Point chaud - Guy A. Lepage songe à boycotter la Banque Nationale

La loi 101 est fondamentale, affirme Guy A. Lepage, mais semble «dépassée par les événements. Elle continue de protéger notre culture. Parce qu'on n'a pas réussi à aller au bout de nos convictions».
Photo: Source: Yves Renaud La loi 101 est fondamentale, affirme Guy A. Lepage, mais semble «dépassée par les événements. Elle continue de protéger notre culture. Parce qu'on n'a pas réussi à aller au bout de nos convictions».

Québec — S'inquiéter pour la langue française à Montréal est insuffisant. «Il faut agir», croit Guy A. Lepage. L'unilinguisme anglais de certains cadres de la Banque Nationale (BN), par exemple? «Je trouve ça épouvantable», lâche l'humoriste, acteur, scénariste, et célèbre animateur de Tout le monde en parle, version québécoise. Client de cette banque depuis longtemps, il songe même à sortir ses billes de l'institution: «Je regarde ça avec attention. Et j'ai pas peur de le dire, mes options sont ouvertes.» Vendredi, le patron de la BN, Louis Vachon, l'a profondément déçu lorsqu'il a déclaré à La Presse qu'il ne ferait pratiquement rien pour exiger que son vice-président des technologies de l'information, John B. Cieslak, apprenne un peu de français. «Bon, si on me prouvait que le gars est le seul docteur au monde à avoir telle spécialité, peut-être que je comprendrais. Mais là, je ne peux pas croire qu'on ne peut pas trouver des banquiers bilingues!»

De même, l'unilinguisme de cadres de la Caisse de dépôt l'a «carrément insulté». «Je trouve ça totalement scandaleux», insiste-t-il, saluant du même coup le geste des employés qui ont osé porter plainte à l'Office québécois de la langue française (OQLF). C'est précisément ce qu'il fait, lui, lorsqu'un commerçant insiste pour le servir en anglais à Montréal. «Pour moi, ma langue, c'est un service essentiel. Alors, je niaise pas, je dépose une plainte» à l'OQLF.

Cette préoccupation pour l'avenir de la langue officielle du Québec à Montréal est un des messages qu'il a livrés mardi dernier au Salon bleu, alors que l'Assemblée nationale remettait sa médaille au célèbre groupe Rock et Belles Oreilles, qui célébrait ses 30 ans de carrière. À ses yeux toutefois, on a mal interprété certaines de ses déclarations comme: «cela devrait être une obligation pour tout le monde» à Montréal de parler français.

Sur Twitter, le chroniqueur Don Macpherson s'en était d'ailleurs étonné. Guy A. réplique: «Non. Moi, je dis "laissons les gens parler la langue de leur choix dans leur vie". On n'en est plus aux années 70, quand on criait "ta yeule" au monde qui parlait anglais sur la rue!» Même lui, avec ses amis anglophones, il peut «"switcher" de langue» à l'occasion, raconte-t-il. Avec l'humoriste québécois d'origine indienne Sugar Sammy, par exemple. «On est nés dans la même ville, lui et moi. J'ai pas mal plus en commun avec lui qu'avec d'autres Québécois francophones d'ailleurs au Québec. Donc, j'apprécie qu'il me parle en français et lui apprécie que je m'adresse à lui en anglais. J'appelle ça une relation de courtoisie.» Le «service essentiel» en français, c'est dans les commerces, insiste-t-il. Du reste, les anglophones qui fréquentent le restaurant du Vieux-Montréal, Accords, dont il est copropriétaire avec la comédienne Chantale Fontaine, n'ont rien à craindre: «S'ils veulent être servis en anglais, ça ne me dérange pas pantoute, évidemment.»

I Want To Pogne

Les questions linguistiques ont souvent inspiré RBO dans le Québec des années 1980 de l'entre-deux-référendums. Les membres de la génération X, qui adorent et adulent le groupe après toutes ces années, se souviendront par exemple aisément de ce sketch d'un Québec qui aurait été assimilé où Félix Leclerc chanterait L'hymne au printemps avec des accents elvissiens et où Gilles Vigneault-DMC nous rapperait La danse à Saint-Dilon, la ponctuant par «the chicks are hot»! Il y a aussi cette parodie classique de 1988 où Guy A. Lepage joue le rôle d'un chef nazi de la loi 101 «torturant» les anglophones de Montréal en les forçant à manger de la «poutine» et à répéter «tabarnac» en choeur. Il s'agissait à l'époque de caricaturer les inquiétudes des éditorialistes et militants radicaux de la communauté anglophone.

Le premier ministre Robert Bourassa avait invoqué la fameuse clause nonobstant pour protéger la loi 101 d'un jugement de la Cour suprême. RBO avait présenté Bourassa sous les traits d'un chef politique mou du nom de Her Fouhrer, toujours prêt à ménager la chèvre et le chou. Mais le sketch de RBO à saveur linguistique le plus connu est évidemment cette chanson acide, I Want To Pogne, par laquelle il se payait la tête des chanteurs québécois, tels The Box, qui avaient décidé d'abandonner le français. L'humour était implacable: «I am the Judas of the French Canada» / «America is a big market» / «If there is more public» / «There is more money in my pocket-e» / «Frogs in the USA», etc.

Aujourd'hui, Guy A. n'a-t-il pas envie de taquiner avec un I Want To Pogne l'auteur-compositeur-interprète Pascale Picard, par exemple, une fille de la Beauce qui compose et ne chante qu'en anglais? «Un francophone qui vise le marché international et qui chante en anglais, je peux comprendre, mais un franco qui chante en anglais pour un marché local, je trouve ça encore étrange.» Simple Plan est selon lui dans la première catégorie. Ce groupe de francophones qui chantent en anglais avait d'ailleurs entonné «I Want To Pogne» en 2009, lors d'un hommage à RBO. «D'ailleurs, j'aimerais bien que les gars de Simple Plan viennent faire une toune en français au spectacle de la Fête nationale», glisse Guy A. en passant.

Avec le temps, il estime s'être adouci sur ces questions. «Je suis en paix avec ces choix-là [de chanter en anglais]. Le Québec a changé.» I Want To Pogne, c'était, souligne-t-il, avant que les artistes québécois, comme le Cirque du Soleil ou Céline Dion, se mettent à «rayonner dans des pays autres que francophones». Guy A. lui-même chante aussi parfois en anglais avec le groupe les Porn Flakes. «Mais j'ai monté 35 chansons avec eux, dont la moitié en français. Ce qui les fait triper... Et moi aussi», m'écrit-il dans un courriel après l'entrevue.

Comme bien des Québécois, Guy A. dit qu'il aimerait mieux maîtriser l'anglais. Jeune, il confie avoir eu un réflexe de plusieurs Montréalais francophones de sa génération: rejeter l'anglais. «C'est seulement quand on s'est mis à exporter Un gars, une fille que je me suis amélioré en anglais», raconte-t-il. «Mon fils de 20 ans est parfaitement bilingue. Il parle mieux français et anglais que moi. Je le trouve chanceux, lance-t-il. En même temps, si je l'entendais parler en anglais avec ses chums francophones dans la cuisine, je le sortirais avec un coup de pied au cul!»

«Paradoxale», sa position sur la langue? Peut-être que c'est de ça qu'elle aura l'air, convient-il. Résultat des tensions propres à la condition québécoise. La loi 101 est fondamentale, conclut-il, mais semble «dépassée par les événements. Elle continue de protéger notre culture. Parce qu'on n'a pas réussi à aller au bout de nos convictions».

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