Un lieu, un nom - Un ruisseau, une brasserie, une légende

La nouvelle brasserie Les Brasseurs du temps a ouvert ses portes en 2009 à l’emplacement de la brewery d’origine, sur les rives du ruisseau qui a pris son nom. On voit en arrière-plan, à droite, les édifices fédéraux du centre-ville de Hull.
Photo: Jake Wright La nouvelle brasserie Les Brasseurs du temps a ouvert ses portes en 2009 à l’emplacement de la brewery d’origine, sur les rives du ruisseau qui a pris son nom. On voit en arrière-plan, à droite, les édifices fédéraux du centre-ville de Hull.

Pour quiconque est arrivé en Outaouais avant 2009, la toponymie du petit cours d’eau urbain traversant le centre-ville de Hull - le ruisseau de la Brasserie - relevait du mystère. À quelle brasserie référait-on donc, alors qu’il n’y avait là que berges désaffectées et château d’eau oublié ? La réponse recèle la genèse de Hull et de ses relations tumultueuses avec la capitale d’en face… avec un mythe canadien-français à la clé.

En 1800, Philemon Wright arrive de Boston à la recherche de terres à cultiver et établit la première colonie de la région. Il rêve de fonder une communauté agricole autosuffisante et c’est seulement par besoin de liquidités qu’il commence à envoyer des billots de bois jusqu’à Québec et devient du coup le père de la drave sur la rivière des Outaouais. Spéculateur foncier, négociateur de bétail, industriel : Philemon Wright est partout et cumule de surcroît les fonctions politiques comme tout bon oligarque éclairé de cette époque. C’est donc tout naturellement que la petite agglomération, d’alors un millier d’habitants, prend le nom de Wrightville. Ottawa, de l’autre côté de la rivière, n’existe pas encore.


Le coeur du nouveau peuplement se trouve sur les rives de ce ruisseau de la Brasserie, qui n’est qu’une bifurcation de la rivière des Outaouais. Philémon Wright y opère déjà une distillerie de whisky - question d’approvisionner les coureurs des bois - quand, vers 1820, il flaire l’affaire en voyant arriver un fort contingent d’Irlandais, de grands buveurs de bière aux besoins desquels il veut répondre. Il transforme sa distillerie en brewery, et celle-ci donne vite son nom au ruisseau et à la rue qui le jouxte.


On estime qu’environ 4000 Irlandais sont amenés dans la région à cette époque pour creuser le canal Rideau. C’est qu’au sortir de la guerre de 1812-1815, l’Angleterre réalise que ses liens de communication entre le Haut et le Bas-Canada sont limités. Germe l’idée de creuser un canal pour se doter d’une alternative advenant une nouvelle incursion américaine. La planification du canal débute dans les années 1820 et la construction, en 1926.


C’était un travail extrêmement dur, raconte Michel Prévost, président de la Société d’histoire de l’Outaouais. « Sur les 6000 ouvriers, 1000 sont décédés. Un sur six. Beaucoup sont morts de la malaria, mais on dit aussi qu’il y avait un taux d’accidents de 50 % à cause des méthodes de travail. Les gens n’étaient pas payés à l’heure ou à la semaine, mais selon le nombre de brouettes de terre qu’ils retiraient, etc. Ils travaillaient du lever au coucher du soleil, six jours sur sept. On peut imaginer qu’il y avait plus d’accidents les vendredis et les samedis. »


La surveillance militaire est serrée pour éviter qu’à ce travail déjà hasardeux ne s’ajoutent les risques reliés à l’ébriété. Les excès ne sont donc pas permis… du côté de ce qui s’appellera plus tard l’Ontario. Les Irlandais de ByTown traversent donc le pont Union (devenu aujourd’hui le pont des Chaudières) pour venir boire à Wrightville. Ça tombe bien : de ce côté de la rivière, le juge de paix a la réputation d’être indulgent. Normal, il s’agit d’un certain… Philemon Wright, qui profite de l’afflux d’assoiffés.

 

« Petit Chicago »


Wrightville acquiert la réputation d’un endroit mal famé où on trouve de tout : tavernes, bordels, tripots. On finira même par la surnommer « Petit Chicago » en référence à la ville américaine qui ne donnait pas sa place en matière de vie tumultueuse.


« C’est dans ce contexte qu’intervient Jos Montferrand », poursuit Michel Prévost. La légende Montferrand, de son prénom Joseph, était un homme fort comme le Bas-Canada en générait à l’époque. Originaire de Montréal, il a vécu notamment à Kingston, mais c’est en Outaouais, où il s’est établi en 1827, qu’il a pris une dimension mythique. Les pérégrinations nocturnes des travailleurs irlandais occasionnaient bien des frictions ethniques. Les Canadiens français leur reprochaient notamment de voler leurs emplois sur les chantiers forestiers. Les bagarres éclataient souvent et Jos Montferrand était leur héros protecteur. En 1829, on dit qu’il a été pris dans une embuscade de 150 Irlandais sur le pont Union. Il les aurait tous mis en déroute à lui seul ! L’homme a été immortalisé par Postes Canada en 1992 avec un timbre à son effigie.


Pour l’historien Pierre Gosselin, c’est à cette époque que s’enracine la « tradition », qui se poursuivra jusque dans les années 1990, des Ontariens venant s’enivrer au Québec en fin de soirée, avec toutes les bagarres et arrestations que cela a générées. « La brasserie a un envers caché qui mérite d’être connu », écrit-il dans un texte publié en 2005 intitulé Les impacts de la brasserie du Ruisseau sur la destinée de Hull. « Dans ses bonnes années, l’industrie de la bière avait attiré à Wrighttown tout ce qu’il y avait de plus vil dans la population de ByTown, qui deviendra plus tard Ottawa. En dépit du départ effectif de la brasserie en 1829 vers cette ville, Wrighttown continuera à subir les fâcheuses retombées qu’eut l’apparition de cette industrie chez elle. Le ruisseau de la Brasserie et ses rives étaient pour les gens d’Ottawa l’endroit où trouver débits de boisson illégaux, tripots mal famés, bordels minables et autres endroits douteux du même acabit. Pour cette raison, plusieurs traversaient volontiers la rivière des Outaouais pour se plonger temporairement dans ce qui n’était pas toléré à Ottawa. » Selon lui, « c’est de là que tout a commencé, cette réputation qui a entaché la ville de Hull ».

 

Prohibition


Cette tradition s’est consolidée au début du xxe siècle, lorsque l’Ontario instaure en 1916 la prohibition. (La vente libre d’alcool ne sera pleinement rétablie en Ontario qu’en 1946.) Les arrestations pour ivresse grimpent en flèche à Hull. De 295 qu’elles étaient en 1912, elles se chiffrent à 1448 quatre ans plus tard, ont recensé les chercheurs Marc Brosseau et André Cellard dans Un siècle de boire et de déboires : Hull aux prises avec son histoire et sa géographie, publié en 2003. Jusqu’en 1946, 75 % des arrestations à Hull visent des Ontariens. Dans les années 1930, Hull détient le peu enviable titre de capitale du crime. Sa réputation dépasse les frontières et on dit que Louis Armstrong et Ella Fitzgerald sont venus s’y produire. Ce n’est que dans les années 1990, au terme d’un long processus de nettoyage par les autorités municipales et d’une harmonisation de l’heure de fermeture des débits d’alcool (à deux heures du matin) des côtés québécois et ontarien de la rivière que le calme revient.


Au moment de la fusion des municipalités en Outaouais, le ruisseau de la Brasserie a été classé un des dix éléments patrimoniaux méritant protection en ce qu’il témoigne des origines de la ville. En 2009, les « Brasseurs du temps » se sont installés dans l’édifice de l’ancienne brewery devenue entre-temps un château d’eau. Ils y brassent le houblon et la nostalgie, un peu comme ceux qui, en 2004, ont rouvert pas très loin le « Petit Chicago » pour renouer avec la tradition des musiciens en direct et des « longues soirées mémorables ». Les bagarres en moins.


La brasserie Les Brasseurs du temps présente une exposition permanente sur le patrimoine brassicole de la région outaouaise. L’admission y est gratuite.

2 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 12 juillet 2012 14 h 36

    Travers

    Pardonnez mon insistance mais...où sont les femmes dans ce récit?

    L'industriel et juge de paix Philemon Wright,
    les coureurs des bois,
    les travailleurs irlandais,
    la surveillance militaire du chantier,
    Jos Montferrand et les canadiens français des chantiers forestiers,
    l'historien qui en parle...

    Ah je les vois!
    Elles sont au fond des bordels minables,
    on les devine aussi en mères de famille se rongeant les sangs d'inquiétude en attendant le retour de leurs hommes.

    Alors, pourquoi parle-t-on de "ces gens" qui ont fait l'histoire.

    L'histoire, c'est aussi cette étrange absence des femmes des lieux publics.

    • France Marcotte - Inscrite 12 juillet 2012 14 h 49

      Des lieux et pire...de la vie publique.