la relance de la mine Jeffrey à Asbestos, dans la région des Bois-Francs, elle s’est sentie indignée, choquée. « Cela me heurte beaucoup. C’est peut-être de l’humour noir, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’on subventionne des cancers. Et ce qui est le plus incroyable là-dedans, c’est qu’il y a plein de types de cancer pour lesquels on cherche toujours les causes. Alors que dans le cas des mésothéliomes, la littérature scientifique est claire : c’est la signature de l’amiante. »

Pour elle, pas de doute : on va multiplier les victimes, directes et indirectes, de l’amiante. Des victimes qui, comme elle, seront précipitées dans une forme de détresse facilement évitable. Car pour les victimes, le chemin du deuil est long, d’autant plus que les endeuillés de l’amiante ne sont pas très bien organisés au Québec, contrairement à la France, où l’amiante a été banni.

« À travers tout ce processus, je me suis sentie très seule. J’avais beaucoup de questions et très peu d’aide pour y répondre », confie-t-elle. C’est pourquoi, avec l’aide de la Société pour vaincre la pollution (SVP), elle tente d’organiser un regroupement de victimes. Pour militer, bien sûr, mais surtout pour leur fournir des réponses. Car à travers son expérience personnelle, Sophia Beaulieu croit qu’elle peut aider les familles de victimes. « Les décisions qui ont été prises par le gouvernement me donnent un élan pour prendre la parole et faire avancer le débat. Je ne peux pas refaire le passé, mais je peux mieux préparer l’avenir. »

 

De faux débats

Sophia Beaulieu refuse de baisser les bras. Et elle n’est pas la seule. Le médecin à la retraite Fernand Turcotte, professeur à l’Université Laval, est l’un des militants les plus actifs au Québec pour le bannissement de l’amiante. Avec ses collègues du Québec et d’ailleurs, il a signé un grand nombre de lettres adressées au gouvernement Charest, l’exhortant à faire marche arrière dans le dossier de l’amiante et de la mine Jeffrey.

Au cours des derniers mois, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), l’Association médicale canadienne, la Société canadienne du cancer et l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) ont tous fait parvenir des avis défavorables à la relance de la mine Jeffrey, arguant que l’amiante était un cancérigène reconnu et qu’il devait, de ce fait, être proscrit.

Car bien que l’on soutienne, du côté de l’industrie et du gouvernement, que des règles strictes d’encadrement permettent une utilisation sécuritaire de l’amiante chrysotile, ces procédures sont, dans la réalité, bien difficilement applicables, surtout à l’extérieur du Québec, comme en Inde ou en Corée, où la majorité du matériau est exporté. « L’amiante, c’est un cadeau empoisonné typiquement canadien au reste de l’humanité », se désole le Dr Fernand Turcotte.

Mais que peut-il faire, aujourd’hui que le prêt a été accordé et que la mine s’apprête à relancer ses activités ? « Cet octroi est une tragédie pour la santé publique mondiale. Alors, sur le plan strictement professionnel, je ne peux pas baisser les bras. Je n’ai pas ce droit. Mon obligation, comme médecin, de défendre la santé publique n’est pas suspendue parce que le prêt a été accordé. »

Celui qui a longtemps milité pour le contrôle du tabagisme et la santé en milieu de travail se dit heureux d’être aujourd’hui à la retraite, ce qui lui confère une plus grande liberté de parole. Mais s’il veut continuer de se battre, il avoue commencer à se sentir las de reprendre perpétuellement un débat qui devrait être clos depuis longtemps. « Combien de fois faudra-t-il faire la démonstration que la terre n’est pas plate ? », laisse-t-il échapper dans un soupir.

La question n’est plus, selon lui, un problème scientifique, mais bien politique. Et il transcende toutes les familles politiques. Mais ce qu’il appelle « les mensonges de l’industrie » est régulièrement colporté par les gouvernements, provoquant la confusion dans l’opinion publique. « Nous sommes constamment ramenés en arrière, avec de faux débats. La politique nous empêche d’aller, comme société, là où nous devons aller. Le gouvernement devrait avoir deux obligations. La première, c’est de laisser l’amiante là où il est, c’est-à-dire sous terre. Et la deuxième, c’est d’assurer un soutien aux familles dont le gagne-pain dépend de cette industrie. »

 

Pour une réorientation économique

Car le docteur Turcotte n’est pas insensible aux revendications des populations locales qui souhaitent retrouver un emploi. La relance de la mine devrait permettre la création de 425 emplois réguliers et de nombreux autres emplois indirects dans la région d’Asbestos, toujours dépendante de cette ressource. « Je suis sensible au besoin de ces travailleurs, mais ce que nous disons, c’est que la relance économique d’Asbestos ne devrait pas être liée à un prêt pour la mine, mais bien à une réorientation économique. Imaginez ce qui pourrait être fait si l’on investissait les 58 millions pour aider les familles à se réorienter plutôt que dans la mine. »

Le docteur Turcotte ne manque pas d’idées pour la suite des choses. Mais il espère que des élections remettront le dossier au coeur de l’actualité. Il souhaite surtout que chaque parti politique prenne une position claire sur le dossier. Et il va tenter l’impossible pour que le débat sur l’amiante ne sombre pas dans l’oubli. Avec ou sans élections.

8 commentaires
  • André Mainguy - Inscrit 21 juillet 2012 08 h 01

    Le principal intéressé était absent

    Lorsque qu'Yvon Vallières, député du comté où est situé le gisement d'amiante de la mine Jeffrey, à Asbestos, a fait l'annonce du prêt de 58 millions du gouvernement, à une connaissance de Jean Charest, ce dernier est resté éloigné du dossier de l'Amiante. On a dit que le premier ministre avait d'autres occupations ce jour là. Pourtant, à tous les jours, il parcoure le Québec pour y faire des annonces d'investissements.

    Est-ce une surprise de constater encore une fois que notre premier ministre de s'étouffe pas avec l'éthique. Jean Charest associe tous les Québécois et toutes les Québécoises à la production de cancers, ici et ailleurs dans le monde. Si nous votons Jean Charest, nous confirmerons notre adhésion à l'usage de l'amiante dans le monde.

    Il appartient à la population de corriger ce manque d'éthique du gouvernement libéral dans le dossier de l'amiante. Pour les gens d'Asbestos, assurons leur une autre vie, en investissant les millions disponibles, à autre chose, afin que les gens puissent vivre dans la dignité, avec un travail sain.

  • André Mainguy - Inscrit 21 juillet 2012 08 h 01

    Le principal intéressé était absent

    Lorsque qu'Yvon Vallières, député du comté où est situé le gisement d'amiante de la mine Jeffrey, à Asbestos, a fait l'annonce du prêt de 58 millions du gouvernement, à une connaissance de Jean Charest, ce dernier est resté éloigné du dossier de l'Amiante. On a dit que le premier ministre avait d'autres occupations ce jour là. Pourtant, à tous les jours, il parcoure le Québec pour y faire des annonces d'investissements.

    Est-ce une surprise de constater encore une fois que notre premier ministre de s'étouffe pas avec l'éthique. Jean Charest associe tous les Québécois et toutes les Québécoises à la production de cancers, ici et ailleurs dans le monde. Si nous votons Jean Charest, nous confirmerons notre adhésion à l'usage de l'amiante dans le monde.

    Il appartient à la population de corriger ce manque d'éthique du gouvernement libéral dans le dossier de l'amiante. Pour les gens d'Asbestos, assurons leur une autre vie, en investissant les millions disponibles, à autre chose, afin que les gens puissent vivre dans la dignité, avec un travail sain.

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 21 juillet 2012 08 h 26

    Le pouvoir à n'importe quel prix.

    « Cet octroi est une tragédie pour la santé publique mondiale. ..."

    ....

    Ce n'est pas toute la "classe politique" qui est d'accord avec ce prêt. Il s'agit du parti le plus corrompu de notre histoire, qui veut s'achèter un comté à n'importe quel prix pour se maintenir au pouvoir.

  • Monique Chartrand - Inscrite 21 juillet 2012 11 h 50

    Il y a une voie

    Pour changer les choses en profondeur et retrouver une réelle démocratie, les voix de simples citoyens s'engagent à mettre en place une Assemblée constituante, tel qu'on le voit dans de nombreux pays et par le passé. Ce projet est portée par la Coalition pour la Constituante, parti officiel, où toutes et tous sont bienvenue de s'impliquer, indépendamment d'allégeance idéologique, pour que se réalise la réforme de nos institutions démocratiques.
    http://www.sansparti.org/

  • Jean-Philippe Baillargeon - Abonné 21 juillet 2012 14 h 26

    Et de l'autre côté...

    ... notre gouvernement poursuit les cigarettières multinationales.

    C'est à croire que les idées dans les mêmes têtes qui le pensent ne se rencontrent pas...

    • Raynald Blais - Abonné 22 juillet 2012 06 h 21

      Faut dire que les idées ne mènent pas le monde… Encore moins l’économie.
      Ce prêt gouvernemental doit servir à exploiter du travail humain et s'approprier une plus-value, un profit qui, ajouté aux profits réalisés par d'autres secteurs industriels, sera distribuée à la classe capitaliste sous forme de profits, d'intérêts, de rente, de gains en capital, etc... en réservant quelques miettes à certaines sections de la classe ouvrière pour la convaincre des bienfaits de son aliénation.
      Démoniser Charest ne camoufle que la solidarité de la classe bourgeoise dans l’économie capitaliste et permet au premier ministre d'agir selon leurs intérêts tout en les protégeant des opposants.