Point chaud - Maison symphonique: «Ce n'est pas génial»

Phyllis Lambert, fondatrice du Centre canadien d’architecture, rejette complètement le credo du «faire plus au plus bas coût possible».
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Phyllis Lambert, fondatrice du Centre canadien d’architecture, rejette complètement le credo du «faire plus au plus bas coût possible».

Phyllis Lambert jette un regard critique sur l'évolution architecturale de MontréalLa dynamique fondatrice du Centre canadien d'architecture (CCA), attrapée au vol entre un voyage à Londres, une présence remarquée aux audiences publiques du quartier Griffintown et un saut à New York, n'a rien perdu de son franc-parler. Celle qui vient tout juste de fêter discrètement ses 85 ans n'a jamais été partisane de la langue de bois, d'ailleurs. Silencieuse depuis l'inauguration de la Maison symphonique, elle affirme aujourd'hui que le résultat «n'est pas génial».

Infatigable citoyenne et architecte passionnée, Phyllis Lambert estime que la qualité de l'architecture a fait des bonds de géant à Montréal en 20 ans. Mais à son avis, l'un des derniers ajouts majeurs au centre-ville, la Maison symphonique, constitue un rendez-vous manqué.

«On a cherché un architecte qui se vantait d'arriver pile dans le budget et dans les délais, point. Est-ce de l'architecture? Non, c'est du commerce!», lance-t-elle, pupilles allumées, d'une voix indignée.

Phyllis Lambert, qui a fait ses classes d'architecture aux États-Unis aux côtés de l'illustre Mies van der Rohe, puis convaincu son père de l'engager pour ériger le fameux Seagram Building à New York, estime que le processus de décision et l'obsession budgétaire ont tué ce bâtiment. «C'est toujours une question de faire plus au plus bas coût possible. Ça se voit. Honnêtement, on aurait pu avoir mieux pour un bâtiment de premier plan», déplore celle qu'on a surnommée Citizen Lambert.

«On a construit [la Maison symphonique] sans processus public, et on n'a pas les moyens de faire cela. Je trouve que c'est criminel. Nous perdons de l'argent, nous perdons notre réputation et la possibilité d'avoir une salle à la hauteur des artistes qui y viennent», poursuit l'exigeante observatrice.

C'est ainsi qu'on accouche de bâtiments insipides, comme ce fut le cas pour le Musée d'art contemporain (MAC), jugé aujourd'hui désuet après seulement 20 ans d'existence. Le MAC vient de réclamer 88 millions $ pour se reconstruire.

«Le MAC a fait cela [rogner dans les budgets], et on veut le démolir maintenant! Il faut faire des bâtiments auxquels on peut ajouter, qui ont une continuité, avec de bons matériaux», dit-elle.

Si le pont Champlain tombe en ruine, la Place Ville-Marie, construite avec brio la même année par Ieoh Ming Pei, affiche toujours une modernité et une solidité désarmantes, selon l'architecte.

Le credo du coût le plus bas a aussi miné la première mouture du Palais des Congrès, rappelle Mme Lambert, avec les résultats peu reluisants qu'on connaît, notamment en ce qui à trait à son intégration bancale au Vieux-Montréal.

À l'opposé, l'exemple de la Grande Bibliothèque montre que l'on peut très bien faire avec un processus rigoureux, même sans budget exorbitant. «Lise Bissonnette [directrice générale à l'époque] n'a pas permis à l'État de mener le projet, ni à la Société immobilière du Québec de donner le projet à d'autres. Avec très peu d'argent, elle a fait un bâtiment tout à fait bien», pense-t-elle.

Pont Champlain: gare au tape-à-l'oeil

Alors qu'on s'apprête à dépenser cinq milliards pour reconstruire le pont Champlain et que l'histoire du Stade olympique hante encore la métropole, Phyllis Lambert conseille à ceux qui réclament à tout prix «une signature visuelle» — une oeuvre d'art à la hauteur du Golden Bridge de San Francisco ou du viaduc de Millau — de réfréner leurs ardeurs. Des ingénieurs et des architectes ont en effet pressé Ottawa, l'automne dernier, d'ouvrir un concours aux plus grands architectes du monde.

«On ne doit pas chercher que le sensationnel. Ce n'est pas une façon d'aborder le problème. On commence avec le "wow", et puis on se fait dire: "C'est trop cher." Puis on réduit, on réduit, et ça finit par être banal. Plus qu'à l'objet, il faut penser à rehausser tout le reste de la maison, à l'impact sur l'environnement, le paysage, les coûts d'énergie, etc. Parfois, les choses les mieux pensées coûtent le moins cher», opine celle qu'on surnomme «Jeanne d'architecture», depuis le documentaire tourné sur sa vie par le réalisateur Teri Wehn-Damisch.

Les chantiers publics comme privés poussent comme des champignons à Montréal. Une bonne nouvelle, juge Mme Lambert, d'autant que la qualité de l'architecture «s'est améliorée de 100 % depuis 20 ans dans la métropole». Elle cite en exemple la réussite du Quartier international, de la place des Festivals et du nouveau pavillon du Musée des beaux-arts de Montréal, parfaitement intégré aux pavillons préexistants. «Nathalie Bondil [directrice du MBAM] a commencé avec ce qu'elle avait, et elle a fait quelque chose de formidable en cherchant à intégrer tout cela», insiste-t-elle.

Elle ne peut en dire autant des promoteurs de la Société de développement Angus, qui ont obtenu, à force de négligence, le feu vert pour démanteler les anciennes façades du Red Light, boulevard Saint-Laurent. «Ils font exactement la même chose que dans les années 1960 sur la rue Sherbrooke. On s'apprête à construire sur la plus belle rue, pour se rendre compte ensuite qu'on a tout détruit ce qu'on avait.»

Un quartier en péril, une ville en devenir


Phyllis Lambert s'inquiète aussi du sort du quartier Griffintown, où on l'a vue s'indigner récemment des consultations bidons tenues alors que les grues sont à l'oeuvre. «Je suis contre ce processus. Il faut d'abord se demander ce qu'on a, ce qu'on veut et répondre à ces questions avant de démolir», dénonce-t-elle. Le Horse Palace, qui tient encore debout malgré les démolitions toutes proches, est unique dans l'histoire de Montréal, objecte la pionnière de la défense du patrimoine urbain. «Tout n'est pas perdu pour le Horse Palace, mais ce sera quand même un compromis, puisqu'on construit un très grand bâtiment à côté», déplore-t-elle.

Alors que Design Montréal a lancé un concours international d'idées pour le parcours d'entrée de ville de l'autoroute 20 qui relie l'aéroport Trudeau au centre-ville, la fondatrice du CCA plaide pour une solution qui réponde aux enjeux de l'avenir. «D'abord, il faut un train. C'est aussi l'endroit idéal pour amener des panneaux solaires et des éoliennes afin de créer une masse critique pour répondre aux besoins en énergie. Il faut penser à toutes ces problématiques», relance-t-elle.

L'architecture, ce ne doit pas être qu'«esthétiquement bien», mais aussi «socialement bien», insiste Phyllis Lambert. Mies van der Rohe, raconte-t-elle, se demandait toujours «dans quelle société je vis, quelles sont ses réalités?» avant d'amorcer un projet.

«Il ne pensait pas à construire des ponts pour épater le bourgeois!», tranche-t-elle.

Toujours active, la boulimique d'architecture prépare le lancement, pour la fin 2012, d'un livre consacré à l'histoire du Seagram Building — son édifice chéri entre tous. L'ouvrage racontera l'impact du prestigieux édifice new-yorkais sur la culture, l'environnement, l'économie et la société de 1959 à 2000. «C'est un bâtiment magnifique, considéré comme une des grandes oeuvres du XXe siècle!»

Précision

NDLR: Mme Lambert tient à préciser qu'elle juge le Palais des congrès actuel très bien pensé, audacieux et intégré au quartier. Son commentaire visait plutôt le premier processus d'appel d'offres lancé dans les années 80, où le critère de la plus basse soumission guidait les choix. À ce moment, aucun architecte n'avait soumissionné. Mme Lambert est toujours la présidente de l'Institut des politiques alternatives de Montréal (IPAM), fondé en 2009.


10 commentaires
  • Jean-François Laferté - Abonné 6 février 2012 06 h 15

    Que vous avez donc raison...

    Madame,

    Comme le chantait si bien Jean Leloup mais adapté ici pour le propos:

    "Laide,laide mais que ma ville est laide..."

    JF

  • Nasboum - Abonné 6 février 2012 07 h 03

    musique

    C'est vrai que c'est nul, la maison symphonique, d'un point de vue architectural, mais le son est superbe et c'est ce qui compte en bout de ligne. Dommage quand même car Montréal accumule les prix citrons malgré quelques réussites ici et là.

  • François Dugal - Inscrit 6 février 2012 08 h 11

    La totale

    La décoration de l'Adresse Symphonique est digne d'une école secondaire. Et contrairement à Nasboum, je trouve l'acoustique vraiment moche: les cordes sont enterrées par les vents, pas de réverbération, pas de fondu sonore.

  • Gilles Delisle - Inscrit 6 février 2012 08 h 24

    La Place des Arts demeurera la référence encore longtemps.

    La beauté de la PDA n'est concurrencé d'aucune facon par la nouvelle salle, à part l'acoustique bien sûr. Aurait-on pu améliorer l'acoustique de cette salle sans devoir en construire une nouvelle, ce qui aurait été beaucoup moins coûteux.

  • France Marcotte - Abonnée 6 février 2012 09 h 02

    Économiser ne veut pas toujours dire payer moins cher

    Madame Lambert est la démonstration vivante que le problème avec les riches, ce n'est pas autant leur argent que leurs valeurs.

    Elle a fait plus comme citoyenne pour Montréal que bien des élus.

    À côté d'elle, bien des politiciens semblent entravés, emberlificotés dans les mailles de leurs beaux programmes et l'obligation de la langue de bois.

    "On a construit [la Maison symphonique] sans processus public, et on n'a pas les moyens de faire cela. Nous perdons de l'argent, nous perdons notre réputation..."
    "Plus qu'à l'objet, il faut penser à rehausser tout le reste de la maison, à l'impact sur l'environnement, le paysage, les coûts d'énergie, etc. Parfois, les choses les mieux pensées coûtent le moins cher..."

    Elle est bien étrange cette femme. Elle est terriblement sensée.