À l'origine d'un cri

Les pauvres s'appauvrissent. La classe moyenne fait baisser la moyenne. Les riches s'enrichissent. Le cabinet de conseil Cappemini et la Bank of America ont calculé que le nombre de millionnaires (en dollars) à crû encore, en cette année de crise généralisée. Les superriches sont maintenant près de onze millions aux États-Unis seulement.

Mais que font les plus nantis des nantis avec leurs revenus plusieurs centaines de fois supérieurs à ceux des mieux payés de leurs employés? Le magazine Canadian Business a publié en octobre un numéro spécial sur les cent Canadiens les plus friqués, juste au moment où s'amorçaient les occupations de Bay Street à Toronto et du square Victoria à Montréal. On y apprenait par exemple que la mode est maintenant aux gigayachts de 200 pieds et plus, les moins ostentatoires superyachts faisant tellement 2010.

Avant-hier, dans la Tribune de Genève, une dame signait une petite lettre pour s'indigner d'une brève publiée quelques jours plus tôt annonçant que Céline Dion possède fièrement 3000 paires de chaussures. «Je viens de compter les miens, en incluant bottes de neige, sandales d'été et pantoufles, écrit-elle. Je n'arrive qu'à vingt. Comment peut-on justifier un tel étalage de possessions inutiles?»

Ce ne sont pas les raisons de s'offusquer qui manquent en 2011, comme elles abonderont en 2012. Ici contre un tyran. Là contre des mesures qui paupérisent toujours plus les masses, alors que les oligarques de la planète rotent dans la mangeoire.

Mais de quoi parle-t-on au juste? Existe-t-il seulement quelque chose comme un mouvement des indignés? Au fond, qu'est-ce que l'indignation? Une simple version édulcorée des révoltes d'autrefois? Un pastiche des anciennes révolutions à une époque où le capitalisme triomphe partout, sans crainte ni menace?

La crise, quelle crise?

«La presse fait beaucoup d'amalgames et mélange des réalisés sociales structurées par des facteurs très locaux», dit Marcos Ancelovici, professeur de sociologie de l'Université McGill, spécialiste des mouvement sociaux, en rappelant qu'en Espagne, là où tout a commencé cette année, on a d'abord parlé du Mouvement du 15 mai, puis des Indignados. «Les manifestants ont repris cette étiquette des indignés. En France aussi, l'appellation est restée, même si la mobilisation ne décolle pas. En Grèce, il n'y a pas eu d'occupation, seulement des manifestations quasi quotidiennes, mais qui ne mobilisaient pas tant de monde que ça, surtout dans un pays de grande tradition militante. En comparaison, en France, la réforme des retraites à l'automne 2010 a mobilisé de un à trois millions de personnes par manifestation, à dix moments différents, pendant quatre mois. À côté, 10 000 Grecs devant le parlement, c'est minuscule.»

Le professeur Geoffrey Pleyers de l'Université catholique de Louvain, spécialiste de l'altermondialisme et des mouvements sociaux, observe aussi la disparité des ancrages nationaux de la crise, surtout quand on adopte un perspective assez large pour englober les indignés du printemps arabe. Il souligne tout de même certains liens entre toutes ces manifestations de ras-le-bol. D'abord sur le plan des formes d'action, avec ces modèles d'occupation «très démocratiques» des places publiques. Ensuite, par rapport à la revendication qui finit toujours par toucher le coeur du système politique.

«Le mouvement profondément citoyen, et c'est commun à tous les pays, ne vise pas l'engagement sur des listes électorales de droite ou de gauche», note le professeur Pleyers, auteur de Alter-Globalization. Becoming Actor in the Global Age (Cambridge). «Il y a un net désenchantement vis-à-vis de la démocratie représentative occidentale ou des dictatures arabes. Les indignés ne cherchent pas le pouvoir: ils réclament plus de pouvoir. Mais qui s'en empare finalement? Les acteurs les plus organisés dans le cas du monde arabe, les frères musulmans, par exemple, qui n'ont pas fait la révolution. En Espagne, c'est le parti de droite qui en a profité aux récentes élections parce que les gens de gauche ne sont pas allés voter. Le mouvement des indignés témoigne d'une crise de la démocratie sans choix.»

Cette crise des institutions de la démocratie représentative ne se manifeste évidemment pas que dans la rue. La rhétorique québécoise à la mode promettant de «faire la politique autrement» témoigne de la grande fatigue du système, tout comme les choix aux urnes ou dans les sondages des Québécois prêts à se donner à quiconque annonce du changement. En fait, toutes les vieilles instances démocratiques semblent ébranlées sur leurs fondements, y compris l'école, les syndicats et les médias.

«Je crois qu'une des premières raisons pour lesquelles les gens prennent la rue, c'est qu'ils ne se reconnaissent plus dans les grands partis politiques, qu'il soit de droite ou de gauche, enchaîne le professeur de McGill. Ils ont l'impression que les grands partis font tous la même chose: couper, couper, couper. C'est de la mascarade et ce n'est pas de la démocratie. D'ailleurs, la coalition qui a lancé le mouvement en Espagne s'appelle Démocratie réelle maintenant, et leur premier slogan disait: Ils ne nous représentent pas.»

Généalogie de la résistance


Un autre slogan, «We are the 99 %», synthétise magnifiquement cette perspective (voir le texte ci-bas). Ce mot d'ordre réclame une réforme radicale pour que l'égalité des chances et la démocratie aient un sens réel.

En fait, à tout prendre, rien ne semble moins «naturel» à la plupart des traditions sociales que l'idée d'égalité, dont le combat semble sans cesse à recommencer. Après les épouvantables creux d'inégalités et de barbarie de la première moitié du siècle, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les sociétés occidentales ont conclu un nouveau contrat social fondé sur la redistribution des richesses et la solidarité. Ce pacte a commencé à éclater au tournant des années 1980. Le scandale de l'inégalité et de la pauvreté s'affiche à nouveau partout.

«On parle d'indignation depuis des mois, c'est le mot à la mode, mais l'indignation elle-même est de toujours et elle ne suffit pas à expliquer les mobilisations, dit encore Marcos Ancelovici. La grande majorité du temps, les gens sont indignés et ils passent à autre chose. La mobilisation a besoin de cette émotion, mais il faut beaucoup plus pour que ça dure. Il faut des organisateurs, des ressources, des communications, des réseaux.»

Le mouvement des indignés de 2011 durera-t-il? «Dans un an ou deux, que restera-t-il de ces mouvements des indignés? reprend le professeur Pleyers. Surtout que la transmission de la mémoire des opposants semble très faible. Les indignés reprennent des revendications des altermondialistes sans le savoir, comme ceux-là reprenaient de vieilles idées sans en connaître l'origine. La transmission de la mémoire critique semble plus difficile. On a par exemple noté que les indignés n'applaudissent pas. Ils bougent leurs main sans les frapper. Or, les altermondialistes le faisaient et les anarchistes au XIXe siècle aussi.»

Le professeur Ancelovici accorde plus de chances de survie aux Indignados espagnols, plus durement touchés par la crise, très axés sur la résolution de problèmes pratiques, par exemple la saisie de centaines de milliers de maisons par les créanciers. Aux États-Unis comme en France, les campagnes présidentielles pourraient relancer la pression pour un temps seulement.

Surtout, il manque une idéologie fédératrice aux critiques du système. Le communisme est mort, et avec lui le dernier grand appareil complet d'opposition. L'écologie peine à se structurer politiquement ou fonctionne par lobbying.

«Pour moi, l'absence d'idéologie de rechange est une bonne chose, conclut le professeur Pleyers. On voit bien où les grandes utopies nous ont menés. La dictature communiste était une solution de rechange très claire. Il y a plutôt des expérimentations locales et un impact médiatique évident. Les indignés de Londres ont fait les manchettes en octobre. Or les indignés de Londres étaient à tout casser 300 personnes. Pourquoi? Mais parce qu'ils ont un message très fort autour des idées de contrôle des marchés financiers ou de reddition des comptes par le gouvernement.»
3 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 31 décembre 2011 11 h 09

    Et si on braquait les projecteurs sur la source du problème?

    Et ces intouchables, ce 1% de matière radioactive ultra-concentrée, les médias non plus ne peuvent pas les approcher pour leur demander de s'expliquer, d'expliquer leur programme pour cesser de nuire?

    "La mobilisation a besoin de cette émotion, mais il faut beaucoup plus pour que ça dure. Il faut des organisateurs, des ressources, des communications, des réseaux", dit le professeur bien assis dans son bureau.

    C'est ça, démenez-vous, les sans moyens, pendant que les gras-durs nous regarderont à la télé en dégustant du caviar entre amis!

    Quand il y a le cancer, on s'attaque à la tumeur, c'est "naturel", pas vrai?
    Alors pourquoi on attend maintenant que les tissus se régénèrent tout seuls?

  • Jacques Morissette - Abonné 31 décembre 2011 12 h 50

    La bêtise humaine peut se propager dans toutes les couches de la société.

    Je cire: «La bêtise a des pieds légers, elle ne touche pas la terre mais marche dans la tête des hommes pour leur ruine : et elle les saisit, l'un après l'autre, quand elle le veut.»
    Allessandro Barrico, «Homère, Iliade», Traduction par Allessandro Barrico, France, Folio # 4595, 2009, 244 p., p.185.

  • Gilbert Talbot - Abonné 1 janvier 2012 13 h 41

    Il y a de l'espoir du côté du socialisme latino

    Pas besoin de revenir aux révolution d'octobre. Il est dépassé ce temps des «grands soirs» qui mène aux grandes noirceurs des guerres et f
    du retour en force du capitalisme sauvage. Ce qu'il faut, vous me trouverez simpliste, mais c'est juste une meilleure distribution de la richesse, une diminution de la pression développementale sur la nature, une meilleure organisation des soins de santé, Et pour cela, nous avons besoin de politiciens qui se tiennent debout face aux multinationales, qui sont capables d'imposer la loi aux plus riches et mieux éduquer les plus démunis, pour les aider à s'en sortir.

    Au Brésil, Lula, après Cordoso a juste pousser un peu plus à gauche pour faire la guerre à la pauvreté. D'autres pays du cône sud ont suivi. Là où la pauvreté et la violence étaient au plus fort, au Vénézuela et en Colombie, le socialisme démocratique s'implante lentement et change les relations entre les anciens ennemis et la productivité de ces pays s'accroit. On peut faire la même chose ici, si on largue finalement les gouvernements de droite, comme Harper et Charest qui ne font qu'empirer la situation économique et politique de notre pays.