Usine à munitions pour retraités slaves

Ce bâtiment historique de Verdun a été reconverti en condominiums dont les principaux résidants sont d’origine russe et slave.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Ce bâtiment historique de Verdun a été reconverti en condominiums dont les principaux résidants sont d’origine russe et slave.

On passe devant, on roule dessus, on s’y rend tous les jours : ces places, ces rues, ces villages ont des noms parfois charmants qui cachent une histoire souvent insoupçonnée. Tout l’été, nous partons à la découverte non pas des lieux, mais de leur toponyme.


Dans une rue dite de la Poudrière, on s’attendrait à retrouver l’un de ces anciens bâtiments de pierre dans lesquels on stockait la poudre à canon, et qui proliféraient sur les côtes, les caps et les forteresses du Canada au temps des grands duels entre Français et Britanniques. Mais cette route circulaire qui abrite un secteur résidentiel paisible de Verdun a plutôt été baptisée d’après une usine d’armement datant de la Première Guerre mondiale. Après avoir survécu au feu et à plusieurs changements de vocation, ce qui reste du bâtiment historique a été reconverti en condominiums aujourd’hui habités par des Russes et des Européens de l’Est.


On a donc affaire à une erreur étymologique ou à une licence poétique de la part de la Commission de la toponymie qui a baptisé la rue en 1991, puisque le mot « poudrière » signifie un entrepôt à poudre plutôt qu’une usine.


Curieusement, Le Petit Robert donne aussi comme définition : « lieu où règne une effervescence permanente susceptible d’engendrer des incidents violents ». Loin de la « poudrière » du centre-ville de Montréal, ce quartier situé près de la station de métro LaSalle est un « monde à part », aux dires d’Yvan, un septuagénaire qui, après y avoir vécu pendant plus de 25ans, se présente comme l’« ange gardien » du coin.


Situé au 425 rue de la Poudrière, le bâtiment éponyme nous ramène au temps où la Grande-Bretagne entraînait son dominion dans la Grande Guerre, où le fondateur du Devoir, Henri Bourassa, défend l’indépendance du Canada tandis que des militaires ontariens tuent quatre piétons québécois lors d’une manifestation contre la conscription à la place D’Youville, à Québec. Alors que le faible enrôlement des Canadiens français traduit leur indifférence quant au conflit européen, le conseil municipal de Verdun vogue à contre-courant en votant une série de mesures qui plongent la ville dans l’effort de guerre. Parmi celles-ci, on accorde à la British Munitions Company un permis pour la construction d’une manufacture de munitions au coût de 175 000 $ - c’est ladite « poudrière ».


D’après l’historien Denis Gravel, l’usine compte 4000 employés, essentiellement des femmes du sud-ouest de l’île de Montréal, et aura produit, à la fin de la guerre, plus de huit millions de détonateurs ainsi qu’une grande quantité de poudre explosive destinés à l’effort de guerre allié. Le bâtiment est acheté par Dominion Textile en 1919 avant d’être restitué à sa fonction originelle, entre 1940 et 1945, sous le nom Defence Industries Limited.


« L’usine a passé au feu dans les années 1970. On s’est ensuite servi des terrains pour construire un bâtiment résidentiel », précise Gilles Lepage, de la Société d’histoire et de généalogie de Verdun. La portion subsistante a été rénovée dans le respect de l’architecture originale : on y retrouve toujours une tour d’angle à l’italienne ainsi qu’un mur de façade en dents de scie. Il s’agit d’un clin d’oeil au plafond d’origine, construit pour être résistant aux chocs extérieurs tout en étant fragile de l’intérieur ; une explosion de poudre aurait littéralement fait s’ouvrir les toits pour laisser la déflagration monter vers le ciel plutôt qu’à l’horizontale sur les structures et les gens.


Dans le hall d’entrée, la liste des résidants suit un profil singulier : Brodowska, Carabulea, Prisselkov, Sokolenko ; une quarantaine de noms, tous aux saveurs de l’Europe de l’Est. Sur la porte de l’une des chambres, on lit l’inscription « K + M + B + 2012 ». Cette pratique pieuse, observée en Pologne à l’épiphanie, consiste à écrire l’initiale des trois rois mages - Kaspar, Melchior et Balthazar - avec une craie bénie à l’église.


« C’est l’Association canadienne slave de Montréal qui nous a conduits ici », explique un résidant d’origine polonaise. L’organisme ethnoculturel tient effectivement son siège au 444, place de la Poudrière.


À première vue, ce petit coin de Verdun semble bien trop serein pour être historique. Mais son ancienne manufacture fait de lui un témoin discret du passé militaire des Québécois en plus d’un sanctuaire où Roumains, Hongrois et Slaves cohabitent en paix, loin de la « poudrière des Balkans ».


3 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 8 juillet 2012 06 h 49

    Et dans les Cantons de l'Est...

    Et la poudrière de la petite ville de Windsor, en Estrie, témoigne également de l'effort de guerre qui était largement partagé par les citoyens du lieu de même que par les petits entrepreneurs qui, en s'engageant à fabriquer des pièces de rechange pour les véhicules militaires des "Alliés", étaient conscients de faire une petite part vers une victoire incertaine contre les puissances de "l'Axe" Rome-Berlin.
    Je ne crois pas à l'indifférence des Canadiens-français face au conflit européen, que semble détecter le journaliste. Ce serait plutôt une forme de manque d'information ou une ignorance entretenue trop souvent par une certaine élite. Mais, mes parents qui se collaient l'oreille à la radio pour entendre les reportages de la BBC savaient et comprenaient l'importance immédiate et historique d'une possible défaite.

  • Catherine Paquet - Abonnée 8 juillet 2012 06 h 58

    Court historique

    Voici la petite histoire de la Poudrière de Windsor, en Estrie.

    "La Poudrière de Windsor a été fondée en 1864, pendant la guerre de sécession américaine. L’armée du nord avait un besoin urgent de poudre, aussi trois promoteurs américains vinrent à Windsor Mills et construisirent la Sheldon Andrews and Co, première usine de fabrication de poudre noire au Canada en bordure de la rivière Watopeka. Ces entrepreneurs américains étaient Thomas Sheldon, Seth Andrews et Jarvis C. Marble.

    Au début, cette poudrière fabriquait de la poudre noire, un composé essentiel pour faire des explosifs.

    En 1869, le marchand montréalais Georges Davies Ferrier devint propriétaire de la poudrière et la rebaptisa Windsor Powder Co. L’usine se spécialisa alors dans la fabrication de poudre utilisée dans l’industrie minière, et dans la poudre pour les fusils de chasse. Jusqu’en 1880, on y produisit aussi du dualin, un explosif à base de nitroglycérine très puissant, utilisé pour l’excavation des mines et des tunnels.

    Vers la fin du XIXe siècle, l’usine comptait quarante bâtiments. Elle devint la propriété de la Hamilton Powder Co. qui regroupait un grand nombre d’usines au Canada et aux États-Unis. Plus tard, en 1911, elle fut rachetée par la Canadian Explosives Ltée (CXL).

    La poudrière ferma ses portes en 1922, suite à une violente explosion dans laquelle une douzaine d’ouvriers perdirent la vie.

  • Emmanuel Pelletier-Michaud - Inscrit 10 juillet 2012 15 h 40

    Petite correction historique

    Si les manifestations anti-conscriptions de Québec ont bien eu lieu, entre autres, à la place d'Youville, c'est au croisement des rues Bagot, Saint-Joseph et Saint-Vallier qu'a eu lieu le tragique événement du printemps 1918 où l'armée, appelée par Borden (cette même grand' face qu'on souffre sur nos billets rouges) a abattu quatres passants.