Immigration en France - Universitaires, vos papiers!

Une pétition en faveur d’Émilie Adam-Vézina a déjà recueilli 3000 signatures sur Internet.<br />
Photo: Source: Émilie Adam-Vézina Une pétition en faveur d’Émilie Adam-Vézina a déjà recueilli 3000 signatures sur Internet.

Paris — En 2005, c'est avec enthousiasme qu'Émilie Adam-Vézina est arrivée à Paris pour entreprendre des études de doctorat en sociologie. Depuis six ans, cette jeune fille originaire de Québec a eu le temps de se faire un petit ami, de nombreux copains et autant de contacts professionnels. Entre la rédaction de sa thèse et des contrats de recherche, elle renouvelait son visa machinalement chaque année sans problème. Quelle ne fut pas sa surprise, le 8 novembre dernier, de recevoir en guise de réponse un avis de non-renouvellement accompagné d'une obligation de quitter le territoire dans les 30 jours. La préfecture la soupçonne d'être une fausse étudiante et l'accuse de prendre trop de temps pour rédiger sa thèse.

Depuis quelques jours, Émilie a donc rejoint le lot des sans-papiers. «Le comble de l'ironie, dit-elle, c'est que je suis spécialiste des difficultés que rencontrent les immigrantes africaines sidatiques lorsqu'elles immigrent au Canada ou en France.» Certes, Émilie n'est ni africaine ni sidatique, mais la voilà aux prises avec les nouvelles politiques du ministre de l'Intérieur Claude Guéant. Après s'être attaqué à l'immigration illégale, le ministre a récemment décrété une baisse de 10 % de l'immigration légale. Et il vise tout particulièrement les étudiants qui choisissent de demeurer en France après leurs études.

Émilie n'est pourtant pas dans une situation anormale, disent ses professeurs qui lui apportent leur soutien total. Après six ans de travail sur sa thèse, elle est dans la moyenne des étudiants de sciences sociales qui prennent souvent jusqu'à dix ou douze ans pour obtenir leur doctorat. À la fois pour survivre, mais aussi par intérêt, elle a multiplié les interventions dans les colloques, les publications et les contrats de recherche universitaire. Elle participe notamment à une grande enquête de l'Institut national d'études démographiques sur la santé des immigrants.

Serrer la vis

Le 31 mai dernier, le ministre de l'Intérieur Claude Guéant diffusait une circulaire afin de serrer la vis aux étudiants étrangers qui s'installent en France après leurs études. Dénoncée par la Conférence des présidents d'université et les associations patronales, cette directive a entraîné des avis d'expulsion pour au moins 500 étudiants, dont les cas sont remontés des universités et des grandes écoles au ministère. Le magazine Le Nouvel Observateur rapporte que ces avis d'expulsion visent même des ingénieurs nucléaires alors que la France en manque cruellement. L'ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin a d'ailleurs dû intervenir publiquement pour réclamer un assouplissement. «À cinq mois de la présidentielle et sous la pression du Front national, seule compte, désormais, la baisse du chiffre de l'immigration», écrivait récemment le quotidien Le Monde.

Plusieurs professeurs estiment que, même s'ils ne sont pas mentionnés explicitement par la circulaire, les étudiants de maîtrise et de doctorat, comme Émilie, sont l'objet d'un resserrement des critères d'accueil. Un doctorant asiatique qui travaille dans le même laboratoire que la jeune Québécoise a été visé par une décision administrative semblable. «La plupart des étudiants se taisent et beaucoup repartent chez eux», dit Émilie.

«Nos étudiants sont de plus en plus nombreux à être sommés de quitter le territoire français, placés en centre de détention, expulsés, alors qu'ils devraient [...] rédiger leur mémoire», confirme une résolution de l'Association des sociologues enseignants du supérieur. Son conseil d'administration s'étonne notamment qu'un simple agent préfectoral, qui ne connaît rien des «conditions objectives de réalisation d'un doctorat», puisse juger «de la pertinence du travail mené par nos étudiants».

À la préfecture, les fonctionnaires, auxquels le monde universitaire est peu familier, ont exigé d'Émilie la date exacte de la soutenance de sa thèse. Sinon, c'était l'expulsion. «Je sais que ça sera aux alentours de l'automne 2012. Mais je ne peux pas donner de date précise, à moins de mentir», dit-elle.

Des milliers d'appuis

Dès que son cas a été rendu public, la jeune Québécoise a aussitôt obtenu le soutien de ses collègues. Une pétition sur Internet, diffusée par le Réseau éducation sans frontières, a déjà recueilli 3000 signatures. Un article a été publié dans Le Nouvel Observateur et un autre le sera bientôt dans Libération. Le président de l'Université Paris VII, Vincent Berger, a pris position en faveur de «cette étudiante brillante et fortement intégrée dans les activités de notre université». Le recteur estime que l'étudiante aura beaucoup de difficulté à terminer sa thèse au Québec, loin de ses professeurs et de son milieu d'enquête. Son travail semble apprécié puisqu'elle a reçu l'an dernier une bourse de l'organisme Sidaction pour l'aider à poursuivre ses recherches.

Avec une amie avocate, Émilie a fait appel de l'arrêté de la préfecture. En attendant une décision, qui pourrait intervenir vers mars ou avril, elle ne pourra être ni régularisée ni expulsée. Sans titre de séjour, elle ne peut donc plus travailler. La voilà qui s'inquiète chaque fois qu'elle croise un policier dans les rues du 11e arrondissement où elle habite.

«Tout cela est un gâchis de temps et d'argent», dit-elle. Il y a plusieurs années, le ministre français de l'Éducation, Jack Lang, avait déploré que, contrairement à d'autres époques, peu d'étudiants québécois choisissent aujourd'hui de venir étudier en France. Voilà peut-être une des causes. Chose certaine Vincent Berger juge que cette expulsion serait «une tache dans notre coopération scientifique» avec les universités québécoises.
20 commentaires
  • Marc Lemieux - Inscrit 13 décembre 2011 07 h 35

    Immigration en France

    On ne peut y immigrer légalement, elle met peut-être effectivement longtemps à terminer sa thèse, seul moyen de rester! C'est un peu triste s'il s'agit d'une étudiante mais la France est effectivement est un peu ''envahie'' et il était temps que l'Etat réagisse.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 13 décembre 2011 08 h 12

    Pendant ce temps

    le Québec déroule le tapis rouge aux Français. Près de 9000 viennent étudier à nos frais. (Y'en a même 1000 qui étudient en anglais)

    Chaque étudiant paie 2k par année plutot que les 16k qu'il coute. Chaque étudiant coute donc 14k par année, soit 130 millions!

    A peine 500 Québécois vont étudier en France. Ils n'ont mêmepas droit aux grandes écoles.

    Le Québec de Jean Charest est aussi colonisé que celui de Louise Beaudoin

  • abelle - Inscrit 13 décembre 2011 08 h 15

    Tout à fait normal

    Un peu long, non? Au canada, il aurait été impossible de renouveler un visa d'étudiant pendant 7 ans! Il y a longtemps qu'un "étudiant" étranger aurait été renvoyé dans son pays! Et le Canada ne se serait pas montré aussi patient!
    Au Canada, l'étudiant étranger aurait été obligé de changer son statut d'étudiant en statut de "travailleur". Pour cela, il lui aurait fallu obtenir une offre d'emploi et il aurait fallu que l'employeur prouve qu'aucun canadien ne pouvait faire le travail, et obtenir une lettre ("avis sur le marché du travail") de "ressources humaines Canada".
    À ce stade, Mme Adam-Vezina travaille, elle n'est plus une étudiante; elle fait un travail de recherche, comme n'importe quel chercheur. Au bout de 7 années, on ne peut plus parler d'études, mais plutôt de travail déguisé.
    Tout à fait normal donc!

  • NL - Inscrit 13 décembre 2011 08 h 37

    6 ans pour faire un doctorat? Y'a de quoi soupçonner!

    Bref, les lois ne s'appliquent pas qu'aux étrangers qui viennent au Québec, mais aussi aux Québécois lorsqu'ils sont à l'étranger.

    Deux poids, deux mesures? Et si une telle situation avait lieu au Québec venant d'un étudiant étranger? Pas sûr que ce serait socialement acceptable.

  • Gilles Théberge - Abonné 13 décembre 2011 08 h 59

    La spécialité française : Le tir au pied

    Ce n'est pas banal. Alors que ça hurle à tout vent et que ça se désespère contre l'envahissement des frontières par une immigration africaine, arabe et musulmane indésirée, voilà que quand des Québécois, probablement génétiquement aussi français que puissent l'être Sarko et une bonne partie de sa bande se pointent, on les fout dehors.

    Pire, on refuse de leur reconnaître ce qu'ils sont fondamentalement : des français, dont l'histoire n'a connu une rupture avec la mère patrie que par le simple fait de l'insolence de son monarque, comme le montre le traité de 1763...

    Vraiment, la France a une grande spécialité qu'elle cultive ondirait, soigneusement. Cela nous le savons depuis quelques siècles déjà. Non ce n'est pas la cuisine. Cela n'est pas la littérature non plus. Non, il s'agit simplement du tir au pied. Je veux dire le sien.

    Faut-il se surprendre de constater que la République vacille sous les coups qu'elle ne cesse de se porter ?

    Courage Émilie. Après tout «Patience et longueur de temps...» Il existe une association des Québécois en Fance qui pourrait peut-être vous aider : http://www.quebecfrance.info/index.php