Vieillir dans la rue - De plus en plus de gens qui ont perdu leur emploi en fin de vie active se retrouvent sans-abri ou très pauvres

L’organisme Pas de la rue, un centre de jour montréalais destiné aux gens sans-abri ou très pauvres qui ont 55 ans ou plus, a récemment monté une exposition de photos sur l’itinérance qui ont été prises par des personnes de ce groupe. Celle-ci s’intitule Pas si mal...<br />
Photo: Source: Denis du pas de la rue L’organisme Pas de la rue, un centre de jour montréalais destiné aux gens sans-abri ou très pauvres qui ont 55 ans ou plus, a récemment monté une exposition de photos sur l’itinérance qui ont été prises par des personnes de ce groupe. Celle-ci s’intitule Pas si mal...

Il a des yeux bleu clair et rieurs et une longue barbe blanche. Il ressemble au père Noël, ou plutôt à ce qu'il est: un ancien bûcheron. Pourtant, Jules (nom fictif) fréquente les refuges pour sans-abri de Montréal depuis déjà plusieurs années. Depuis, en fait, qu'une déroute financière l'a mis à logement, lui qui tâtait alors de l'immobilier, puis à la rue, faute de pouvoir payer son loyer, au début de la cinquantaine.

«J'ai été un gros travailleur. J'étais un passionné», dit-il d'emblée lorsque nous nous rencontrons au Pas de la rue, un centre de jour destiné à la clientèle de sans-abri ou de gens très pauvres de 55 ans ou plus de Montréal. Ni alcoolique ni toxicomane, Jules fait partie de cette catégorie de sans-abri ou de personnes vivant dans l'extrême pauvreté qui ont longtemps gagné leur vie avant de perdre leurs revenus.

Ils se retrouvent à l'aube de la vieillesse, le corps usé, sans ressources. Jules a fait tous les métiers: bûcheron, puis camionneur à son compte, puis investisseur. Il affirme que sa faillite est le fait d'un requin de la finance. «À un moment donné, dit-il, j'étais tellement stressé que je n'avais plus ri depuis des années.»

À 65 ans, la rue, malgré tous ses défauts, lui semble encore la meilleure solution possible. D'ailleurs, il se souvient d'avoir passé un an à dormir sur le balcon d'une chambre infestée de coquerelles, pour laquelle il payait 250 $ par mois. À tout prendre, il se trouve mieux dans les refuges.

Selon Sébastien Payeur, coordonnateur du Pas de la rue, il y a de plus en plus dans les rues de Montréal de ces travailleurs âgés nouvellement précipités dans la pauvreté, soit à cause de problèmes de santé, soit parce qu'ils ont perdu leur emploi tardivement et ont du mal à s'en trouver un autre. Plusieurs étaient des employés saisonniers. Bon nombre d'entre eux proviennent aussi de différentes régions du Québec, attirés par une ville où ils trouvent plus de services.

La période vulnérable

«La période au cours de laquelle ils sont le plus vulnérables est entre 50 et 65 ans, lorsqu'ils ne reçoivent que l'aide sociale. Après 65 ans, ils ont droit au régime des rentes puis au supplément de revenu garanti», raconte Bernard Bastien, directeur général du Pas de la rue. L'effritement du tissu social, comme celui des ressources communautaires, n'arrange rien à leur condition. Et la réforme du régime de pensions du Canada prévue par le gouvernement Harper risque de prolonger de deux ans, jusqu'à 67 ans, leur misère.

Après son premier séjour dans les refuges, Jules a bien tenté de retravailler comme simple ouvrier à charger des marchandises sur des camions. Le corps n'a pas suivi. «C'était exigeant physiquement, ça aussi», dit-il.

L'aide sociale, pourtant, très peu pour Jules, qui, depuis quelques années, a plutôt choisi de toucher sa rente, ce qui lui donne autour de 600 $ par mois, soit à peu près l'équivalent de l'aide sociale. Ce n'est pas assez pour vivre, de l'avis de tous. D'où le nombre croissant d'itinérants dans la rue.

Au Pas de la rue, on reçoit quotidiennement 35 personnes au centre de jour. Le chiffre grimpe à 45 dans la dernière semaine du mois. À partir de 10h du matin, les usagers, des hommes surtout, viennent y recevoir un bol de gruau, manger une soupe, prendre un café, socialiser, fréquenter Internet, chercher un emploi ou un logement et participer à différentes activités. On peut y trouver un accompagnement pour se rendre à l'hôpital, par exemple, ou tout simplement pour défendre ses droits. On s'y exprime.

Récemment, à travers le Programme action vers l'autonomie (PAVA), le Pas de la rue a organisé une exposition de photos sur l'itinérance. Ces photos ont été prises par des gens de 50 ans ou plus vivant dans une grande pauvreté. «On fait de la prévention», explique Sébastien Payeur.

Le Pas de la rue organise également des activités de proximité, ce qui permet à Sébastien Payeur de maintenir le contact avec un homme de 80 ans qui vit dans les rues sans même prendre la peine de se rendre dans les refuges.

«Certaines personnes ont une expérience tellement ancrée de la survie qu'elles ne veulent plus s'en détacher, même pour des conditions de vie qui seraient meilleures», explique-t-il. Il y en a qui ne sentent plus leur corps et ne recherchent pas de soins de santé. Cet homme de 80 ans, par exemple, qui a récemment refusé un logement à l'Armée du salut et qui préfère coucher dehors, même l'hiver. Marginal il est, marginal il reste.

Une famille

«Au fil des ans, ils se sont bâti un réseau. Les autres itinérants, comme le personnel des refuges, cela devient une famille pour eux. C'est leur famille», dit M. Payeur. Même Jules a tourné le dos à un logement supervisé parce qu'il trouvait les conditions trop contraignantes. «J'ai compris dès le début que les refuges, c'est comme une béquille, c'est temporaire, en attendant autre chose», dit-il cependant. Quand on lui demande comment il envisage l'avenir, Jules évoque une succession mal réglée dont il espère bénéficier.

«Est-ce que je vais travailler encore? Je ne sais pas si je suis encore capable, reconnaît-il. Il y a un âge où le meilleur d'un homme est sorti.» Il ne se plaint pas de son sort pour autant. Se dit encore très chanceux d'avoir accès aux refuges qui l'hébergent. Se réjouit de traîner sur lui un téléphone cellulaire.

Il parle seulement de la nostalgie d'un bon repas, copieux, bien chaud, comme dans les camps de bûcherons de sa jeunesse.
1 commentaire
  • armand guindon - Inscrit 9 février 2012 13 h 54

    Bon Papier

    Plein de sensibilité merci @Caroline Montpetit