Congrès de l'ACFAS - Ces gentils ogres

L’ogre Shrek, de la série de films d’animation du même nom, n’a que peu en commun avec les personnages effrayants des contes traditionnels pour enfants. Les contes d’aujourd’hui jouent sur un autre registre, celui de l’humour et du jeu. Effrayer l’enfant n’est plus de mise.
Photo: Source: Dream Works Pictures L’ogre Shrek, de la série de films d’animation du même nom, n’a que peu en commun avec les personnages effrayants des contes traditionnels pour enfants. Les contes d’aujourd’hui jouent sur un autre registre, celui de l’humour et du jeu. Effrayer l’enfant n’est plus de mise.

Les ogres sont végétariens, les dragons sont mignons et les loups sont devenus d’agréables compagnons. Les méchants ont disparu et rien ne va plus dans le merveilleux monde des contes pour enfants en ce début de XXIe siècle.

En fait, le seul personnage effrayant du monde des contes qui résiste à cette invasion de gentillesse semble être l’horrible Barbe-Bleue, qui, comme on le sait, a tué ses sept femmes, dont il a enfermé les cadavres dans une chambre secrète. C’est ce qu’avançait hier Alain Montandon, de l’Université Blaise Pascal, lors d’un colloque sur la poétique de l’enfance qui se donnait au 80e congrès de l’Acfas, à Montréal. Son travail étudie comment les contes de Perreault sont réécrits aujourd’hui et quel est le sens de ces diverses réécritures. « Il y a différentes manières de publier Perreault, dit-il. Soit on le publie tel quel, soit on enlève les moralités, soit on le modifie, soit on le raccourcit », explique M. Montandon, qui a étudié la production des ouvrages contemporains pour la jeunesse de 4 à 10 ans.


Dans les versions traditionnelles du conte de Barbe-Bleue, la moralité dira par exemple: « voilà ce qui arrive aux jeunes femmes trop curieuses », au sujet de Belle, la jeune femme qui ouvre la porte du placard interdit, ou encore : « le mari a tenté le diable en donnant la clé interdite à sa nouvelle épouse ».


Or, dans certaines versions contemporaines, Barbe-Bleue devient un personnage du xxie siècle, et les frères qui viennent sauver Belle arrivent en moto plutôt qu’à cheval. Parfois encore, Barbe-Bleue, une fois démasqué, devient un personnage pitoyable et rabougri.

 

Des ogres sans panache


Et si Barbe-Bleue a tout de même conservé un peu de son côté effroyable à travers les âges, d’autres ogres, quant à eux, ont perdu beaucoup plus de leur panache.


Dans un livre de Tomi Ungerer, Le géant de Zeralda, une petite fille cuisine si bien pour l’ogre que celui-ci cesse d’avoir envie de manger des enfants. « Et puis, ils finissent par se marier », raconte Alain Montandon. Au tour des petites filles, désormais, d’éduquer les monstres !


« Ce qui est nouveau est la liberté que prend l’enfant non seulement de questionner l’ogre, mais aussi de l’éduquer et de l’amener à se transformer afin de retrouver une nature plus authentique et plus vraie, dit Montandon. Cette liberté témoigne du fait que l’enfant en prend à son aise avec la tradition, qu’il remet en question son autorité, refuse de s’en laisser conter et n’hésite pas à jouer avec les vieux stéréotypes. »


Cette tendance s’inscrit jusque dans les titres de livres comme Le petit ogre veut aller à l’école, Ogre-doux, ou encore L’ogre qui avait peur des enfants. « L’ogre n’est plus cette créature monstrueuse et terrifiante, mais une personne dont on cherche à expliquer la nature. » À l’image du célèbre Shrek, « l’ogre a bon coeur et souffre de sa solitude et de l’image que l’on se fait de lui, et la morale est de ne pas se fier aux apparences ».


Liant cette nouvelle tendance en littérature aux grands courant sociaux contemporains, Montandon y voit « une visée humaniste tendant à montrer que l’Autre n’est autre que par méconnaissance. Le tournant de la littérature post-coloniale, les combats contre le racisme et autres préoccupations contemporaines ne sont pas absents de ces transformations et bouleversements des images traditionnelles ».


« Ce qu’on note en général, c’est une euphémisation, c’est-à-dire qu’on essaie de rendre les choses moins crues », ajoute-t-il. Moins cruelles aussi. Contrairement aux contes d’autrefois, par lesquels on semblait tenter précisément de faire peur aux enfants et de leur faire la morale, les contes d’aujourd’hui jouent sur un autre registre, celui de l’humour et du jeu. Effrayer l’enfant n’est plus de mise.


Dans cet esprit ludique, les récits se servent d’ailleurs beaucoup d’intertextualité, c’est-à-dire qu’ils renvoient à d’autres contes, note-t-il. Ce qui est paradoxal puisqu’il faut connaître ces autres contes pour comprendre cette intertextualité.


Dans une tentative d’expliquer cette volonté moderne d’atténuer la cruauté contenue dans certains contes pour enfants, Montandon suggère : « Le père fait moins peur. Et maintenant que les femmes prennent le pouvoir, ce sont les petites filles qui éduquent les ogres...» Les Chaperons rouges des temps modernes sont « bien moins naïves et bien plus délurées que leur ancêtre ». Il faudra bien que le loup s’y fasse.

À voir en vidéo