Sherbrooke - Folie au Roi du Coq rôti

Depuis la réouverture du Roi du Coq Rôti, à Sherbrooke, le 16 janvier dernier, les files d’attente sont quotidiennes. Le lockout décrété en juillet 2008 avait rompu une véritable tradition.<br />
Photo: Source: Jocelyn Riendeau Depuis la réouverture du Roi du Coq Rôti, à Sherbrooke, le 16 janvier dernier, les files d’attente sont quotidiennes. Le lockout décrété en juillet 2008 avait rompu une véritable tradition.

Sherbrooke — Dimanche, 15h. En théorie, il ne s'agirait pas de la période la plus achalandée de la semaine dans un restaurant spécialisé dans le poulet rôti vendu uniquement pour emporter. Mais au Roi du Coq Rôti, indémodable institution sherbrookoise, il y a foule. Cela se bouscule presque dans le petit restaurant de la rue Camirand, d'où émanent à nouveau les effluves fort agréables qui avaient cessé de mettre en appétit les passants depuis maintenant plus de trois ans et demi.

Et pour cause. Le restaurant a rouvert ses portes le 16 janvier dernier, après un très long lockout. Le retour au succès a été instantané. Au point que, depuis cette date, les files d'attente devant l'établissement sont quotidiennes. C'était d'ailleurs le cas dimanche dernier, et ce, même en dehors des heures de pointe des repas du midi et du soir. On se serait cru devant Chez Schwartz, sur le boulevard Saint-Laurent à Montréal.

Le fait de devoir attendre dans la froidure de janvier ne décourageait visiblement pas les amateurs de la fameuse combinaison «quart de poulet-frites-sauce BBQ-pain». «C'est la troisième fois que je viens cette semaine», a lancé au Devoir un homme visiblement heureux du retour en force «du Coq».

Pendant ce temps, les boîtes de carton blanches ornées du classique logo de poulet jaune et rouge sortaient une après l'autre de la cuisine. Une famille prenait possession des siennes avant de repartir vers sa minifourgonnette. Après tout, le haut lieu de la volaille est d'abord une affaire de tradition intergénérationnelle. Sur Facebook, depuis une semaine, plusieurs ont d'ailleurs fait état de leur bonheur de retourner sur place, quelques-uns allant jusqu'à «publier» la photo de leur boîte de take out.

Le Coq constitue en fait une «partie du patrimoine sherbrookois», disait l'ex-député bloquiste Serge Cardin, en parlant des lieux. Rien de moins. Et en apparence, rien n'a vraiment changé dans ce restaurant en activité depuis 1965. L'emballage visuel est resté le même. La façade vitrée, figée dans le temps, est toujours dominée par les grosses lettres qui forment le nom Au Roi du Coq Roti, mais dont le rouge vif a été rafraîchi. À l'intérieur, de véritables caisses enregistreuses électroniques ont été installées. Mais les plus importantes rénovations sont invisibles pour les amateurs de poulet, puisqu'elles ont été faites dans la cuisine. Une absolue nécessité, selon le syndicat. Côté «santé», les frites sont désormais cuites dans de l'huile de tournesol. Et même si un si long conflit de travail laisse inévitablement des traces, le président du Conseil central de l'Estrie de la CSN, Denis Beaudin, a dit hier que «l'ambiance de travail est bonne et le climat, cordial».

Les clients, eux, attendent toujours leur commande debout devant le comptoir, ou encore assis sur une des chaises brunes alignées contre la fenêtre qui fait toute la largeur du restaurant. Le «choix du chef» est à prix d'ami, soit 6,40 $. Pour le quart de poulet poitrine, il vous faudra débourser 8,40 $. Et «les taxes sont incluses».

La bataille de la livraison

Si rien n'a changé dans la boîte, la flotte de voitures de livraison qui s'alignait auparavant sur le côté du bâtiment a aujourd'hui disparu. Malgré plusieurs demandes en ce sens, les propriétaires ont refusé de revenir sur leur décision — annoncée en février 2009, soit pendant le conflit — de supprimer ce service très populaire avant le lockout. Quelque 22 employés ont donc été mis à pied, dont certains après des décennies de loyaux services. L'un d'entre eux travaillait pour la rôtisserie depuis 44 ans.

Le malheur des uns faisant parfois le bonheur des autres, certains ont vu là une bonne occasion d'affaires. Trois entrepreneurs de la région ont donc lancé, en prévision du retour du poulet de la rue Camirand, leur propre service de livraison. Au cours de la seule journée de la réouverture, ils ont reçu pas moins de 150 appels. Débordés, ils ont décidé de cesser leurs activités, le temps de mieux se préparer à répondre à la demande.

Mais entre-temps, la CSN a réagi en réaffirmant la nécessité, pour le Roi du Coq Rôti, de se doter d'un service de livraison. «S'il y a une chose qui a été démontrée, c'est que la population sherbrookoise souhaite le retour d'un service de livraison crédible de la part du Roi du Coq Rôti. C'est exactement ce que le syndicat a tenté de faire comprendre à la partie patronale tout au long du lockout: il en va de nos intérêts respectifs de reprendre la livraison», a réitéré hier M. Beaudin.

L'employeur a plutôt expédié une mise en demeure aux trois entrepreneurs qui souhaitent se lancer dans la livraison. Le document produit par le réputé cabinet Heenan Blaikie et dont Le Devoir a obtenu copie les somme de ne pas utiliser la marque de commerce du restaurant et leur interdit de s'improviser livreurs, sans quoi ils s'exposent à des «procédures judiciaires». Les trois hommes n'avaient pas répondu à cette requête hier après-midi. Selon les informations disponibles au moment de mettre sous presse, ils devaient discuter avec leur propre avocat afin de soupeser leurs différentes options. La CSN étudie elle aussi la légalité du service de livraison, selon ce qu'a indiqué M. Beaudin.

Les principaux intéressés se sont toutefois défendus de faire quoi que ce soit d'illégal. «On ne se sert pas de la marque de commerce dans nos publicités et ce qu'on fera n'est aucunement illégal. Si vous voulez un paquet de cigarettes au dépanneur, ou des couches à la pharmacie, on ira chercher le paquet, sauf si c'est de la drogue ou des gens. Si c'est du Louis Luncheonette, ce sera du Louis! Si c'est du Coq Rôti, ce sera du Coq Rôti!» a expliqué Martin Provost, l'un des trois hommes impliqués dans le lancement de ce service, en entrevue à La Tribune vendredi dernier. Il n'a pas été possible de lui parler hier.

Pas nécessairement préoccupés par cette bataille de la livraison, les Sherbrookois continuent, du moins pour le moment, de faire la queue jour après jour pour aller chercher le poulet qui leur a tant manqué. Ce sont eux qui jouent désormais les livreurs. La tradition a repris ses droits, du moins en partie.
3 commentaires
  • Jean Tremble - Inscrit 24 janvier 2012 10 h 15

    Solidarité sociale

    Ah ! Les maudits syndicats, qui nous avaient privé du poulet, de la sauce B-B-Q et de la <<cold-slaw>> du Roi du Coq Rôti...

  • Sylvain Auclair - Abonné 24 janvier 2012 12 h 29

    C'était un lock-out!

    Quand certaines personnes comprendront-ils que ce ne sont pas les syndicats qui décident des lock-out, mais les patrons?

  • Jean-Guy Dagenais - Inscrit 24 janvier 2012 16 h 10

    @Sylvain Auclair

    Les gens comprendront le sens des mots lorsqu'on dira : fermeture.