Noir et naturel

Xav Ier et BerekYah, deux artistes montréalais du monde de la poésie et de la chanson, ont décidé de lancer le mouvement «frovrier», qui invite les Noirs du monde entier à porter leurs cheveux naturels durant tout le mois de février, qui est aussi le Mois de l’histoire des Noirs.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Xav Ier et BerekYah, deux artistes montréalais du monde de la poésie et de la chanson, ont décidé de lancer le mouvement «frovrier», qui invite les Noirs du monde entier à porter leurs cheveux naturels durant tout le mois de février, qui est aussi le Mois de l’histoire des Noirs.

C'est un geste qui devrait aller de soi, mais qui est pourtant presque révolutionnaire: laisser ses cheveux naturels pour une femme noire, sans défrisant ni perruque, est encore aujourd'hui, ici au Québec, une rareté. Au point que deux artistes de Montréal ont décidé de faire de février le «mois de frovrier», dédié au port des cheveux crépus, en simple afro ou sous forme de dreadlocks. BerekYah et Xav Ier ont lancé le mouvement en tournant un documentaire, dans lequel ils ont interrogé divers artistes qui ont osé le port de leurs cheveux crépus. On sait que le mois de février est aussi le Mois de l'histoire des Noirs au Québec.

Neuf femmes noires sur dix ne laissent pas leurs cheveux naturels, selon BerekYah et Xav Ier, qui travaillent aussi dans le monde du slam et de la chanson de Montréal. Elles préfèrent utiliser des produits cosmétiques, coûteux et souvent nocifs pour le cuir chevelu, pour arborer une chevelure ressemblant à celle des femmes blanches.

Xav Ier fait remonter le phénomène au temps de l'esclavage. C'est que les enfants nés d'une union illégitime entre un maître blanc et une esclave noire, par exemple, et qui présentaient des traits négroïdes moins prononcés, avaient plus de chances d'être mieux traités. Aujourd'hui, la discrimination envers les personnes aux traits plus négroïdes persiste.

«On dirait aussi que les femmes noires ont peur de perdre leurs hommes», dit Berek Yah, qui croit que le modèle de la beauté féminine blanche est perçu partout comme étant supérieur.

«Elles agissent sur leurs cheveux parce que c'est tout ce qu'elles peuvent faire. Si elles le pouvaient, elles se feraient aussi pâlir la peau et rétrécir les lèvres et le nez», ajoute-t-elle. BerekYah relève d'ailleurs qu'ici même, à Montréal, plusieurs femmes utilisent des crèmes blanchissantes pour la peau. En fait, les Noirs qui osent tout simplement laisser leurs cheveux naturels se font carrément traiter comme s'ils se laissaient aller. «Je ne pourrais pas travailler dans la restauration avec mes dreadlocks, dit BerekYah. Les gens diraient: qu'est-ce qu'elle a? Elle est mal intégrée.» Adoptée à l'âge de neuf mois par une famille blanche, Berek Yah elle-même rêvait, jeune, d'avoir des cheveux plats, jusqu'à ce qu'un défrisant lui brûle carrément le cuir chevelu. «Ç'a été fini, je ne me suis plus jamais défrisé les cheveux», raconte-t-elle.

Le documentaire tourné par BerekYah et Xav Ier, et la page Facebook qu'ils ont consacrée à leur projet, a cependant fait des heureux. Depuis deux semaines, ils ont reçu des messages de Noirs du monde entier qui se sont joints au mouvement.

À l'école Antoine de Saint-Exupéry, de Saint-Léonard, à Montréal, où on lançait la semaine dernière un guide pédagogique consacré à l'histoire des Noirs du Canada, la jeune Wendy, étudiante en 5e secondaire, était formelle: « Ici, à l'école, il n'y a aucune fille noire qui porte ses cheveux naturels. Si tout le monde portait son afro à l'école, c'est sûr que je le porterais.» Ce rejet de soi de la communauté noire ne se traduit d'ailleurs pas seulement dans l'apparence physique. La langue créole, qui est née au XVIe siècle parmi les populations d'esclaves, n'est souvent pas favorisée comme langue d'éducation bien que, dans un pays comme Haïti, elle ait le statut de langue officielle, avec le français, depuis 1987.

La langue a été introduite dans le système scolaire en Haïti, mais son usage y rencontre encore énormément de réticences, de la part de la bourgeoisie, mais aussi de la part des classes moyennes et de certaines couches des classes populaires, explique le linguiste Robert Berrouet-Oriol, qui s'est beaucoup penché sur la question.

S'approprier son histoire et son identité, c'est l'un des buts de la célébration du Mois de l'histoire des Noirs au Québec. Et le guide pédagogique lancé à l'école Antoine de Saint-Exupéry s'intéresse particulièrement à l'histoire des Noirs au Canada, en s'inspirant pour ce faire du roman de Lawrence Hill, Aminata, qui retrace l'histoire d'une esclave qui part de l'Afrique pour se retrouver aux États-Unis, avant de prendre le chemin de la Nouvelle-Écosse. Le guide évoque aussi ce qu'on appelait du temps de l'esclavage le «chemin de fer souterrain» («underground railroad»), qui était en fait un réseau clandestin permettant aux esclaves américains fugitifs de trouver refuge au Canada. En effet, paradoxalement, alors que les Canadiens avaient eux-mêmes le droit de posséder des esclaves, les esclaves américains qui arrivaient à s'échapper des États-Unis étaient ici des hommes libres.

«Les Québécois et les Canadiens connaissent mieux l'histoire des Noirs américains que celle des Noirs canadiens», constate Lawrence Hill.

Au bar L'Escalier, à Montréal, les artistes ayant participé au documentaire de BerekYah et Xav Ier donneront un spectacle dans leurs disciplines respectives, les 9 et 16 février à 18h30. Le tout sera suivi d'une discussion sur le thème des cheveux naturels.
9 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 2 février 2012 08 h 08

    Un geste symbolique très fort

    "...les enfants nés d'une union illégitime entre un maître blanc et une esclave noire, par exemple, et qui présentaient des traits négroïdes moins prononcés, avaient plus de chances d'être mieux traités. Aujourd'hui, la discrimination envers les personnes aux traits plus négroïdes persiste."

    Laisser simplement pousser librement ses cheveux...simplement cesser de les domestiquer. Génial.

    C'est comme si les femmes (blanches) cessaient de se raser les jambes en été, le "poil-de-juillet".

    Je félicite Caroline Montpetit pour son travail, que je remarque d'avantage ces derniers temps. Elle débusque dans le présent des éléments souvent simples mais déterminants sur lesquels il est possible d'intervenir. On se dit: suffisait d'y penser!

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 2 février 2012 08 h 39

    Un mois pour les Noirs

    A peine une journée pour les Québécois. Pis encore, parce que la Fête nationale depuis 20 ans, est d'abord inclusive avant d'être nationale.

  • Fanny- - Inscrit 2 février 2012 09 h 51

    Vive la beauté naturelle

    Bravo pour cette belle initiative nécessaire. Quand on sait aujourd'hui que des gens doivent couper leur cheveux, se blanchir la peau, modifier leur beauté naturelle à cause de tous les préjugés. Une belle façon de célébrer la beauté pour les Noirs et toutes les cultures!

    Rodrigue Tremblay, juste votre commentaire simple rempli d'ignorance me donne envie de vous rappeler que le Mois pour les Noirs est international. Ce n'est pas une question de jour, on devrait célébrer la richesse des cultures 365 jours par années. Vous avez seulement à être proactif et créer votre propre fête nationale de 30 jours. Un mois ç'est le résultat d'effort! Je vous encourage à sortir de chez vous, allez découvrir les activités et s'ouvrir l'esprit :) Vous découvrirez peut-être qu'au Québec il y a eu deux siècle d'esclavage mais comme les livres d'histoires à l'école n'en parle pas comme une grande partie de l'histoire du territoire, la vérité mérite plusieurs mois pour s'exposer!
    Au Québec, Je me souviens .. p-e pas le meilleur slogan :P

  • Philippe Chrétien - Abonné 2 février 2012 10 h 00

    @Rodrigue Tremblay

    Vous démontrez clairement l'étroitresse d'esprit dont vous et une minorité bruyante de Québécois faites preuve. Un mois n'est visiblement pas assez!

  • Tanguy Tijus - Inscrit 2 février 2012 10 h 07

    Une vie pour le Quebec



    En temps que résident du Québec, j'estime qu'il est célébré tout les jours et mis en avant tout les jours, de pars son peuple (bien présent), son infrastructures, ses administrations, sa culture! Nous y somme déjà nous le vivons (« pis » nous le parlons même) c’est une célébration! Et puis surtout @ M. Tremblay, je ne sais pas d'ou vienne vos ancêtre, mais à moins d'être amérindiens, la culture québécoise (qu’il soit français italiens ou encore irlandais) aura fait une belle preuve d'inclusion envers ces derniers.