« Les technologies sont modelées par le genre »

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Les parents d’un garçon investissent quatre fois plus dans des gadgets informatiques que lorsqu’ils ont une fille, fait remarquer Christina Haralanova.
Photo: Agence Reuters Vivek Prakash Les parents d’un garçon investissent quatre fois plus dans des gadgets informatiques que lorsqu’ils ont une fille, fait remarquer Christina Haralanova.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Si les garçons adolescents reçoivent en moyenne leur premier ordinateur à 12 ans, les jeunes filles doivent attendre jusqu’à leur quatorzième anniversaire, voire au quinzième. Une différence qui peut expliquer l’absence de vocation chez les adolescentes pour les carrières en informatique. Christina Haralanova, doctorante à l’Université Concordia, s’est intéressée à la participation des femmes au développement du logiciel libre et à ses conséquences.

« Les parents d’un garçon investissent quatre fois plus dans des gadgets informatiques que lorsqu’ils ont une fille, note Christina Haralanova. C’est une notion très importante dont il faut tenir compte pour comprendre le déséquilibre qu’on retrouve ensuite. Les années d’adolescence sont une période où on a du temps pour expérimenter des choses, notamment les loisirs basés sur les technologies. Une période où on commence à savoir ce qu’on veut faire plus tard dans la vie aussi. Si on ne permet pas aux filles de s’intéresser à l’informatique à ce moment-là, ce n’est pas ensuite, avec les études, puis la carrière, les enfants, etc., qu’elles vont le faire. Alors, forcément, ces domaines-là resteront en grande majorité dans les mains des hommes, du moins pour ce qui est des postes d’ingénieur, de développeur, de concepteur. Bref, les mieux payés. »

 

Divisions sexuelles


Selon certains chercheurs, les technologies engendrent des divisions sexuelles en imposant aux hommes et aux femmes des rôles différents dans la vie quotidienne. La fracture proviendrait initialement des modèles de socialisation des enfants, ainsi que de la ségrégation de genre dans les activités professionnelles et domestiques. Aussi, l’omniprésence de la gent masculine s’exprimerait autant par les stéréotypes sociaux imposés dans l’usage domestique et professionnel des machines que par le langage masculin en oeuvre dans les domaines de l’informatique, de l’ingénierie et des sciences en général. Cette logique masculine constitue l’un des principaux facteurs d’exclusion des femmes dans les domaines relatifs aux technologies de l’information et des communications (TIC). Il n’est donc pas surprenant que les femmes se trouvent si peu nombreuses parmi les développeurs. En 2003, au Québec, les informaticiens comptaient dans leurs rangs à peine 25 % de femmes, et les ingénieurs informatiques, une maigre proportion de 8 % ! Et encore… Afin de s’intégrer dans les domaines technologiques, bon nombre de femmes ont dû sacrifier des aspects importants de l’identité de leur genre. Pour faire une belle carrière dans le milieu des technologies de l’information, elles doivent savoir naviguer parmi les multiples cultures masculines associées non seulement aux emplois relevant de la technologie, mais également au niveau des postes de gestion. Des sacrifices auxquels, de leur côté, les hommes ne sont pas confrontés.


Or, au Canada comme dans la majorité des pays développés, presque la moitié des utilisateurs sont des utilisatrices. « Selon une chercheure contemporaine, Mavic Cabrera-Balleza, le fait que le secteur du développement des nouveaux moyens de communication est largement dominé par les hommes, notamment ceux des pays du Nord, définit la qualité de l’information circulant dans Internet et via les autres moyens de communication basés sur les technologies numériques, comme les jeux vidéo », explique Christina Haralanova. Elle souligne que, dans ce cas, « les images des femmes qui prédominent dans Internet sont stéréotypées, à forte connotation sexuelle, souvent sexistes, et elles reflètent l’image populaire des styles de vie des développeurs de contenus. L’exemple le plus pertinent reste la caricature que représente le personnage de Lara Croft dans le jeu Tomb Raider. »


Pour le logiciel libre !


Devant ce constat, le logiciel libre, thème principal des études menées par Christina Haralanova, tient une place toute particulière. Afin de garantir certaines libertés induites des utilisateurs, les programmes informatiques (ou logiciels) de code source ouvert permettent la libre utilisation, étude, modification et duplication en vue de sa diffusion, techniquement et légalement. « Malgré les libertés d’usage des logiciels libres, le taux des femmes qui s’investissent dans le développement du logiciel libre ne représente qu’un petit pourcentage, regrette Christina Haralanova. Or il y a un lien évident entre logiciel libre et féminisme. Ça fait partie de la même lutte : parce que, via ces programmes, on peut lutter pour la liberté des femmes et la liberté de parole. Parce que, étant donné que le code source est ouvert, que tout le monde peut le voir, l’analyser et le modifier, il ne peut y avoir de mauvaise surprise, notamment sur la question du respect de la vie privée. Prenons l’exemple des lesbiennes dans un pays musulman où l’homosexualité est criminalisée, poursuit la chercheure. Utiliser des logiciels réguliers qui regorgent de programmes-espions, ou même s’inscrire dans Facebook, serait très dangereux pour elles, parce que le pouvoir pourrait les repérer. En utilisant un logiciel libre sécuritaire et vérifié, elles sont certaines de pouvoir rencontrer d’autres femmes, ainsi que d’envoyer et de partager des informations en ligne sans prendre de risques démesurés. »


Ainsi, s’agissant d’un modèle de conception ouverte participative, le logiciel libre a le potentiel de contourner les relations de pouvoir dans la société, de réduire la différence entre les experts et les non-experts, entre les développeurs et les utilisateurs, entre les pays développés et les pays en développement, entre les riches et les pauvres. « La critique féministe a pour but de dénoncer toutes sortes d’inégalités dans le monde, ajoute Christina Haralanova. Appliquées au champ des technologies, qu’on parle de l’usage ou de la conception, les approches féministes aident à lutter contre les inégalités non seulement entre les hommes et les femmes, mais aussi entre les groupes majoritaires et les groupes minoritaires, entre les classes dominantes et les classes dominées. »


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Collaboratrice