Le vent dans les voiles inuites

Wayne Putulik, un jeune garçon du Nunavut, pratiquant le paraski à Whale Cove.<br />
Photo: Guy Laflamme Artic Wind Riders Wayne Putulik, un jeune garçon du Nunavut, pratiquant le paraski à Whale Cove.

Dans la baie de Kangiqsujuaq, il fait moins 20 degrés Celsius. Quand le vent se lève sur Wakeham Bay, il pourrait déplacer des montagnes. Mais dans quelques jours, en plus du va-et-vient des véhicules tout-terrain et des motoneiges tirant les kamutik chargés de gibier, de drôles d'oiseaux multicolores feront irruption dans l'horizon de cette mer de neige et de glace.

Ces drôles d'oiseaux, ce sont les voiles rayées du paraski, un sport pratiqué depuis 15 ans au Québec mais récemment introduit au sein des communautés nordiques. Ce «cerf-volant venu du sud», implanté grâce à un fou des sports de glisse, est en passe de changer la vie de plusieurs jeunes du Nunavik qui habitent les villages reclus à plus de 1000 kilomètres de Montréal.

«Depuis sept ans, j'ai entraîné 100 à 150 jeunes dans 14 communautés du Nanuvik et du Nunavut. Ça fait donc plus de 1000 personnes qui ont été initiées à ce sport et le mouvement continue de se propager», se réjouit Guy Laflamme, fondateur du programme de développement responsable du projet Arctic Wind Riders.

Malgré son nom, le paraski, pratiqué par grand vent sur une surface enneigée ou gelée grâce à des skis et à un cerf-volant de traction, n'a rien d'inuit de prime abord. C'est lors d'un voyage à la baie James que Guy Laflamme, qui possédait déjà sa propre école de paraski au lac des Deux-Montagnes, découvre le potentiel inouï des immenses étendues du Grand Nord pour la pratique de ce sport: vent à volonté, étendues gelées jusqu'en mai... La région s'offre comme un terrain de jeu sans fin pour les adeptes du paraski.

«On a même constaté que l'équipement était assez solide pour tirer des traîneaux, et c'est ainsi que le projet d'Arctic Wind Riders est né. Je suis monté dans les villages avec 600 livres d'équipement, en 2006, pour faire un premier camp d'initiation», raconte le sportif pour qui chaque fin d'hiver sonne le départ prochain pour le Grand Nord.

L'arrivée du paraski dans ces villages battus par le vent a remué les habitudes. En voyant les jeunes manipuler sur la glace ces étranges voilures colorées, les anciens, curieux, sont venus poser des questions. «À chaque sortie, les gens sortent des maisons, se mêlent aux plus jeunes et les discussions s'engagent. Ça crée des ponts entre les générations. Tous les villages sont installés dans des baies immenses, qui deviennent ainsi de vastes terrains de jeu», explique Guy Laflamme.

À Kangiqsujuaq, un ancien poste de traite de 600 âmes situé dans le détroit d'Hudson et connu pour ses fameuses pêches à la moule sous la glace, le paraski est bel et bien implanté. «À Wakeham Bay, un Inuit de 55 ans m'a même acheté deux voiles. Un jour, il est parti avec sa chaloupe à la chasse au phoque et m'a dit: "Si ça ne mord pas, au moins, je ferai du paraski!"»

Les premiers hivers, entre les visites de Guy Laflamme et de ses entraîneurs, on ne voyait guère de voiles se gonfler dans la baie. Tout tombait à plat quand les Blancs remballaient leurs bagages. «Maintenant, je dépiste les plus habiles dans les communautés pour en faire des entraîneurs et pour que l'activité continue tout l'hiver», précise l'instigateur du projet.

«Ce qu'on montre aux jeunes, c'est plus qu'une simple technique. On leur montre à transmettre un bagage, à s'organiser, à gérer du matériel, à aller chercher des subventions, à développer le sens du leadership. Ceux qui sont devenus instructeurs peuvent faire le tour du Nunavik pour enseigner. Ils sont perçus comme des vedettes.»

Dans un territoire grand comme la France, où les problèmes de drogue, d'alcoolisme et de suicide ravagent les jeunes de plusieurs communautés isolées, les leaders n'ont pas tardé à voir dans ce fameux cerf-volant une façon d'aider à panser plusieurs maux tout en faisant la promotion d'une activité écoresponsable, voire écotouristique.

L'Administration régionale Kativik, qui gère les services publics dans le Grand Nord québécois, bonifie désormais son calendrier sportif de sorties de paraski à Quaqtaq, Kangiqsujuaq et Puvirnituq. Une compétition régionale réunira tous les concurrents du Nunavik à Kangiqsujuaq, en avril prochain.

«Nous avons aussi emmené des jeunes du Nunavut [territoire autonome au nord du 60e parallèle] lors de la première course. Certains n'étaient jamais sortis de leur village et se sont rendus jusqu'à Pond Inlet», raconte le directeur d'Arctic Wind Riders.

Un vent d'air frais

Joseph Annahatak, le maire de Kangirsuk, un petit village de 394 âmes situé sur la rivière Arnaud, à 230 kilomètres au nord de Kuujjuaq, est soufflé par l'impact du paraski sur sa propre communauté. «Même les plus vieux parlent de ce sport et de l'effet qu'il a. Ça peut garder les enfants loin du "sniffing" et ça aide les jeunes à être plus actifs et à apprendre la vie en restant à l'écart des troubles. Nous avons besoin de cela», dit-il.

À des centaines de kilomètres de là, à Whale Cove, au Nunavut, un père de famille qui a lui aussi succombé au sport de glisse ne tarit pas d'éloges sur les bienfaits de ce nouveau sport. «Mon fils vient d'être sélectionné pour aller à Iqaluit, dit-il. Je suis très excité. Chaque jour que je peux, j'en fais. Le paraski est devenu une affaire de famille pour passer du temps ensemble.»

Guy Laflamme, qui avait été inondé des préjugés habituels sur les Inuits avant d'avoir mis les pieds dans le Grand Nord, est épaté de la volonté des communautés à trouver de nouvelles façons de ressouder le tissu social et d'aider les jeunes à s'épanouir. «Dans les villages qui comptent maintenant un club de paraski, la plupart des habitants n'avaient même jamais vu une paire de skis. Ils ont non seulement des paysages fantastiques et un potentiel écotouristique incroyable, mais aussi des gens qui se dévouent pour leur communauté», dit-il. Il aimerait maintenant que le sport soit reconnu aux Jeux d'hiver de l'Arctique, une compétition internationale qui réunit des athlètes de tous les pays et territoires de la région circumpolaire.

Sans diesel, sans essence et sans motoneige, on a donc trouvé une nouvelle façon d'avoir le vent dans les voiles au nord du 45e parallèle. «La seule chose qui peut faire décrocher les jeunes, dit Guy Laflamme, c'est quand une baleine ou un morse vient d'être attrapé au village. Mais cela, c'est un beau problème!»

2 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 14 mars 2012 11 h 30

    Développement durable

    Je peine à voir le lien entre ce sport et le développement durable. À moins qu'il ne remplace la motoneige?

  • France Marcotte - Abonnée 14 mars 2012 16 h 20

    Brillant brillant

    On résout plusieurs problèmes en même temps avec des solutions qui sont propres à ce territoire, pas des trucs exportés qui conviennent ailleurs et qu'on tente de plaquer sans considérer les particularités des lieux.
    "Le paraski est devenu un moteur inattendu de socialisation et de développement durable dans le Grand Nord."

    Inattendu...comme quoi tout n'est pas affaire de calcul savant.