De mères en filles - Le féminisme en art se transmet-il?

«On ne naît pas féministe, on le devient!», lance la professeure en histoire de l’art et en études féministes à l’UQAM, Thérèse St-Gelais. «Le féminisme se transforme de génération en génération. Et la jeune génération préfère chercher une harmonisation hommes-femmes. Comme si il n’y avait plus à débattre de gros dossiers, ni besoin de se dire féministe.» Et chez les artistes? Le féminisme se transmet-il dans les têtes et les oeuvres?

Depuis les grandes revendications des années 1970 — Les Folles Alliées, Nicole Brossard, Pauline Julien, Suzy Lake, Sorel Cohen, le Théâtre Expérimental des Femmes, pour ne nommer que celles-là parmi tant d’autres — on croirait voir moins d’artistes féministes sur la place publique. Peut-on se dire féministe en dehors de la scène underground en 2012? «C’est possible, mais ça devient un féminisme soft, estime Isabelle Boisclair, professeure de littérature, spécialiste en chansons et en théories féministes. «Guy A. Lepage s’est dit féministe sur le plateau de Tout le monde en parle. Un homme blanc mainstream qui se dit féministe dans une émission mainstream, ce n’est pas rien. Mais c’est le même Guy A. qui n’a pas sourcillé il y a quelques semaines quand une interviewée a dit qu’elle pensait que les enfants dont les deux parents travaillent sont sûrement malheureux...»

Pour les artistes populaires comme les chanteuses et les comédiennes, la course au public semble changer la donne. «Intégrer le circuit commercial et le vedettariat, ça t’infléchit une production, ça: laisse tes idées au placard, fais des belles tounes, porte un look à la mode et dis que tu es heureuse dans les talk-shows. Les artistes en arts visuels et les écrivaines sont plus libres à cet égard. Il y a des avancées. Dans les années 70, les femmes devaient parler “d’affaires de femmes”. Aujourd’hui, elles peuvent parler, point. L’apparent désengagement de certaines artistes repose peut-être sur l’accession à l’universel et à la légitimité. Ça serait bon signe. Mais faut voir les textes des chansons. S’ils sont encore éminemment “féminins”.... ben on n’est pas sortis de l’auberge: ça veut dire que les femmes doivent encore parler depuis cette place spécifique où il faut plaire.»

Y a-t-il encore des territoires de création, sociaux ou imaginaires, dont l’accès demeure inaccessible aux femmes?  «Certainement. La liberté iconoclaste à la Jean Leloup. La colère. L’hystérie. La laideur n’est pas permise aux femmes, jamais. Prenez un acteur au physique ingrat. C’est impossible de penser l’équivalent au féminin, même chez les écrivaines. Comme fille, tu as un capital de sympathie assuré si tu es mignonne. La sexualité, encore et toujours, même si les femmes ont repris du terrain, de Christine Angot à Catherine Millet, de Nelly Arcan à Marie-Sissi Labrèche. Le dire n’est pas le même. Les hommes peuvent truffer leurs textes de sexualité, jamais on ne réduira leurs écrits seulement à ça. Les femmes disent leurs problématiques face à leur fonction d’objet; les hommes ont donc un discours plus délié. J’ajouterais finalement le pouvoir. Et la parentalité. Il est temps de se dégager de la figure maternelle, idéalisée, bon teint bon genre.»

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Mère, amoureuse...et éternelle séductrice. Peut-on en sortir? «De tout temps, les femmes plus que les hommes sont soumises à l’impératif de la beauté — elles doivent toujours plaire — poursuit Boisclair, tandis que les hommes sont soumis à l’impératif de la réussite. Le physique de la femme est traditionnellement un fonds de commerce, à rentabiliser. Dans cette vision, les implants mammaires sont un investissement pour retirer plus du marché. Je ne condamne pas: j’invite à constater qu’un système nous façonne, hommes comme femmes. Car les hommes aussi veulent la plus belle, savent que “ça” coûte cher, se mettent à jouer du romantisme-capitalisme à coup de cadeaux, restos, entretien. Si le féminisme doit séduire, il doit trouver d’autres armes que ce romantisme capitaliste. On ne peut le cacher: le fait que de belles femmes se soient dites féministes a largement levé le préjugé des féministes comme mal baisées...»

La spécialiste poursuit: «Les acquis du féminisme se sont transmis. Il y a une énorme différence entre la femme des années 1960 et celle d’aujourd’hui. Des filles ont vu leur mère “reine du foyer”; elles ont rompu avec ce modèle en suivant les discours des Beauvoir, Friedan, Miller. Les petites-filles ont été élevées par ces mères émancipées, et leurs pères de plus en plus présents. L’horizon, en trois générations, a radicalement changé. La dernière vague est plus ouverte à la diversité, plus consciente peut-être, moins homogène et moins monochrome.»

Thérèse St-Gelais, qui a été aussi co-commissaire de l’exposition Archi-féministes! Archiver le corps à Optica l’an dernier, renchérit: «Il y a réellement une transformation et je pense qu’il y a une ouverture. On s’est dégagé de l’essentialisme radical de années 1970 pour parler des femmes comme constructions sociales. Les revendications touchent maintenant autant les hommes. On est passé de la revendication identitaire au constat de la multiplicité des identités, jusqu’à, maintenant, l’ironie. Les artistes prennent les clichés en les retravaillant pour qu’ils fassent rire. Elles sont fortes. Elles ne veulent plus pleurer. Même si il y a encore beaucoup à pleurer. On n’a qu’à penser à l’affaire Shafia. Moi je n’aurai pas assez de toute ma vite pour être féministe.»

Le féminisme est forcément profitable aux femmes, rappelle Isabelle Boiclair. «Dans le chemin vers l’égalité, les femmes, de subordonnées qu’elles étaient, font des gains. Les hommes doivent inévitablement faire des concessions: reconnaître leur position privilégiée, refuser d’en jouer plus longtemps, accepter les pertes. Tous ces gains et pertes sont non seulement matériels - les salaires, les conditions de travail, ça se mesure! - mais aussi symboliques. La considération, le prestige qu’on prête en partant aux hommes artistes, par exemple. Mais au final, l’égalité est profitable à l’ensemble.»

Que souhaiter aux artistes femmes 2.0? «Parler dans l’abstraction du corps, dans l’abstraction de tout ce qui est mythe de féminité, de ce corps-séduction plutôt que corps-chair-matière? Les hommes ont été dispensés de penser leur corps, les femmes y sont astreintes. Elles sont leurs corps. Dans cette perspective, j’invite à faire abstraction de ce corps culturel», conclut Isabelle Boisclair.
1 commentaire
  • Michelle - Inscrite 3 mars 2012 17 h 36

    Bien définir le féminisme en 2012 ?

    Selon vos critères, je crois percevoir qu'une femme qui décide de rester à la maison pour élever ses enfants ne peut pas être féministe ? La maternité peut être bonne à vivre, vous savez. Et, l'harmonisation homme-femme, pourquoi pas ? Pour vivre son féminisme sainement, n'est-il pas heureux d'être capable de réussir son couple ainsi que ses relations avec les hommes ?

    Ou... je n'ai rien compris à certains de vos propos.

    De plus, vulgariser le féminisme ne ferait pas de tord. Je connais bon nombre de femmes en région qui sont féministes dans l'âme mais qui ne se reconnaissent aucunement dans tout cette intellectualisation du féminisme et leurs droits... à travers les écrits des dernières années.

    Celles qui nous ont ouvert le chemin avaient souvent une «trâlée» d'enfants à la maison et elles étaient capables de faire valoir leurs droits partout au pays et ailleurs dans le monde également. L'engagement doit se faire surtout sur le terrain. Les écrits et les livres sur le féminisme d'aujourd'hui restent bien souvent hermétiques et sur les tablettes pour la population en générale. Viser un bien-être intérieur pour vivre son féminisme adéquatement est selon-moi la clé de l'avancement du mouvement. Une féministe frustrée fait bien plus de tord qu'autre chose à la cause.

    Je trouve que vous généralisez beaucoup... Bien écrire, bien militer, bien s'exprimer... passe très bien aux yeux de la société, "fuckée", dérangeante ou non.

    Je suis d'accord avec le reste de vos propos...

    C'est mon humble opinion.