Point chaud - Les indignés, ou «le refus du clinquant»

Le professeur de sociologie Alain Deneault, auteur de Noir Canada, un livre qui lui a valu les foudres de Barrick Gold.<br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le professeur de sociologie Alain Deneault, auteur de Noir Canada, un livre qui lui a valu les foudres de Barrick Gold.

Le mouvement Occupy Wall Street a commencé somme toute petit, dans le parc Zuccotti à environ 300 mètres de la Bourse de New York. Une première marche de 1000 personnes le 17 septembre, dont 20 % décident de s'y installer pour la nuit. Il se reproduit dans d'autres villes, d'autres pays. «Ce que je trouve intéressant, c'est qu'au début, il a plutôt attiré la sympathie. Il n'a pas modifié son approche, mais avec le temps, il devient indésirable.»

Pour Alain Deneault, auteur de Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique, un ouvrage visant à susciter le débat public mais qui lui a valu les foudres de la société torontoise Barrick Gold, il y a là une «façon de faire travailler les plaques tectoniques de la politique, de faire travailler les résistances, simplement dans l'obstination». «S'il est devenu indésirable, c'est que le groupe est formé de gens qui refusent d'être dans le "clinquant" de l'événement politique.»

Alors qu'un récent sondage Nanos montre que 60 % des Canadiens et 70 % des Québécois sont «favorables» ou «plutôt favorables» au mouvement, le portrait n'est pas le même aux États-Unis, où certains sondages situent l'appui à 30 % seulement.

Depuis quelques semaines, le débat public que les indignés ont voulu susciter a cédé du terrain à des considérations de sécurité, de prévention, comme la présence de gens atteints de troubles mentaux et de sans-abri. Puis, la semaine dernière, le maire Gérald Tremblay a affirmé qu'il ne voulait voir que des tentes, et non des «installations en bois ou des abris Tempo».

Manifestement, les indignés doivent composer avec le caractère spontané de leur mouvement, pour le meilleur et pour le pire. «Il n'y a pas eu une sorte de formatage, dans le cadre duquel, pendant deux heures, on invite des caméras à regarder quelque chose, le message est passé et c'est fini, dit M. Deneault. Ce sont des gens qui montrent qu'au-delà de la parade, au-delà de l'effet esthétique, il y a quelque chose qui persiste, et ce symbole est inspirant.»

Au fil des semaines, le message, intentionnel ou perçu, a changé. À l'origine, Occupy Wall Street dénonçait le pouvoir exercé par l'argent sur le processus démocratique et politique américain. Il s'est ensuite élargi pour inclure le phénomène des inégalités de revenus, l'écart de richesse entre les riches et les pauvres. M. Deneault fait un lien entre cet écart et la présence de divers phénomènes qui ont pris beaucoup d'ampleur, comme les paradis fiscaux et ce qu'il appelle les législations de complaisance.

«On oublie que la moitié des transactions internationales passent par des législations qui échappent à tout contrôle public, et que des acteurs puissants que sont les investisseurs privés, les industriels, les banquiers, trouvent dans les paradis fiscaux de réelles assises souveraines pour prendre des décisions.» Et cela contribue à «façonner le monde, à ce que les inégalités se creusent». Les chefs d'État, croit-il, sont devenus des «courtiers qui vendent des avantages juridictionnels à des investisseurs souverains qui ont inscrit leurs activités en dehors des zones de droit».

Susciter le débat, mais comment?

En voulant contribuer lui-même au débat public, M. Deneault, qui enseigne la sociologie à l'Université du Québec à Montréal et publie ces jours-ci un recueil de textes intitulé Faire l'économie de la haine: Douze essais pour une pensée critique, s'est attiré les foudres de l'entreprise privée. Car son ouvrage Noir Canada a donné de tels boutons à Barrick Gold, premier producteur aurifère au monde, que celui-ci a envoyé une mise en demeure avant même que les Éditions Écosociété l'aient publié. Le livre fait notamment état des abus commis par des sociétés canadiennes en Afrique.

Au début de 2008, n'ayant pas lu le livre, Barrick conclut à la diffamation. Premier geste: mise en demeure dans laquelle la société affirme qu'«à la lecture du matériel promotionnel diffusé sur le site Web d'Écosociété, il ne fait aucun doute que ce livre véhicule des allégations fausses et grandement diffamatoires au sujet de Barrick». À l'époque, M. Deneault déclare que le livre, écrit avec Delphine Abadie et William Sacher, «repose exclusivement sur des sources qui sont déjà publiques au Canada ou dans d'autres pays». Il apparente le geste de Barrick, qui demande six millions, à une poursuite-bâillon.

Pendant des années, la bataille poursuit sa route devant les tribunaux. En 2010, on apprend que le procès commencera en septembre 2011, pour une durée de 40 jours.

En août 2011, un juge de la Cour supérieure estime que la poursuite est «en apparence abusive», mais elle suit son cours. Il y a trois semaines, coup de théâtre: les parties parviennent à une entente à l'amiable, et Écosociété cesse la publication du livre.

L'entente est accompagnée d'une longue déclaration commune. En gros, les auteurs reconnaissent qu'ils n'ont pas de preuve d'implication de Barrick en Tanzanie en 1996, mais réitèrent qu'il ne s'agissait pas d'une «condamnation sommaire de sociétés» et qu'ils voulaient susciter le débat public sur la présence de minières en Afrique.

Malgré l'adoption par l'Assemblée nationale en juin 2009 d'une loi visant à empêcher les poursuites-bâillons, une première au Canada, M. Deneault y voit un gain, mais n'est pas rassuré. Entre autres choses, la loi inverse le fardeau de la preuve, et c'est la partie demanderesse qui doit démontrer le bien-fondé de sa démarche. «Elle ne défend pas comme tel explicitement la notion de débat public.» Son prochain ouvrage risque de s'intéresser une fois de plus au monde minier en se concentrant sur ce qu'il dit être le «paradis réglementaire du Canada».

9 commentaires
  • Sanzalure - Inscrit 14 novembre 2011 07 h 36

    The medium is the message

    Au premier degré, le message est le message.

    Mais il y a d'autres degrés ensuite. Le message des indignés est d'abord au delà des mots, au delà du mental, il est dans le geste global, qui n'est lié à aucun régime, à aucune idéologie, qui transcende les langues, les cultures et les frontières et nous rejoint dans notre humanité commune.

    Le message des indignés, pour le comprendre, il faut regarder en vous-mêmes, il faut le chercher là où il se trouve vraiment, dans vos propres entrailles.

    Serge Grenier

  • Pierre Girard - Inscrit 14 novembre 2011 07 h 38

    J'ai aimé leur discours des indignés de MTL et de Québec à Tout le Monde en Parle hier soir.

    Et je suis content pour les 70 % des Québécois «favorables» au mouvement.

    J'ai mis en ligne sur Youtube la rencontre de Carminda Mac Lorin et Luc Lefebvre d'Occupons Montréal et Mattieu Perron d'Occupons Québec à Tout le Monde en Parle :

    http://www.youtube.com/watch?v=ETHyT_7XRFI

    Le problème est qu'on fini par ne plus croire à rien dans ce monde avec, justement ces 99%, dont je fais partie, qui sont un peu comme des pions du 1%.

    On pourrait parler de Noir Monde peut-être... ?

    Pierre Girard

  • André Michaud - Inscrit 14 novembre 2011 09 h 47

    mode solution?

    On attend toujours ce qui sera proposé au-delà de l'indignation..

    Présentement c'est la pensée magique, déclarons la fin du capitalisme et le paradis descendra vers nous...il faut plus de sérieux que des slogans vides.

    ou sont les gens avec les compétences pour faire des propositions réalistes que nous citoyens pourront appuyer?

  • Marc O. Rainville - Abonné 14 novembre 2011 10 h 59

    Bien vu

    ''Ce sont des gens qui montrent qu'au-delà de la parade, au-delà de l'effet esthétique, il y a quelque chose qui persiste, et ce symbole est inspirant.''

  • Daniel Bérubé - Inscrit 14 novembre 2011 12 h 03

    @ Mr. André Michaud

    Avant d'exiger des solutions "miracles et instantannées", afin de régler des problèmes d'une telle profondeur, il faut avant tout "reconaître" la présence réelle de ces problèmes. Je doute que ce soit votre cas: vous semblez déjà être au paradis... feriez-vous partie du 1% ???

    Laissez travailler les jeunes sur la chose, car c'est eux qui auront a vivre avec par la suite. Ils auront sans doute des buts et des objectifs différents des vôtres, ayant une vivion plus à long terme.

    Pour être franc, j'ai aujourd'hui plus confiance aux jeunes sans expériences désirant du changement, qu'aux plus âgés(es) voulant tout pour eux... et désirant que le système continue comme il va actuellement...