Le féminisme renouvelé

Marie-Élaine Larochelle (au centre) organise un événement Twitter sur la place des femmes dans les médias sociaux. Elle est accompagnée ici de Marianne Prairie et de sa fille Alice, de même que de Marie-Anne Casselot.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Marie-Élaine Larochelle (au centre) organise un événement Twitter sur la place des femmes dans les médias sociaux. Elle est accompagnée ici de Marianne Prairie et de sa fille Alice, de même que de Marie-Anne Casselot.
Quand on lui demande qui sont ses modèles féministes, elle répond: Diane Dufresne et... Mary Poppins. «Diane Dufresne, c'est pour l'expression de sa sexualité et sa grande liberté», dit-elle. Et Mary Poppins? «Elle se fout des conventions, elle mène sa vie comme elle le veut. Elle arrive quelque part et elle change les choses. Elle est fondamentalement indépendante.»

Pour elle, le féminisme est une «grille d'analyse» contre toutes les discriminations, qu'elles soient fondées sur la race, un handicap ou l'orientation sexuelle. Même les hommes peuvent en être victimes. «Si un homme est victime de discrimination parce qu'il a une façon de se vêtir et des goûts très féminins, cette discrimination, pour moi, c'est du sexisme aussi, dit-elle. Ce ne sont pas les hommes, parce qu'ils sont des hommes, qu'on va démoniser, mais des comportements. Un homme peut être un super bon allié alors qu'une femme peut reproduire des schèmes sexistes.»

Véronique Pascal aussi se dit féministe depuis peu. Cette jeune auteure dramatique, qui siège au comité femmes de l'Union des artistes, revendique un féminisme «positif», «spontané», «drôle».

On pourra voir de quoi il se chauffe dans Cabaret de la femme jument, qu'elle présente demain (le 4 mars) pour la troisième fois avec l'actrice Catherine De Léan. Le féminisme, dit-elle, «on l'aborde avec spontanéité, sans que ça devienne lourd. Le monde est fou et il faut en rire. On est loin d'être dans l'apitoiement».

À 29 ans, elle commence à définir sa pensée féministe. Les histoires de ses collègues plus âgées à qui l'on promet des rôles si elles se font refaire les seins l'ont profondément choquée. Lorsqu'on lui demande à qui elle s'identifie, la réponse ne se fait pas attendre. «Moi, j'aimerais devenir Ève Ensler [NDLR: l'auteure des Monologues du vagin]. Je sais que ça ne se peut pas, mais j'aurais envie d'être à sa suite!»

Elle ajoute qu'elle a eu «la chance» de rencontrer l'icône du théâtre des femmes, Pol Pelletier, mais elle mesure la distance qui les sépare. «Ç'a cliqué, mais en même temps, je me méfie parce qu'il y a quelque chose de plus emporté dans les générations passées, dit-elle. Nous, on est plus cartésiennes dans notre approche. Je trouve qu'elles ont peut-être plus de "guts" que nous, mais d'un autre côté, c'est trop contre les hommes, selon moi.»

Pour l'historienne Denyse Baillargeon, professeure à l'Université de Montréal qui s'est beaucoup intéressée au sujet, cela n'a rien de surprenant. «Il y a un certain radicalisme qui n'a pas traversé le temps. On est dans une société plus individualiste, donc les gens ne militent plus de la même manière.»

Les jeunes féministes de 2012 «sont de leur temps», ajoute-t-elle. «Pour nous, c'était aller manifester dans les rues. Pour elles, c'est avoir des blogues, des sites Web, des communautés avec Facebook. Elles ont de nouvelles stratégies.»

Une troisième vague féministe


Depuis quelques années, la présidente de la Fédération des femmes du Québec, Alexa Conradi, a observé un certain regain de la cause chez les jeunes femmes. «Contrairement à l'époque où moi j'ai commencé, où il n'y avait quasiment pas de jeunes, je trouve qu'il y en a beaucoup aujourd'hui.»

Ces jeunes femmes sont présentes partout. Elles travaillent dans des maisons d'hébergement pour femmes, créent des comités étudiants pour dénoncer les publicités sexistes, militent pour qu'il y ait plus de maisons de naissance, défendent les droits des femmes immigrantes, militent pour les droits des gais, lesbiennes et transgenres, sont membres du mouvement Jeunes féministes rebELLES, etc.

«Certains appellent ça la troisième vague féministe, ajoute Hélène Charron, chercheuse à la Chaire Femmes, savoirs et société de l'Université Laval. En effet, il y a de plus en plus d'événements et de plateformes féministes. Oui, il y a un regain.»

Denyse Baillargeon, elle, a remarqué que les jeunes féministes d'aujourd'hui essaient davantage de «tisser des liens avec les femmes d'ailleurs». C'est le cas de Caroline Roy-Blais, qui prépare une maîtrise sur la violence contre les femmes au Mexique. Mais son féminisme a des références toutes québécoises. «J'ai commencé à vraiment m'intéresser au féminisme quand la série Simonne et Chartrand passait à la télévision», se rappelle-t-elle. De Simonne Monet-Chartrand, elle a aimé le «côté pacifique». «Elle croyait en sa cause et elle s'arrangeait pour la gagner tout en respectant les normes de l'époque.»

Heureusement qu'il y a la télé, diront certaines, parce que les écrits, eux, se font parfois oublier. L'historienne féministe Micheline Dumont a parfois l'impression qu'on recommence ce qui a déjà été fait.

Il y a 30 ans cette année, elle publiait L'histoire des femmes au Québec depuis quatre siècles. Coécrite avec Jennifer Stoddard, Marie Lavigne et Michèle Jean (le collectif CLIO), cette brique est un ouvrage marquant du féminisme québécois qui, pour la première fois, se penchait sur la contribution oubliée des femmes à notre passé.

À l'époque, le collectif CLIO espérait voir ses découvertes intégrées aux programmes d'histoire. «Du côté des chercheuses, ç'a eu un impact certain», souligne Mme Dumont, qui a longtemps enseigné l'histoire à l'Université de Sherbrooke. «Par contre, je suis obligée de mettre un bémol sur l'impact que le livre a eu sur l'ensemble de la communauté historienne.»

Inquiète de cette panne de transmission, Mme Dumont a publié en 2010 une version simplifiée du livre pour les jeunes. Le féminisme québécois raconté à Camille est dédié à sa petite-fille. Mais lors du lancement, l'historienne a dû constater, déçue, que le livre intéressait davantage les «grands-mères» que les amies de sa petite-fille...

Caroline Roy-Blais, qui connaît bien son histoire féministe pour l'avoir étudiée à l'université, concède qu'il y a une «division entre les générations». Non, dit-elle, la transmission ne se fait pas à l'extérieur des cercles universitaires.

Crise de la transmission

Dès lors, les jeunes féministes sont condamnées à recommencer. «On oblige les jeunes à réinventer la roue», observe Micheline Dumont, qui se dit par ailleurs très emballée par ce que font les jeunes féministes. «Je reçois des textes de réflexion de ces "Jeunes rebELLES", qui sont partout de ce temps-là, et je me dis: "C'est exactement ce que les filles de Québécoises deboutte ont écrit."» (Québécoises deboutte est une des premières revues féministes à être apparues au Québec, en 1972.)

Hélène Charron renchérit. «Dans le féminisme comme dans d'autres espaces, il y a un problème de transmission. Il y a des jeunes qui se disent féministes, qui disent qu'elles veulent rompre avec une ancienne forme de féminisme, mais en même temps, la connaissance de cette ancienne forme de féminisme, elle n'est pas là.»

«On ne réinvente pas, croit Caroline Roy-Blais. On diversifie.» Marie-Élaine Larochelle est bien consciente du paradoxe. «Des fois, on se pense bien intelligentes. On pense qu'on a trouvé quelque chose de révolutionnaire mais on se rend compte que ç'a déjà été écrit, qu'il y a deux, trois générations, certaines femmes avaient dit exactement la même chose. C'est à la fois inspirant et réconfortant de sentir qu'on fait partie de quelque chose.»

Parce que c'est encore difficile d'être féministe. Toutes celles à qui nous avons parlé l'ont dit: elles se sentent souvent bien seules. Caroline a commencé à collaborer au site «Je suis féministe» parce qu'elle sentait bien que ses interventions sur le sujet en irritaient certains sur Facebook. «Je n'ai pas que des amis féministes, alors ça devenait un peu lourd de gérer les réactions négatives», explique-t-elle.

Toutes le disent: le féminisme est mal vu. «Ça reste à contre-courant, d'être féministe, note Marie-Élaine. Internet est une grande cour d'école. C'est sûr que parler de rouge à lèvres et de sacoches, c'est plus consensuel. Mais bon, je n'ai rien contre le rouge à lèvres.»

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