Les syndicats et la lutte anticommuniste - «Rouge», elle le fut

Madeleine Parent a milité ardemment dans des groupes de gauche et des groupes féministes.<br />
Photo: Source: Archives nationales du Canada Madeleine Parent a milité ardemment dans des groupes de gauche et des groupes féministes.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Louis Fournier - Journaliste et syndicaliste à la retraite, il a écrit plusieurs ouvrages sur l'histoire du mouvement ouvrier au Québec.

Le décès récent de Madeleine Parent, une femme exceptionnelle et courageuse qui milita avec beaucoup de combativité dans le mouvement syndical et le mouvement féministe, nous a rappelé qu'elle fut longtemps une marginale dans le Québec d'une autre époque, une militante de gauche et même d'extrême gauche qui fut la compagne de route du Parti communiste au début de la guerre froide.

Madeleine Parent et son mari, Kent Rowley, faisaient partie de ceux qu'on appelait les «compagnons de route» du parti, c'est-à-dire des personnes qui sont proches du Parti communiste sans en être officiellement membres. Leur étroite proximité avec les «rouges», comme on les surnommait alors, m'a été racontée par un de mes vieux amis qui fut professeur en relations industrielles à l'Université de Montréal, le regretté Léo Roback, qui était lui-même membre du parti à l'époque. Sa soeur, Léa Roback, syndicaliste et féministe bien connue, fut elle aussi membre du parti et, de surcroît, une grande amie de Madeleine Parent. Celle-ci a notamment écrit dans l'organe officiel du parti, Combat, qui la présentait comme une membre de son comité de rédaction.

C'est en raison, entre autres, de leurs positions procommunistes que Madeleine Parent et Kent Rowley furent limogés, en 1952, de la direction locale du syndicat nord-américain des Ouvriers unis du textile d'Amérique, affilié à la Fédération provinciale du travail du Québec (la FPTQ, aujourd'hui la FTQ). Ce limogeage fut accueilli sans guère de protestations dans presque tout le mouvement syndical, engagé dans une lutte anticommuniste intense au Québec et partout en Amérique du Nord, autant à la FPTQ qu'à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC) — ancêtre de la CSN — qui a même réclamé la mise hors-la-loi du parti!

La bataille de la Dominion Textile

Imbue d'idées radicales au sortir de ses études en sociologie à l'Université McGill, Madeleine Parent, une intellectuelle raffinée, fait ses débuts dans le mouvement syndical à l'âge de 24 ans, en 1942. Et ce, à la suite d'une rencontre avec Léa Roback qui fut «déterminante» dans sa vie, a-t-elle raconté.

Elle travaille d'abord au comité d'organisation du Conseil des métiers et du travail de Montréal, un affilié de la FPTQ qui coordonnait les efforts de syndicalisation dans les industries de guerre. C'est là qu'elle fait la connaissance de son futur mari, Kent Rowley. Celui-ci l'invite à participer à la syndicalisation des filatures de Dominion Textile à Montréal et Valleyfield, un des hauts lieux de l'exploitation ouvrière. La longue campagne menée par les Ouvriers unis du textile d'Amérique (OUTA) finit par porter ses fruits. La reconnaissance syndicale est arrachée à la suite d'une dure grève de cent jours, à l'été 1946. Le syndicat signe un premier contrat pour quelque 6000 travailleuses et travailleurs de six filatures.

Rowley et Parent sont arrêtés durant le conflit sur l'ordre du procureur général du Québec, le premier ministre Maurice Duplessis, dont l'antisyndicalisme et l'anticommunisme étaient d'une virulence rare. Rowley est condamné à six mois de prison, qu'il purgera à Bordeaux, pour «conspiration séditieuse» reliée à une «émeute» survenue durant la grève. Parent sera finalement acquittée du même chef d'accusation. Pour aider à régler le conflit, le président de la FPTQ, Elphège Beaudoin, et le secrétaire général des OUTA, Lloyd Klevert, ont dû participer aux négociations.

La ligne du parti

Parent et Rowley sont de nouveau arrêtés en 1947 lors d'une autre grève, violente et illégale cette fois, à la firme de textile Ayers à Lachute, qui sera perdue au bout de cinq mois, hélas!

Par la suite, leurs relations avec le mouvement syndical vont s'envenimer, en raison de leurs positions favorables à la ligne du Parti communiste et à l'URSS sur plusieurs questions majeures, comme le plan Marshall et l'«impérialisme américain». À l'occasion de la guerre froide, la lutte contre les «rouges» est à l'ordre du jour dans l'ensemble du mouvement syndical au Québec et en Amérique du Nord. Le professeur Léo Roback écrit à ce sujet, dans le premier tome de l'Histoire de la FTQ: «Du côté syndical, sauf quelques exceptions notoires, il ne s'agissait pas, à proprement parler, d'une croisade contre les communistes comme tels, mais surtout d'une bataille pour purger les syndicats des éléments qui privilégiaient avant tout la "ligne" du parti dans leur action syndicale.» Les plus fervents adversaires des communistes étaient d'ailleurs d'autres militants de gauche, des sociaux-démocrates du CCF, qui deviendra le NPD.

Le limogeage

Le limogeage de Parent et Rowley de la direction du syndicat du textile survient en mars 1952, au beau milieu d'une nouvelle grève houleuse dans les filatures de Dominion Textile à Montréal et Valleyfield. Les deux syndicalistes sont congédiés, explique la haute direction des OUTA, «à cause de leur conduite irresponsable et désastreuse de la grève du textile», qui en était à sa dixième semaine. Ils sont remplacés, à la direction québécoise du syndicat, par le président de la FPTQ, Roger Provost, ex-secrétaire du CCF au Québec. Provost réussit à négocier un règlement qui sera largement approuvé par les membres, après trois mois de conflit.

Un monde meilleur

Mis au ban du mouvement syndical chez nous, Parent et Rowley vont s'expatrier en Ontario, où ils ont gardé l'appui de quelques syndicats du textile locaux. Ils mettent sur pied une petite organisation, le Conseil canadien des syndicats du textile, et luttent dès lors pour un syndicalisme purement canadien. Après avoir recruté des membres dans d'autres industries au fil des années, ils fondent en 1969, à Toronto, le Conseil des syndicats canadiens, un organisme aujourd'hui disparu. Rowley meurt en 1978. Madeleine Parent prend sa retraite syndicale en 1983 et revient militer au Québec.

Cette femme brillante et déterminée, aux idées toujours radicales, a notamment appuyé la cause de l'indépendance du Québec. Elle a même adhéré au Parti québécois, qu'elle qualifiera plus tard de «parti bourgeois» (sic). Elle a milité dans des groupes de gauche et des groupes féministes. Comme sa grande amie, Léa Roback, décédée en l'an 2000, elle a continué de lutter avec persévérance pour un monde meilleur. Elle restera dans notre mémoire comme l'une des grandes figures du syndicalisme et du féminisme au Québec.
2 commentaires
  • Louis Fournier - Abonné 31 mars 2012 09 h 26

    Madeleine Parent et le PQ

    Dans un texte de la journaliste Lia Lévesque, de la Presse Canadienne, publié à la suite du décès de madame Parent, on trouve cette perle de radicalisme que j'aurais pu ajouter à mon texte ci-haut : « Le PQ, dit-elle, porte sa mante social-démocrate quand ça le sert, autrement il est toujours du côté patronal«....

  • Pierre75 - Inscrit 1 avril 2012 12 h 24

    Madeleine Parent pro-communiste discrète

    "une militante de gauche et même d'extrême gauche qui fut la compagne de route du Parti communiste au début de la guerre froide."


    Merci M. Fournier de nous faire connaître ce pan méconnu de notre histoire du Québec. Ça nous donne l'occasion de lire sur notre Histoire.