Les sacres du printemps


	Ce serait la première fois au Québec qu’on trouve les sacres si nombreux sur la place publique.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir
Ce serait la première fois au Québec qu’on trouve les sacres si nombreux sur la place publique.

Les percussions sur casseroles, qu’on entend depuis les alentours du 20 mai, n’enterrent pas tout. Depuis le début de la crise fusent des slogans pas piqués des vers : « La loi spéciale / On s’en câlisse », « Charest / Ta yeule / On peut s’crosser tu-seuls » ou « Charest / Salaud / Le peuple aura ta peau ». Sur les pancartes, s’affichent en majuscules et caractères gras des « Charest va chier », « Citoyens en tabarnak », « Fuck la hausse » et autres « Décâlisse ». Insultes, injures, invectives et gros mots exultent, sans que les bouches soient passées au savon. Zoom sur les langues sales des manifestations.

Petit ménage de printemps, pour mieux jongler ensuite dans ces tournures pleines de sève. Dans la rue poussent les insultes « qui disqualifient autrui, comme si on dit, par exemple, « Charest est un dictateur », illustre au hasard la sociolinguiste et spécialiste de l’agression verbale Diane Vincent. L’injure, elle, qualifie négativement l’adversaire. On s’attaque à l’autre plutôt qu’à ses idées, en le traitant de « corrompu » ou de « crosseur ». Finalement, le bon vieux sacre, québécisme hyperconnu : gros mot ou juron, il est nom commun, invective, verbe, adjectif, adverbe, polymorphe selon les besoins, toujours amplificateur d’intensité.


« Je n’ai pas l’impression que ça sacrait autant pendant les manifs avant Octobre 1970. Le sacre était encore tabou à l’époque », indique la professeure à l’Université Laval. Dans le documentaire Taire des hommes, sur le lundi de la matraque de 1968, Jacques Lanctôt s’étonnait d’ailleurs du langage peu chrétien des policiers. « Le sacre s’est démocratisé après la Révolution tranquille. [Le groupe d’humoristes] Les Cyniques ont été les premiers à utiliser des sacres dans leurs shows, qui n’étaient, pour cette raison, pas diffusés à la radio ni à la télévision », poursuit Mme Vincent.


Ce serait la première fois au Québec qu’on trouve les sacres si nombreux sur la place publique. « Les voir autant, en grosses lettres, on n’est pas habitué. On continue à les utiliser davantage en privé. Sur les pancartes, c’est comme un cri, ça fait sortir le méchant. On exprime la colère avec tous les moyens dont on dispose, et ces moyens relèvent toujours de la transgression. »


Dominique Garand est spécialiste des polémiques littéraires. « De la Conquête à aujourd’hui, je n’ai pas trouvé ici beaucoup d’injures équivalentes à ce qu’on peut voir en France, quand Céline traite Sartre de ténia, par exemple. Pierre Falardeau est peut-être celui qui en a joué le plus. » Le professeur à l’UQAM n’est pas étonné de ce souffle de sacres. « La manifestation n’est pas un lieu de discussion : c’est un rassemblement où on cherche à créer une énergie, pas une discussion. Ce langage ne conduit pas à la pensée : on y trouve l’émotion, l’expression d’une humeur, une volonté, un positionnement. En ce sens, c’est une forme d’engagement. Et il ne faut pas oublier la dimension humoristique, libératrice. C’est rigolo. »


La poésie, toujours comme une scoute prête à varloper la parole, inclut depuis belle lurette sacres et injures à ses vers. Qu’on pense au Mal au pays de Gérald Godin, en 1975, qui chute sur « jériboires d’hosties toastées/de sacraments d’étoles/de crucifix de calvaires/de trous-de-cul/j’ai mal à mon pays/jusqu’à la fin des temps. » Ou à l’Ode à l’ennemi de Claude Gauvreau, déboulant en un « cochons de crosseurs de fréchets de cochons d’huiles de cochons de caïmans de ronfleurs de calices de cochons […] » quasi interminable.

 

Aveu d’impuissance


Dans une crise sociale, que signifie le recours à la parole vernaculaire ? « L’injure est un aveu d’impuissance dans la discussion, précise Dominique Garand. Elle peut être symptôme d’une carence d’arguments, d’un déséquilibre dans le rapport de force, d’une agression qui appelle une dénonciation puissante. L’injure signale que la discussion a basculé du côté des rapports de force. Elle est souvent l’arme du faible : le manifeste du Front de libération du Québec injuriait Trudeau, et ce dernier pouvait répliquer avec la Loi sur les mesures de guerre en poursuivant son discours paisible. »


Arme du faible, l’injure ? Ne voit-on pas en boucle sur les réseaux sociaux certains membres des forces policières en tartiner allégrement leurs interventions, à coups « d’ostie de vidange » et d’antinomique « ti-criss d’obèse » ? (voir la lettre de Benoît Jutras en page B 5) « La société doit refuser qu’en position de pouvoir, on injurie le dominé. Le policier ne devrait pas avoir le droit d’utiliser ce type de langage. Ça ajoute à la force du coup de matraque, ou de l’arrestation, et ça le justifie : l’injure fait partie du processus de déshumanisation de l’autre. Une fois qu’on s’est convaincu qu’il est une larve, le débordement est facile. Certains agents de la paix perdent leur fonction. Sur le plan éthique, le fait de préserver une limite langagière pourrait peut-être, en théorie, limiter les dégâts de force physique. »


Et les manifestants qui sacrent et injurient ? Ils ne sont pas en position de force. Ils sont en colère et ne sont pas entendus. « Il y a toujours un calcul stratégique dans l’utilisation de l’injure, une question de distance à considérer. Si j’avais à l’époque traité George Bush de trou de cul, ç’aurait eu peu d’impact. » Plus la distance est grande, plus le langage peut gonfler. On peut penser que plus le gouvernement refuse d’entendre le roulis des casseroles, plus la colère risque de s’exprimer par des extrêmes langagiers. Et comme le citoyen qui tape son chaudron n’est pas en dialogue avec Jean Charest, « la fonction de l’injure se limite à créer une communion dans la haine - on le voit aussi sur Facebook - avec le vague espoir que la communauté détestante s’élargira jusqu’à devenir une réelle menace politique. La crise actuelle démontre qu’un rassemblement de 200 000 personnes et plus n’est même pas suffisant pour ébranler le pouvoir. »

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