Féminisation - On ne peut être neutre !

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Au Québec, au début des années 1980, l’Office québécois de la langue française (OQLF) lance les bases des règles de féminisation des titres et des fonctions. Malheureusement, 30 ans plus tard, la guerre n’est toujours pas gagnée et quelques batailles doivent encore être livrées, mais on doit admettre qu’on voit de moins en moins de ces imprononçables « directeur-trice » et « chanteur-teuse ».

Lors d’une table ronde axée sur le thème de la féminisation de la langue, des spécialistes du Québec, de l’Europe et de l’Afrique dresseront un état des lieux à propos de cette notion à géométrie variable. Louise-Laurence Larivière participera activement à la discussion, puisque le sujet la passionne. Mme Larivière enseigne au Département de linguistique et de traduction de l’Université de Montréal. En 2000, elle publie chez Boréal un pamphlet portant le titre, ambivalent à dessein, de Pourquoi en finir avec la féminisation linguistique. Cette linguiste à la plume aiguisée propose de relancer le débat en s’appuyant sur des considérations strictement linguistiques.

 

Réalisme


Quand on parle de féminiser la langue, c’est, à l’origine, pour décrire une réalité : sur le marché du travail, les femmes accèdent à des fonctions, il faut donc leur donner des titres féminins, des titres professionnels. « Dans ma démarche, je suis allée beaucoup plus loin en englobant toute la question du genre grammatical. On ne doit pas faire de la féminisation une discipline à part, mais l’inclure dans le traitement général du genre grammatical », explique Louise Larivière.


À la fin des années 1970, au Québec, les réticences ont été nombreuses, et même de la part de certaines féministes. Aujourd’hui, on n’écorche les oreilles de personne en prononçant « la ministre » ou « la présidente ». Pourtant, à l’occasion, quelques préjugés ont encore droit de cité. On pense au suffixe « euse » que certains invoquent contre la féminisation en le qualifiant de péjoratif : « Oui, on dit bien “ une niaiseuse ”, “ une téteuse ”, mais ce n’est pas le suffixe qui est péjoratif, c’est le mot au complet ! » Louise Larivière ne compte plus les fois où elle a entendu : « On ne peut pas utiliser le mot “ amatrice ” parce qu’il contient le mot “ matrice ”. Je réponds : peut-on utiliser le mot “ culture ” malgré son préfixe ? Quand on me dit qu’on ne veut pas être qualifiée d’“ écrivaine ” parce qu’il contient “ vaine ”, on oublie que le masculin contient aussi le mot “ vain ”. »


En général, ces arguments n’ont plus cours. À l’inverse, certaines voix s’élèvent afin de marquer plus encore une présence féminine grammaticale. Un récent avis linguistique de l’OQLF propose de remettre en application ce qu’on appelle les règles d’agencement : « La règle traditionnelle veut un accord au masculin, cette règle date du xviie siècle. Pourtant, avant cette époque, on faisait l’accord avec le mot le plus près », rappelle Mme Larivière. Ce qui donne : « des travailleurs et des travailleuses manuelles ». On assiste effectivement, au xviie siècle, à une véritable révolution de la langue française. On crée l’Académie française, on rédige des grammaires et des dictionnaires, on a voulu codifier la langue. « Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte », écrivait en 1676 le père Dominique Bouhours, grammairien et historien. « Cette règle ne nous semble pas très grammaticale ni très objective », lance en riant Louise Larivière.


Un des arguments contre la féminisation qu’on entend encore de nos jours, c’est celui qui veut qu’un texte employant le masculin et le féminin soit trop lourd. Pour contrer cette prétendue lourdeur, plusieurs auteurs ont recours à des mots dits épicènes, soit des mots qui s’écrivent de la même manière au masculin et au féminin : « enfant », « greffe », « élève », « garde »… Cette écriture asexuée « n’enlève rien à la féminisation, on peut très bien dire “ le corps professoral ” plutôt que “ les professeurs et les professeures ” ». S’il est vrai que cette fameuse juxtaposition du masculin et du féminin était au départ réservée aux textes administratifs, elle aurait tendance à s’infiltrer tout naturellement dans les textes plus courants, où on constate parfois, « dans les journaux ou les publicités, tant à l’écrit qu’à l’oral, des exemples à la radio comme “ chers auditeurs, chères auditrices ”, “ les enseignants, les enseignantes ”, on l’entend et on le lit… », nous dit Louise Larivière.


On pourrait penser que ce débat sur la féminisation concerne uniquement la langue française et que l’anglais, ne possédant pas de véritable genre grammatical, est à l’abri de ce genre de contentieux. « Tout a commencé aux États-Unis, où, en 1975, le ministère du Travail indifférenciait les termes de genre. C’est là que sont apparus les “ firefighters ” au lieu des “ firemen ” et les “ police officers » en lieu et place des « policemen ». Le Canada a alors emboîté le pas en adoptant la dénomination de “ flight attendant ”, mais, comme on est un pays bilingue, il a fallu traduire ce terme, qui est devenu “ agent de bord ”, et c’est l’OQLF qui a exigé qu’on parle aussi d’“ agente de bord ” », rappelle Louise Larivière. Comme quoi, parfois c’est en essayant de bien faire qu’on se met un pied dans la bouche.


Louise-Laurence Larivière est une battante et, tout en admettant que la situation s’est grandement améliorée au Québec, elle ajoute que certains champs sont encore à explorer : « À mon avis, on utilise encore trop souvent le masculin générique (“ les droits de l’homme ” plutôt que “ les droits de la personne ”) et on voit encore trop la forme tronquée, qui est pourtant illisible. L’autre grande bataille est l’accord de proximité ou règle d’agencement. C’est une règle neutre, on ne prend pas position pour un genre ou pour l’autre, et ceux qui ne voudront pas utiliser “ les travailleurs et les travailleuses manuelles ” n’auront qu’à utiliser “ les travailleuses et les travailleurs manuels ”. Ainsi, on satisfera à la fois à la règle traditionnelle et à la règle de proximité ! »


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Collaboratrice

2 commentaires
  • Franklin Bernard - Inscrit 16 juin 2012 11 h 03

    Et pendant ce temps, on ne féminise plus le participe passé...

    ...précédant le verbe: la robe que j'ai mis, la porte que j'ai ouvert, les lettres qu'elle a écrit, les paupiettes que le chef a cuit au four... sont légion, à la radio, à la télévsion, chez les journalistes et commentateurs/commentatrices (!), chez les politiciens/politiciennes (!), chez les écrivains/écrivaines (!), chez les professeurs/professeures (!!!), chez la plupart des Québécois/Québécoises.

    N'était-ce pas l'écrivainE Benoite Groulx, grande féministe et esprit progressiste s'il en fut, qui disait en substance que ce n'était pas parce que les fonctions et emplois résevés historiquement aux hommes s'ouvraient peu à peu aux femmes, qu'il fallait immédiatement les marginaliser à nouveau et en affaiblir l'importance en les féminisant?

  • Franklin Bernard - Inscrit 16 juin 2012 14 h 35

    On aura compris...

    ...que je voulais dire «...le participe passé quand le complément d'objet précède le verbe.»