Congrès de l'ACFAS - Dépister l’homicide familial ?

Au Québec, entre 1997 et 2007, 139 hommes ont tué leur conjointe, 40 ont assassiné leurs enfants et 10 ont éliminé toute leur famille immédiate, femme et enfants. Une chercheuse en psychologie de l’Université du Québec à Trois-Rivières a tenté de cerner le profil psychologique et social des auteurs de ces homicides familiaux afin de trouver des moyens de les dépister et d’intervenir avant qu’ils passent à l’acte. Elle rendait compte hier de ses observations dans le cadre du congrès de l’Acfas.

Suzanne Léveillée a procédé à des entrevues avec une vingtaine des 139 hommes ayant commis entre 25 et 45 ans un homicide conjugal alors que leur conjointe les avait quittés ou s’apprêtait à le faire. Pour ce faire, elle est allée rencontrer ces hommes dans l’établissement carcéral fédéral où ils purgeaient leur peine.


Elle a ainsi découvert que ces hommes provenaient tous d’un milieu socio-économique moyen et qu’ils occupaient un emploi au moment de leur crime. Tous avaient toutefois vécu certaines difficultés durant leur enfance : un abandon en bas âge, de la violence familiale, et surtout ils avaient dû faire face à « l’absence d’une figure parentale significative dans leur vie », a indiqué Mme Léveillée, tout en précisant que son but « n’était pas d’excuser le crime, mais de mieux cerner le parcours de ces hommes ».


Autre point commun, ces hommes présentaient une tendance à l’autodestruction puisqu’ils étaient près de 80 % à avoir menacé ou tenté de se suicider avant ou après l’homicide. Parmi les 139 hommes ayant commis un homicide conjugal, 20 % s’étaient suicidés.


Très fréquemment, les meurtriers avaient commis leur crime avec une telle « charge de colère et de rage » qu’ils s’étaient acharnés sur leur victime avec « une violence excessive, la transperçant de 20, 30 coups de couteau ». Et souvent, ces hommes vivaient avec leur conjointe « une relation de dépendance ».


Malgré ces traits communs, Suzanne Léveillée a reconnu trois profils d’hommes. Certains étaient « submergés par leurs émotions et sont passés à l’acte au moment où l’angoisse d’abandon qu’ils vivaient atteignait son paroxysme. En entrevue, plusieurs d’entre eux ont affirmé : « Je voulais tellement qu’elle revienne avec moi, je voulais la convaincre de ne pas me quitter » ».


D’autres hommes de nature jalouse vivaient plutôt « l’humiliation ou l’affront d’avoir été trompés par leur conjointe » quand ils ont tué leur compagne. D’autres encore étaient des dépressifs : « Si je te quitte, je t’amène avec moi en mourant », pensaient-ils au moment de l’acte fatal. Aussi, ces derniers étaient plus nombreux à avoir tenté de se suicider. Par contre, la chercheuse n’a relevé aucun profil clairement « antisocial, délinquant, criminel ou souffrant de pathologies psychiatriques, telles que la psychose ou la schizophrénie ».


Terrains propices


« Ces différents profils de personnalité sont donc apparus comme autant de terrains propices à la violence dans le couple, mais ils ne sont pas suffisants pour conduire à un homicide, a prévenu Mme Léveillée. Il faut qu’à une personnalité fragile se soient ajoutés divers autres facteurs de risque, tels qu’une rupture amoureuse, des abandons vécus dans l’enfance, voire la présence d’une arme à feu, par exemple. »


« Ces hommes ne savent pas comment gérer leur angoisse et leur colère. Ils recherchent une solution » et l’homicide en est une, a-t-elle poursuivi, avant d’ajouter que 20 % des hommes interrogés ont affirmé avoir consulté un médecin ou un psychologue, ou s’être rendus dans un CLSC, avant de passer à l’acte. Et certains d’entre eux ont avoué avoir « abandonné l’intervention qu’ils suivaient pensant être capables de s’en sortir tout seul sans aide ». Pour la chercheuse, ces moments de consultation seraient propices pour effectuer une certaine prévention et « venir en aide à ces hommes en difficulté. Ce serait peut-être le moment d’explorer l’enchaînement des événements de vie du sujet depuis son enfance ».


Suzanne Léveillée n’a pas encore eu l’occasion d’effectuer des entrevues avec les auteurs de filicides, ces homicides d’enfants âgés de 0 à 18 ans par un parent, en l’occurrence le père. Mais elle a néanmoins dressé un portrait de ces individus à partir d’une revue de la littérature scientifique sur le sujet. Encore une fois, trois profils différents semblent se dégager. Certains commettaient un filicide « par mesure de représailles contre leur conjointe, envers laquelle ils éprouvent de la rage et qu’ils espèrent ainsi punir ». Ces individus présentent souvent des problèmes de personnalité (narcissisme) sans pour autant souffrir de psychose, a précisé la chercheuse.


D’autres, moins nombreux, soit 4 sur les 40 ayant commis un filicide au Québec entre 1997 et 2007, présentaient un « état mental très perturbé », voire « clairement psychotique » puisqu’ils affirmaient « avoir tué leur enfant parce qu’il était l’incarnation du diable ».


D’autres encore n’avaient pas l’intention préméditée de tuer leur enfant, mais ils en étaient arrivés là à la suite de la négligence et des mauvais traitements qu’ils lui avaient infligés. Les individus de ce groupe confessent ou avouent beaucoup plus rarement leur crime que ceux des deux autres groupes, a souligné Mme Léveillée.


Contrairement à l’homicide conjugal et le filicide qui sont aussi commis par des femmes, dans une moindre proportion toutefois, le familicide est perpétré « spécifiquement par des hommes », qui tuent leur conjointe et leurs enfants, avant de se suicider dans la grande majorité des cas, a signalé Mme Léveillée, avant de préciser que parmi les dix familicides survenus au Québec, entre 1997 et 2007, huit se sont soldés par le suicide du père agresseur. « Souvent, il s’agit d’hommes qu’on n’aurait jamais imaginés capables d’un tel geste », a-t-elle indiqué.