Enfants des centres jeunesse - Un baluchon pour transporter sa vie

Les bénévoles du Cercle des fermières de Cowansville s’affairaient la semaine dernière à terminer la confection de baluchons et de couvertures à l’intention des enfants des centres jeunesse.<br />
Photo: Source: Caroline Montpetit - Le Devoir Les bénévoles du Cercle des fermières de Cowansville s’affairaient la semaine dernière à terminer la confection de baluchons et de couvertures à l’intention des enfants des centres jeunesse.

Des enfants qui débarquent en familles d'accueil avec leurs effets personnels empilés dans des sacs d'épicerie en plastique, Julie Saint-Amand, technicienne en travail social pour le centre jeunesse de la Montérégie, en a vu souvent. C'est dans des sacs de poubelles que d'autres transportent leurs maigres biens, parfois pour effectuer le douloureux passage d'une famille d'accueil à une autre. Mais Julie Saint-Amand en voit sûrement moins depuis que des centaines de femmes de toutes les régions du Québec produisent chaque année, gratuitement, des centaines de baluchons pour les enfants du Québec placés en familles d'accueil, en foyers de groupe, ou en centres de réadaptation par les centres jeunesse du Québec. Cette vaste entreprise de réconfort se déroule sous la bannière de l'organisme Un p'tit cœur au chaud.

«L'idée que les enfants placés par la Protection de la jeunesse emportaient souvent leurs effets dans des sacs à poubelles, ça nous a impressionnées», dit Pauline Fortin, une mère de six enfants, du Cercle des fermières de Cowansville, qui participe à l'opération depuis des années. «L'enfant va finir par croire que sa vie est une poubelle.» C'est à la demande des centres jeunesse qu'Un p'tit coeur au chaud, qui fabriquait jusqu'alors des doudous pour les enfants, s'est mis à produire des baluchons.

Au Cercle des fermières de Cowansville, on était ensevelies, la semaine dernière, sous les pelotes de laine, les échantillons de tissus, au côté des machines à coudre. Le Cercle terminait sa corvée annuelle de confection de baluchons et de couvertures, confectionnés avec des tissus de recyclage et avec du polar acheté au mètre. Réunies autour d'une grande table, travaillant à la chaîne, les fermières assemblaient, cousaient, décoraient allégrement, sans oublier d'apposer à chaque effet une petite étiquette marquée du message «une caresse pour toi», à l'attention de l'enfant.

«Un jour, une jeune fille m'a demandé qui avait confectionné ce baluchon pour elle. Je lui ai dit, c'est une grand-mère. Elle m'a dit, c'est bien, je n'ai pas de grand-mère, alors maintenant j'en ai une», raconte Julie Saint-Amand.

En général, les fermières de Cowansville travaillent sans savoir à qui seront adressés la couverture ou le baluchon qu'elles confectionnent. Les enfants ne peuvent d'ailleurs pas les rencontrer sans obtenir une série d'autorisations. Mais certains enfants leur ont envoyé des messages. «Ma couverture est toujours sur mon lit! Je l'ai reçue lorsque j'avais neuf ans. Depuis j'ai changé de famille d'accueil trois fois et elle est toujours restée avec moi. Merci.», a écrit le jeune Jonathan, de 11 ans. «Ce que j'ai le plus aimé, c'est de choisir moi-même ma couverture», a écrit Isabelle, 10 ans. Et il est arrivé aussi que les bénévoles de Cowansville rencontrent les jeunes garçons et les jeunes filles qui ont bénéficié de leurs travaux, lors d'événements spéciaux.

«Un jour, au cours d'un événement, il y a un garçon d'environ 12 ans qui est venu me voir et qui m'a demandé si c'était moi qui avait cousu son baluchon. Je l'ai regardé, et j'ai dit: "Ça pourrait être moi. En tout cas, j'en ai fait des semblables." Et j'ai demandé s'il voulait que je le serre dans mes bras», raconte Pauline Fortin. D'autres ne veulent pas se laisser approcher.

25 000 couvertures et baluchons

L'idée des P'tits coeurs au chaud est arrivée au Québec en 2001 par Caroline Gosselin, mère de cinq enfants, dont une petite fille adoptée en provenance d'une famille d'accueil. Le premier groupe, formé de trois personnes, a vu le jour à son initiative à Sherbrooke. Depuis, l'idée a fait des petits partout au Québec. 25 000 couvertures, baluchons et autres articles ont été apportés à des enfants en difficulté. Et c'est en 2006 que le Cercle des fermières de Cowansville s'est emparé de l'idée, sous l'impulsion d'Hélène Boissonneault.

Il faut dire que les besoins du centre jeunesse de la Montérégie vont croissant. L'an dernier, le centre a desservi 18 449 jeunes, soit 740 de plus que l'année précédente.

Dans l'ensemble, au Québec, 6501 enfants étaient en familles d'accueil en mars 2011; 2754 étaient placés en centres de réadaptation et en ressources intermédiaires. «Il y a des enfants pour qui la famille d'accueil est un environnement trop menaçant, à cause de ce qu'ils ont vécu», explique Mme Saint-Amand.

Chose certaine, tous ces enfants vivent des chocs traumatiques importants. Les couvertures et les baluchons des fermières ne changeront pas tout, loin de là. Mais pour les enfants, ils apportent une sorte de sécurité, de protection, un peu comme les toutous des tout-petits. Caroline Gosselin raconte comment un jeune homme avait demandé une couverture parce que lorsqu'il allait coucher chez son père, le week-end, il n'y avait pas de lit et il devait dormir dans son manteau d'hiver.

«On est surpris de savoir que des grands garçons et des grandes filles continuent de traîner leur couverture ou leur baluchon même lorsqu'ils sont plus vieux», dit Pauline Fortin.

«J'ai vu une jeune fille qui avait toujours sa couverture autour des épaules», raconte Julie Saint-Amand. Une autre, pour laquelle on avait choisi des motifs de chevaux suivant ses goûts, a dit: «Je viens d'arriver et il y a déjà quelqu'un qui s'intéresse à moi.»

Les Cercles des fermières du Québec ont entre autres comme mission de perpétuer les traditions des arts textiles, mais aussi d'agir comme soutien à la famille et de briser la solitude des femmes. Ils existent depuis 95 ans.
6 commentaires
  • MJ - Inscrite 7 mars 2012 08 h 29

    Une belle oeuvre pour donner un peu de réconfort aux enfants

    Derrière les statistiques froides et anonymes des enfants des centres jeunesse se profilent des destins individuels pathétiques, des histoires touchantes qui ne peuvent nous laisser indifférents.

    L’enfance est une étape cruciale durant laquelle la confiance et l’estime de soi se développent selon la manière dont l’environnement répond et réagit aux besoins de l’enfant. Les enfants devraient recevoir tout notre amour, notre compréhension, notre attention et notre protection pour leur assurer un bon départ dans la vie.

  • Marie LeBel - Inscrit 7 mars 2012 09 h 17

    Mille bravos

    Les petits gestes changent le monde
    Mes sincères félicitations!

  • Gilles Théberge - Abonné 7 mars 2012 09 h 40

    Elle a raison

    Oui elle a raison madame Fortin Pour plusieurs enfants se promener avec ses ses affares dans un sac à déchet c'est un message en soi. Et «L'enfant va finir par croire que sa vie est une poubelle.».

    Vous souvenez-vous il y a quelques années cette étude publiée qui s'ntitulait : Un Québec fou de ses enfants.

    L'article d'aujourd'hui porte sur le dévouement de ces femmes de partout au Québec. La photo les montre. J'en vois quelques unes qui pourraient être mes tantes, ma mère.

    Ce qu'elle fit pendant de nombreuses années, mettre sa générosité et beaucoup de coeur à faire ce qu'elle savait faire, pour réchauffer le coeur et l'âme des autres.

    Mais le reste de l'ouvrage est à faire. Faire en sorte pour que la demande de baluchons cesse de croître. Et que les pleurs des enfants qui souffrent s'appaisent.

    Il reste encore de savoir si le Québec est vraiment fou des ses enfants, ou bien si il se fout de ses enfants.

    Heureusement les fermières tiennent le fort. En attendant...

  • Jean Tremble - Inscrit 7 mars 2012 10 h 52

    Gagner son ciel à coups de bonnes actions

    .
    C’est donc beau, la charité publique : ce n’est pas contraignant, et ça rend des tableaux émouvants.

    Rien à voir avec la justice sociale, qui elle est plutôt contraignante avec ses obligations.

  • Caroline Gosselin PhD - Inscrite 7 mars 2012 11 h 31

    Ce sont nos enfants

    En tant que fondatrice du Regroupement Un P'tit Coeur au Chaud je suis témoin depuis 10 ans, du remarquable dévouement des membres des Cercles de Fermières du Québec et de nos autres bénévoles, à l'égard de la cause des enfants de la DPJ. Merci à vous toutes, couturières au grand coeur, et un merci particulier à Madame Francine Lapalme, responsable provinciale du Regroupement Un P'tit Coeur au Chaud.

    Au fil des années, j'ai aussi pu constater chez la vaste majorité des intervenants des Centres Jeunesse, un engagement peu commun envers les enfants dont ils ont soin. Je tiens à leur signifier toute mon admiration car leur travail est extrêmement exigeant...et important.

    En tant que société, il me paraît essentiel d'épauler les Centres Jeunesse dans leur mission et pourquoi pas, de trouver des façons créatives de participer à l'épanouissement des enfants de la DPJ de notre communauté.

    Car en réalité, ce sont nos enfants à tous.

    Si chaque collectivité tissait des liens avec "ses" enfants de la DPJ,nous ferions tomber le mur de l'indifférence aux quatre coins du Québec. Et je suis persuadée que ces enfants y verraient là un formidable message d'espoir et de solidarité.