Données numériques: le pétrole du XXIe siècle

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Photo: Agence France-Presse (photo) Marc Tirl L’homme moderne produit des sommes astronomiques de données numériques.

C'est un déluge qui se répète jour après jour, alimenté par la Toile, les réseaux sociaux, les téléphones intelligents et tous ces humains qui s'y accrochent pour crier haut et fort qu'ils existent. Chaque jour, l'humanité, en écrivant, en parlant, en photographiant, en partageant, en respirant en format de plus en plus numérique, déverse dans le cyberespace une vague de données numériques évaluée à 2,5 quintillions de bits — c'est plus que beaucoup — qui s'ajoute à celles produites la journée précédente.

Ce milliard de trillions de codes binaires est aussi gigantesque qu'impalpable, induisant bien sûr l'angoisse très contemporaine qui naît quand on croule sous l'information, mais aussi une certaine excitation chez les économistes, qui voient dans cette déferlante bien plus que les effets pervers de la modernité: pour eux, ces masses d'informations sont en effet sur le point de devenir une nouvelle ressource, au même titre que le pétrole, mais également un actif économique, à l'image des devises et de l'or. Le tout au bénéfice d'une nouvelle industrie en formation dont les beaux jours sont forcément à venir...

Un potentiel reconnu

Données numériques, pétrole du XXIe siècle? Le Forum économique mondial semble le croire aussi, lui qui, en janvier dernier, à l'occasion de son célèbre sommet tenu à Davos, en Suisse, a dévoilé un rapport sur le potentiel de développement économique lié aux centaines de millions de bases de données qui se construisent et s'étoffent chaque jour sur la planète. Ici, par l'entremise d'un GPS et d'un réseau social. Là, en passant par un site transactionnel, une carte de fidélité, l'écriture d'un billet de blogue, la prise d'une photo... Autant de traces numériques dont la valeur et le potentiel sont sans précédent.

«Ces données peuvent dresser un portrait autant des besoins que des comportements individuels et collectifs, peut-on lire. Chercheurs et législateurs commencent à réaliser le potentiel qui se trouve derrière la canalisation de ces données pour faire émerger des informations pratiques visant à identifier des besoins, à fournir des services, à prédire et prévenir des crises», et ce, pour le bien commun — et le bien privé —, ajoute le document.

Le Forum vise d'ailleurs le monde de la finance, de l'éducation, de la consommation, de la politique, de la santé, de l'agriculture... comme autant de secteurs susceptibles de tirer profit de ces big data, comme disent les Anglos. À condition, bien sûr, de savoir les manipuler.

Faire parler la démesure

C'est que ces mégadonnées, par leur taille démesurée, semblent vouloir tirer leur valeur de leur principal défaut. Gigantesques, elles sont effectivement capables de révéler l'humain et ses comportements avec une précision parfois chirurgicale, mais elles mettent aussi à l'épreuve l'imagination des statisticiens et des programmeurs, qui, pour les faire parler, ne peuvent plus se contenter des outils classiques de gestion des données, outils dépassés eux-mêmes par toute cette démesure.

«C'est une révolution», déclarait il y a quelques jours Gary King, directeur de l'Institut pour la quantification des sciences sociales de l'Université Havard. C'était dans les pages du New York Times. «Nous en sommes juste au commencement. L'ère de la quantification, que rendent possible ces nouvelles sources de données, va balayer l'univers universitaire, celui des affaires, des gouvernements. Aucun secteur de l'activité humaine ne va être épargné.»

Le destin de l'humanité se profile donc dans ce magma de lignes composées de 0 et de 1. Il devrait aussi s'écrire avec l'aide des gouvernements qui donnent vie chaque jour, rappelle le Forum mondial économique, à plusieurs de ces mégadonnées et sur lesquelles les militants pour l'adoption de politiques d'ouverture et d'accès libre veulent aujourd'hui mettre la main. Tant pour façonner de nouveaux services publics en format portable et numérique et délester l'État du fardeau inhérent à ce développement que pour profiter financièrement de la chose.

«Initiative populaire»

Le groupe de pression Québec ouvert, créé la semaine dernière pour faire pression sur le gouvernement afin de l'inciter à libérer ses données civiques non nominatives, ne s'en cache d'ailleurs pas. Dans sa lettre de fondation, les responsables de cette «initiative populaire» citent l'amélioration des relations entre le gouvernement et les citoyens comme une raison d'adopter au Québec une politique d'ouverture des données ouvertes qui, de ce fait, va pouvoir «créer des opportunités économiques». À l'image du pétrole, les données numériques peuvent parfois être produites par des intérêts publics pour le bien du privé!

Québec ouvert cite d'ailleurs l'exemple de l'univers de la météorologie, aux États-Unis, qui stimule bon an mal an une industrie privée évaluée à plus de 1,5 milliard $. Une industrie dont la matière première est les données publiques sur le déplacement des masses d'air, les températures et les pressions atmosphériques généralement recueillies par les services environnementaux du gouvernement fédéral.

Nouvelles professions

Publiques ou privées, les mégadonnées font aussi apparaître aujourd'hui de nouvelles professions, comme celle de «scientifique politique» chargé d'élaborer des outils d'analyse et de discrimination de l'information dans le cyberespace afin de suivre le déplacement et l'évolution d'une idée, d'un concept, d'un programme ou d'un projet social dans le cyberespace. Élus, législateurs, universitaires s'y intéressent, paraît-il. L'Organisation des Nations unies, avec son projet Global Pulse, cherche à réaliser, avec des socio-explorateurs de données, le même genre de lecture pour suivre les tendances sociales en formation dans le monde et pour anticiper les risques de catastrophes, de crises, de révolutions, histoire de se préparer plus vite à y faire face.

Ceci explique donc cela et surtout le besoin affiché aux États-Unis de 140 000 à 190 000 employés capables d'explorer en profondeur les mégadonnées, indiquait l'an dernier la firme de recherche et de consultation McKinsey Global Institute. Ces experts en extraction de sens dans la démesure s'ajoutent aux 1,5 million de gestionnaires lettrés face à ces nouvelles formes de données dont l'Amérique aurait besoin, toujours selon la firme, pour composer avec cette nouvelle ressource économique. Une ressource numérique, impalpable, volatile, renouvelable... dont on comprend toutefois qu'elle va autant que les anciennes attiser la convoitise.