Prostitués par eux-mêmes

85 % des travailleurs du sexe vivent dans l’isolement et subissent de la violence, du rejet et de l’indifférence.<br />
Photo: Source Megafun 85 % des travailleurs du sexe vivent dans l’isolement et subissent de la violence, du rejet et de l’indifférence.
Une dizaine d'hommes, travailleurs du sexe ou toxicomanes, ont participé sans relâche depuis deux ans à des ateliers d'écriture, mettant en scène leur vie ou celle de proches, qui ont mené à la création d'Épopée, sorte de docufiction, dirigée par le cinéaste Rodrigue Jean et son équipe, qui sera présentée à Excentris à partir du 3 février prochain. Le tout se déroulait sous la tutelle du groupe Rézo, qui s'intéresse à la santé et au mieux-être des hommes gais et bisexuels, et qui compte un programme s'adressant aux travailleurs du sexe.

Sujet rarement abordé en général, encore moins du point de vue du prostitué, Épopée propose des histoires de vie, donc, souvent ponctuées de consommation, en particulier de consommation de crack, drogue peu chère et intensément addictive: histoires de prostitution et histoires d'amour, en marge des activités professionnelles.

Selon un mémoire présenté par Rézo lors de la commission parlementaire sur l'itinérance, 85 % des travailleurs du sexe vivent dans l'isolement et subissent de la violence, du rejet et de l'indifférence. «Plusieurs n'ont pas atteint un niveau de scolarité suffisant pour répondre aux exigences du marché du travail», lit-on. Rodrigue Jean leur offre, par ses films et ses activités connexes, un début de formation d'écriture et d'acteur.

Leurs propres histoires

C'est au moment du tournage d'Hommes à louer, un documentaire sur la prostitution masculine que Rodrigue Jean a réalisé en 2008, que l'idée d'Épopée a vu le jour. Les prostitués du groupe Rézo avait en effet exprimé le souhait de produire leurs propres histoires, mettant en scène une réalité jamais exprimée, toujours cachée, toujours niée, et validant du coup leurs expériences diverses. Certains y jouent leur propre vie, d'autres y tiennent le rôle de personnes qu'ils ont connues ou dont ils ont entendu parler.

Différence majeure entre le milieu de la prostitution masculine et celui de la prostitution féminine, le premier ne compte à peu près pas de proxénètes. Selon Rodrigue Jean, c'est plutôt le vendeur de drogue, dans le cas des prostitués qui travaillent pour financer leur consommation, qui devient l'exploiteur.

Entre consommation de drogue et prostitution, c'est la question de l'oeuf ou de la poule, dit Rodrigue Jean en entrevue, bien qu'il y ait des prostitués qui ne se droguent pas comme il y a des toxicomanes qui ne se prostituent pas. Selon Rézo, 51 % des travailleurs du sexe qui fréquentent l'organisme fument du crack. Et la prostitution telle que présentée dans Épopée, du point de vue du prostitué, n'est pas vraiment une partie de plaisir. L'abus et le viol sont des menaces constantes. L'amour et la tendresse ne sont pas inclus dans le marché.

Certains participants à Épopée ont diversifié leurs expériences artistiques avec Rodrigue Jean. Papy, par exemple, homme âgé accroc au crack que l'on voit négociant chacune de ses bouffées de drogue au gré de ses minces revenus, a aussi participé au spectacle Zoo 2011, présenté l'an dernier par Jean à l'Espace libre. Certains ont aussi vraiment pris goût à l'écriture. Le prochain projet de Rodrigue Jean est d'ailleurs la réalisation d'un long métrage écrit par l'un d'entre eux.