Ambivalences féministes

PREMIÈRE FILIATION

Les Fermières obsédées
Composé de deux artistes en arts visuels et de «fermières ponctuelles invitées», ce collectif en arts visuels — créé un 8 mars — fait depuis 11 ans dans la performance, cherche l’effet d’entraînement, joue du cliché et de la transgression.


Photo Étienne Boucher
Eugénie Cliche, 34 ans. Cofondatrice des Fermières avec Annie Baillargeon. «Quand on a commencé à 23 ans, on était choquées de se faire demander si on était féministe. Pourquoi si une femme fait quelque chose doit-elle être féministe? Après une décennie de vie d’artistes et des bébés, on comprend. C’est vrai qu’il y a plus d’hommes dans les musées. Que la maternité peut arrêter la production. Que la sensibilité des œuvres des femmes est peut-être moins comprise. Que leurs créations sont peut-être plus émotionnelles, intuitives, sensibles, axées sur le quotidien et les petites choses. Je pense que l’art des hommes mise plus sur l’exploit physique, technique, conceptuel.»
 
«On utilise dans nos performances les talons hauts, les uniformes, les clichés qu’on déconstruit, jusqu’à ce que le rouge à lèvres devienne du barbouillage.»
 
«On a épousé les valeurs de nos grands-mères, qui voulaient être de bonnes mères et cuisiner pour leurs enfants, ainsi que les valeurs de nos mères qui se sont battues pour travailler. On est la synthèse de ces générations, et on peut l’être parce que nos conjoints sont des pères à la hauteur, présents. On n’est pas toutes seules.»
 
«On est inspiré autant par le punk-rock ou la musique de Cobra Killer et Nina Hagen que par les artistes visuels Kiki Smith, Marcelle Ferron et Geneviève Cadieux. Elles ont montré des corps de femmes, pour faire surgir un discours universel et humaniste.»
 
Geneviève Cadieux. 55 ans
Photo Marisa Portolese
Photographe. Jenny Holzer et elle ont été les premières femmes à représenter le Canada et les États-Unis en solo à la Biennale d’arts visuels de Venise, en 1990. Elle a exposé au Musée d’art contemporain de Montréal et à la Tate Gallery de Londres, entre autres.
 
«Par respect pour les artistes qui ont un travail très engagé, comme Martha Rosler ou les Guerilla Girls, je dis que mon œuvre n’est pas féministe. Je me suis intéressée à la représentation féminine en photographie, au cinéma et en art.»
 
«Les femmes artistes de ma génération se sont réapproprié l’image du corps humain. Ma génération est la première à voir des femmes artistes être reconnues, dont le travail fait partie du discours théorique sur l’art, intégré au marché de l’art. Malgré la qualité exceptionnelle de leur travail, les femmes artistes qui nous ont précédées étaient peu nombreuses et peu visibles.»
 
«J’ai été tout autant marquée par des œuvres masculines. Maintenant, on peut aussi dire que les hommes sont marqués par les œuvres féminines. M’ont inspirée profondément Georgia O’Keeffe, Louise Bourgeois, Betty Goodwin, Françoise Sullivan, Marguerite Yourcenar, Gabrielle Roy, Anne Hébert, sœur Juana Inés de la Cruz (une très, très, très arrière-grand-mère!)»
 
Sœur Juana Inés de la Cruz, décédée en 1695 à 43 ans
Archives Le Devoir
Religieuse catholique mexicaine, instruite tant d’astronomie, de musique, de philosophie, de latin que de rhétorique, elle adopte la vie religieuse afin de se consacrer à l’étude et aux arts. Elle a signé des poèmes, des cantiques, des pièces de théâtre, ainsi que le texte autobiographique Réponse à sœur Philothée de la Croix, qui fait scandale à l’époque. En français, on trouve Poèmes d’amour et de discrétion (La Délirante) et Le divin Narcisse (Gallimard). Octavio Paz lui a consacré l’essai biographique Sor Juana Inés de la Cruz ou les pièges de la foi (Gallimard).




DEUXIÈME FILIATION
 
Anne Émond, 29 ans
Source Rendez-vous du cinéma québécois
Réalisatrice, son premier long métrage, Nuit #1, a remporté il y a quelques jours le prix Claude-Jutra du meilleur long métrage québécois.
 
«Quand je travaille, je suis moi-même, et ça adonne que je suis une fille. Ma façon à moi d’être féministe, c’est juste d’être dans l’action artistique.»
 
«Grâce à des pionnières, je n’ai même pas à me poser la question: j’arrive dans un monde où ma mère a réalisé ses rêves. Moi, ensuite, je n’ai pas eu à me demander si j’allais devoir travailler plus parce que je suis une femme.»
 
«J’ai l’impression que la société n’est pas prête à accepter autant les regards féminins. Je voyage avec mon film et on me dit, ailleurs et ici, que mon personnage masculin agit bizarrement en tentant de retenir la fille au milieu de la nuit. Ça me fait rire. A-t-on pensé la même chose des personnages de Fellini ou de Cassavetes, avec leurs personnages féminins qui agissent de façon, hum, presque incohérente?»
 
«Évelyne de la Chenelière m’inspire, avec son travail absolument fascinant et les qualités humaines de son œuvre, qui m’aide à mieux vivre.»
 
Évelyne de la Chenelière, 36 ans
Photo Jacques Grenier
Dramaturge et comédienne, elle a répondu brièvement au Devoir entre deux avions, alors qu’elle revenait de la cérémonie des Oscar. C’est sa pièce Bachir Lazhar que Philippe Falardeau a transformée en film dans Monsieur Lazhar.
 
«Encore aujourd’hui, une démarche intellectuelle ou philosophique est moins bien accueillie quand elle est menée par une femme. Encore aujourd’hui, le geste créateur n’est pas automatiquement reconnu comme un geste intellectuel et souverain quand il s’agit d’une femme qui crée. Une femme qui crée pose donc, dans l’essence même de son geste, un geste féministe.»
«Je suis inspirée par Camille Claudel, Hélène Pedneault, Marie Cardinal, Simone de Beauvoir, Brigitte Haentjens, Clémence DesRochers, Alice Ronfard, Pina Bausch, Virginia Woolf et tant d’autres!»
 
Virginia Woolf, décédée en 1941, à 59 ans
Archives du Devoir
Auteure anglaise, elle a signé, parmi son œuvre importante, Mrs. Dalloway (1925), Orlando (1928), Une chambre à soi (1929), Les vagues (1931). Elle s’est suicidée en se jetant, des pierres plein les poches, dans la rivière Ouse.
 
«Woolf est une auteure importante parce qu’elle décrit les mouvements intérieurs, et pour tout l’inédit qu’elle apporte, explique la professeure de littérature à l’Université de Sherbrooke Isabelle Boisclair. Son point de vue lui fait raconter d’autres types de récits.»
 
«Dans ses livres, elle fait la promotion du féminin et des femmes. Féministe par sa façon de vivre — elle est demeurée, mariée, une intellectuelle, un rare privilège —, elle a pensé l’émancipation de la femme de la sphère domestique. Elle serait féministe ne serait-ce que parce qu’elle a écrit que “tuer l’ange du foyer fait partie des tâches de la femme écrivain”.»


TROISIÈME FILIATION

 
Catherine Gaudet, 33 ans 
Photo Julie Artacho
Jeune chorégraphe indépendante de Montréal, elle présentera début avril, au Théâtre La Chapelle, sa deuxième chorégraphie longue, soit le duo Je est un autre.
 
«Je me considère d’abord comme une humaniste, préoccupée de justice et de dignité. Donc nécessairement féministe, parce que la grande communauté des femmes souffre d’injustice.» 
 
«Je constate que je donne, encore, plus de crédit à la parole des hommes qu’à celle des femmes. D’où vient cette inégalité? En partie culturelle (papa a toujours raison)? Probablement parce que les hommes bénéficient de milliers d’années d’émancipation et les femmes, d’à peine une cinquantaine. Ont-elles, du coup, simplement moins confiance? J’ai l’impression que les femmes artistes doutent plus. Les hommes artistes semblent bénéficier d’une plus grande aura romantique.»
 
«Des inspirations? Iiiiiiiiiiiiiish. Je suis surtout inspirée par des hommes. Je tripe sur les artistes qui font des pieds de nez aux conventions et je ne connais pas beaucoup de femmes qui font ça... Ah!... je tripe sur Mélanie Demers! Son regard sur l’art, sur la vie et, surtout, ses questionnements incessants m’inspirent beaucoup.»
 
Mélanie Demers, 38 ans 
Photo Caroline Désilets
Chorégraphe indépendante, elle a tourné son duo Les angles morts en Europe. Junkyard/Paradise, pour cinq danseurs, Demers comprise, a été salué par la critique en 2010.
 
«Je vis à Montréal dans le luxe avec le privilège de profiter des révolutions de nos mères et grands-mères. Je n’ai pas besoin de militer ni de m’insurger, car je peux aller à l’école, conduire une voiture, choisir mon/mes amoureux, sortir de chez moi sans être accompagnée et briguer toutes les professions.»
 
«Si je vivais en Inde, au Pakistan, en Afghanistan, en Haïti, en Chine, au Niger, en Namibie ou dans une réserve du nord du Québec, je ne pourrais tout simplement pas être une femme de 38 ans, artiste, sans chum et sans enfant. Forcément, pour être humaniste, il faut être féministe. Mais j’ai une réticence parce que ça ne sonne pas sexy, pas cool; ça sonne “hystériques-sous-tifs-brandis”, ou femmes au bord de la crise de nerfs, mais sans la noblesse d’Almodóvar.»
 
«Sens-tu mon étrange vacillement? Est-ce qu’il dit quelque chose sur notre condition d’hommes et de femmes qui tentent de vivre ensemble?» 
 
«M’inspirent l’incontournable Marina Abramovic, la radicale Maguy Marin et la controversée Cindy Sherman.»
 
Cindy Sherman, 57 ans 
Source MOMA
Photographe américaine, Sherman se pose depuis trente-cinq ans comme sujet de ses œuvres. Elle s’y met en scène en ménagère, en étudiante, en star à implants, en cow-girl botoxée, en fille de pub, en millionnaire ou en Vierge Marie, mais toujours dans une identité, souvent trouble, qui s’effondre à même sa base.

Sherman ne considère pas ses clichés comme des autoportraits, ni son œuvre comme féministe. En 2011, son Untitled no. 96 a atteint 3 890 000 $ aux enchères de Christie’s, devenant ainsi la photo la plus chère du monde. Vient de débuter au MoMA de New York une large exposition rétrospective, regroupant 170 de ses photos, qui se poursuit jusqu’au 11 juin.
 
«On peut être tenté de dire que Cindy Sherman est féministe, puisqu’elle travaille beaucoup la représentation de figures liées à des identités — souvent des femmes — réelles ou fictives, et parce qu’elle a délibérément détourné des images de mode et de séduction, comme le rouge à lèvres MAC. Mais elle ne s’est jamais positionnée comme telle», précise Thérèse St-Gelais, du Département d’histoire de l’art de l’UQAM.

3 commentaires
  • ysengrimus - Inscrit 3 mars 2012 08 h 14

    Julie Papineau, née Bruneau (1795-1862)

    Souvenons-nous de nos femmes patriotes

    http://ysengrimus.wordpress.com/2010/10/15/le-queb

    Et surtout, n’oublions jamais la cruciale dimension proto-féministe de toute cette affaire historique.
    Paul Laurendeau

  • Jean Tremble - Inscrit 3 mars 2012 14 h 18

    Le Castor

    Si j’avais été l’auteur de cet article, je n’aurais certainement pas mis au ban Rosa Luxemburg et Simone de Beauvoir.

  • jacques bisson - Inscrit 4 mars 2012 17 h 18

    Quand les femmes cesseront de se considérer comme des tropés...

    ...les hommes cesseront de les considérer comme des objets.

    Bienvenue aux dames