Secteur scientifique - Pierre Fortin est un «agent double» économique

Pierre Vallée Collaboration spéciale
C’est par le biais du journalisme que Pierre Fortin est venu à l’économie, lui qui se destinait plutôt à une carrière en mathématiques.<br />
Photo: Source Chambre de Commerce du Montréal Métropolitain C’est par le biais du journalisme que Pierre Fortin est venu à l’économie, lui qui se destinait plutôt à une carrière en mathématiques.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Nommé Grand Montréalais 2011 dans le secteur scientifique, l'économiste Pierre Fortin s'est fait connaître par la pertinence de ses travaux, mais aussi par ses nombreuses interventions sur la place publique. C'est d'ailleurs grâce à ces dernières, croit-il, que cet honneur lui échoit.

«J'ai été très surpris de recevoir cet honneur, raconte-t-il, surtout si je me compare aux trois autres lauréats, qui, à mes yeux, sont des géants. Et je ne crois pas que ce sont mes travaux de recherche qui me valent cette reconnaissance, mais plutôt le fait que je suis un universitaire qui a pris la parole hors des cercles universitaires. Je crois que le point de vue universitaire est utile pour la prise de positions politiques.» En effet, tout au long de sa carrière, Pierre Fortin a maintes fois participé à des comités de recherche et mené des études qui ont servi à éclairer plusieurs lanternes. Il est un habitué des émissions d'affaires publiques et tient une chronique économique depuis dix ans dans la revue L'Actualité.

C'est d'ailleurs par le biais du journalisme que Pierre Fortin est venu à l'économie, lui qui se destinait plutôt à une carrière en mathématiques. «Lorsque j'étais étudiant en mathématiques à l'Université Laval, on m'a demandé de collaborer au journal étudiant. Cela m'a permis de m'ouvrir aux questions sociales et surtout aux questions économiques.» C'est à la même époque qu'il rencontre sa femme, Michèle. «Au fond, j'ai marié les deux, Michèle et l'économie, au même moment.»

Il obtient ensuite son doctorat en économie à l'Université de la Californie à Berkeley. De retour au Québec, il entreprend une carrière de professeur à l'Université Laval et à l'Université de Montréal. C'est en 1988 qu'il accepte un poste à l'UQAM et qu'il s'installe définitivement dans la métropole.

Keynes et Allais


Deux économistes ont inspiré Pierre Fortin. Il y a d'abord John Maynard Keynes, cet économiste anglais dont les théories économiques servirent de fondement au New Deal de Roosevelt. «Keynes croyait dans le capitalisme parce qu'il est fondé sur le droit, la démocratie et la liberté fondamentale. Mais il en connaissait aussi les excès, comme la pauvreté et les inégalités. Il pensait donc qu'il fallait une intervention de l'État afin de corriger les effets négatifs du capitalisme. Au fond, c'est ce qu'est la social-démocratie, et je me considère comme un social-démocrate. Les questions économiques ne peuvent pas être à l'écart des questions sociales.»

Bien qu'il ne partage pas les opinions politiques de l'économiste français Maurice Allais, il est d'accord avec sa démarche scientifique. «Allais en avait contre les constructions économiques abstraites érigées loin des réalités. Il a rappelé que la science économique est une science du comportement humain et donc une science de l'homme.»

L'agent double

Plusieurs s'interrogent quant à savoir à quelle enseigne loge Pierre Fortin. Est-il de droite ou de gauche? «Pour les gens de la gauche, je suis de droite, et pour les gens de la droite, je suis de gauche. C'est la raison pour laquelle je me qualifie d'agent double.»

Cette position lui permet de nuancer ses propos. «Prenons la question de la création de la richesse et celle de sa redistribution. Pour les gens de droite, il n'y a que la croissance économique qui compte. Et pour les gens de gauche, il n'y a que la redistribution de la richesse qui compte. Mais l'un ne contredit pas l'autre et on peut travailler sur les deux plans. Je maintiens qu'il est à la fois possible d'être lucide et solidaire.»

Au fil de la vie et du hasard


Le nombre de sujets économiques sur lesquels Pierre Fortin s'est penché tout au long de sa carrière est trop élevé pour en dresser une liste. Une constante, toutefois, se dégage. Plusieurs des questions auxquelles il s'est intéressé sont le fruit du hasard. «Par exemple, je me suis penché sur la relation entre la hauteur du salaire minimum et son effet sur la création du chômage. Mais c'est à la demande du gouvernement Lévesque que j'ai réalisé cette étude. Et je l'ai mise à jour à la demande du gouvernement Bouchard.»

C'est un autre hasard — ici, la rencontre avec un collègue — qui l'a mis sur la piste de l'inflation et de la cible inflationniste que devraient viser les banques centrales. Sa recherche, basée sur les statistiques provenant des conventions collectives, a révélé que les travailleurs sont en désaccord avec toute baisse absolue de leur rémunération, peu importe le taux d'inflation.

«Prenons la situation suivante: un taux d'inflation de 10 % qui s'accompagne d'une hausse du salaire annuel de 10 %. Si une entreprise en difficulté demande à ses travailleurs d'accepter, pour l'année suivante seulement, une hausse de salaire de

5 %, les travailleurs, règle générale, accepteront. Par contre, si le taux d'inflation est de 0 % et que la même entreprise en difficulté demande à ses travailleurs d'accepter, pour l'année suivante, une baisse de salaire de 5 %, ceux-ci refuseront. Pourtant, dans les deux cas, il s'agit exactement de la même baisse du pouvoir d'achat, soit 5 %.» C'est ce qu'on appelle une illusion monétaire, impensable pour bon nombre d'économistes. C'est ce qui l'a amené à proposer que les banques centrales acceptent une cible d'inflation plus élevée.

Sa dernière sortie porte sur l'utilité des cégeps, à l'heure où certains, comme François Legault, proposent de les remettre en question. «J'ai communiqué avec François Legault pour lui faire part d'une étude que j'ai menée sur les cégeps et qui démontre, chiffres à l'appui, que ce sont les jeunes Québécois de trente ans ou moins qui ont le plus haut taux de diplomation collégiale et universitaire au Canada, notamment grâce à la présence des cégeps.»

Quel sera le prochain champ d'intérêt de Pierre Fortin? Gageons que l'actualité et la vie se chargeront de lui en fournir un.

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Collaborateur du Devoir