Inégalités de revenus - Le grand écart

Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir

«Au Québec et au Canada, on [...] navigue sur une idée qu'on n'est pas les États-Unis, qu'on est progressiste et que la richesse est bien répartie. C'est une image qui est fausse.»

Le mouvement Occupy Wall Street a commencé par s'en prendre à la trop grande place de l'industrie financière dans le processus démocratique américain, mais il a permis de ramener les projecteurs sur une toile de fond qui ne change pas: les inégalités entre riches et pauvres, entre ceux qui achètent sans se soucier du compte de banque et ceux qui arrivent à peine à boucler les fins de mois. Que faudrait-il pour colmater ce canyon financier? Bonne question. Disons seulement ceci: le débat ne semble pas figurer dans les priorités des gouvernements.

Le Conference Board a estimé cet été que si le «Canadien moyen se porte mieux qu'il y a une génération [...] l'inégalité des revenus s'est agrandie au cours des 20 dernières années». Entre autres, a-t-il écrit, le système fiscal canadien est aujourd'hui moins efficace dans la réduction des inégalités de revenus qu'il l'était avant 1994. «Parmi les explications figure la restructuration de plusieurs programmes qui aident à réduire les inégalités. Par exemple, il y a eu une érosion du programme d'assurance-emploi.»

Pour commencer à mieux redistribuer la richesse, il faudrait absolument revoir l'impôt, dit Bernard Élie, économiste de gauche et professeur associé à l'Université du Québec à Montréal. «La fiscalité est centrale. Dans les années 50 et 60, elle a permis une redistribution de la richesse qui a mis en place la classe moyenne en Amérique du Nord. Et s'il y a une chose qui fait consensus, c'est que la diminution de la classe moyenne n'est pas bonne pour le développement économique.»

«Depuis une trentaine d'années, avec la mise en place d'un modèle néolibéral, essentiellement orienté vers le désengagement de l'État et une réforme de la fiscalité, on assiste à une diminution du rôle redistributif de l'État. C'est sans doute le facteur principal de l'augmentation des inégalités de revenus et de l'écart entre les plus riches et les plus pauvres, poursuit M. Élie. On a assisté, en Europe et en Amérique du Nord, à un élargissement assez marqué de cet écart et les manifestations qu'on voit reflètent un peu ce ras-le-bol.»

Portrait des écarts


Après le recensement de 2006, Statistique Canada a estimé qu'entre 1980 et 2005, les travailleurs du quintile supérieur ont enregistré des gains médians de 16,4 %. Dans la tranche inférieure, ils ont reculé de 20,6 %. Dans le milieu du peloton? L'avancée a été presque nulle. Mais parions que les indignés ont dû s'indigner davantage, la semaine dernière, en lisant l'étude de Crédit Suisse selon laquelle les millionnaires de ce monde contrôlent maintenant 38,5 % de la richesse totale. L'an dernier, c'était 35,6 %.

Pour mesurer les inégalités dans une société, les spécialistes se réfèrent souvent au coefficient de Gini. Au Québec, dans la catégorie «revenu disponible», il est passé de 0,363 en 1996 à 0,380 en 2008. (Zéro étant une répartition parfaite, 1 étant une inégalité totale.) Au Canada, il est passé de 0,378 à 0,396.

M. Élie pense notamment à une hausse du niveau d'imposition pour les riches, mais aussi à une refonte des échelles d'impôt pour la classe moyenne, de manière à ce que les mieux nantis de cette catégorie paient davantage que la «classe moyenne inférieure». Dans le même ordre d'idées, il faudrait selon lui viser toutes ces entreprises qui ont obtenu des gouvernements baisse d'impôt après baisse d'impôt, mais qui réussissent, en plus, à diminuer davantage le taux effectif qu'elles doivent payer.

Les milliardaires


Le fait saillant des derniers mois revient au milliardaire Warren Buffett. Le 14 août dernier, le célèbre investisseur américain — à la tête d'un empire dont les tentacules vont de l'assurance, à la fabrication, à l'industrie alimentaire — a écrit un texte dans lequel il demande à Washington de «cesser de dorloter les super riches». «J'ai payé l'an dernier un taux d'impôt de seulement 17,4 % [6,9 millions], ce qui est inférieur à ce qu'ont payé les 20 autres personnes dans mon bureau. Ils ont payé, en moyenne, 36 %, dans une fourchette allant de 33 % à 41 %.»

Ce surprenant appel du grand patron de Berkshire Hathaway a eu des échos. Le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, et le milliardaire Bil Gates, entre autres, se sont rangés derrière lui. D'autres ont fait de même, en France et en Allemagne, notamment.

«Warren Buffett a raison», dit Denis Durand, gestionnaire de portefeuille à la firme d'investissement Jarislowsky Fraser et vétéran de l'industrie financière. «Il faut revoir à peu près tout ce qu'il y a en termes de créneaux fiscaux, d'échappatoires qui permettent à des gens qui gagnent 5, 8, 10 millions par année de payer moins d'impôt que celui qui en gagne 200 000 $ ou 65 000 $.»

M. Durand ne remet pas en question le rôle redistributif de l'État. Mais il croit que le gouvernement pourrait améliorer certains processus, notamment dans l'administration des soins de santé, ce qui permettrait selon lui une redistribution plus efficace.

«Il y a un débat de fond à faire sur la nature des dépenses publiques à assumer et sur le rôle de l'État, et par rapport à ça, sur les inégalités», dit Christian Deblock, économiste de formation et professeur au Département de science politique de l'Université du Québec à Montréal. Il évoque certaines réalités indéniables: l'individualisation de la société, la «perte de sens commun» et du «bien collectif», etc. «Si, en tant qu'individu, si je peux payer le moins d'impôt possible, tant mieux, mais je ne suis pas certain que ce soit une bonne chose collectivement, par contre.»

Quelles avenues?

Selon le sondage annuel mené auprès des membres de l'Association des économistes québécois, 64 % d'entre eux trouvent que les gouvernements fédéral et provincial n'en font pas assez pour réduire les inégalités de revenus. Invités à choisir les moyens les plus efficaces, 57 % d'entre eux ont évoqué «l'amélioration de l'accès et de la qualité de l'éducation, ainsi que la réduction du décrochage scolaire». Deux autres avenues: favoriser les politiques d'incitation et d'insertion en emploi (21 %) et hausser l'impôt des plus riches (15 %).

M. Deblock, qui contribue aussi au Centre d'études sur l'intégration et la mondialisation, voit un «problème majeur depuis 30 ans». «En déréglementant, on a aussi ouvert la porte à de la concurrence fiscale. Donc tous les pays rivalisent les uns avec les autres pour baisser les impôts des sociétés, baisser les impôts des plus aisés, etc. Même le FMI a déjà évoqué ça.»

En effet, dans un article publié en 2001, Vito Tanzi, ex-directeur du département des affaires fiscales, avait parlé de «termites fiscaux». «Au fil du temps, la mondialisation pourrait avoir un effet négatif sur la capacité qu'ont les pays de récolter des revenus par l'entremise de leurs systèmes de taxation, avait-il écrit. Il serait prudent de ne pas présumer que le problème va simplement disparaître.» Parmi huit termites qu'il décrivait figuraient l'argent électronique, les transferts monétaires intracompagnie, les paradis fiscaux et l'univers des produits dérivés et des hedge funds.

Mais ce grand débat sur les façons de colmater les écarts ne se fait pas. Il faudra sans doute une crise majeure des finances publiques pour l'ouvrir. «Au Québec et au Canada, on n'est pas même pas rendu là. On se laisse glisser. On navigue sur une idée qu'on n'est pas les États-Unis, qu'on est progressiste et que la richesse est bien répartie. C'est une image qui est fausse.»
1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 29 octobre 2011 14 h 04

    Spéculation

    D'accord en gros. Mais il faut surtout pénaliser les riches "non productifs" plutôt que décourager les entrepreneurs créateurs de bons emplois. Cela demande de le réflexion et de l'imagination. Comment taxer les profits purement spéculatifs? Empêcher le transfert des profits et des revenus dans des paradis fiscaux? Quelles subventions et déductions éliminer ou modifier?