Planète sous occupation

Après un mois de manifestations, le mouvement Occupy Wall Street ne démontre encore aucun signe d’essoufflement.
Photo: Agence Reuters Après un mois de manifestations, le mouvement Occupy Wall Street ne démontre encore aucun signe d’essoufflement.

Une trentaine de personnes se sont réunies jeudi au square Victoria pour planifier un tant soit peu le lancement d'«Occupons Montréal», prévu ce matin à 9h30. Ils ont vite bloqué sur un enjeu de taille. Quelles seraient leurs revendications?

Ce questionnement révèle la beauté et les limites du mouvement des indignés, qui se répand comme une traînée de poudre dans toutes les cités où l'ombre du capitalisme se profile au pied des gratte-ciel. Au moins dix villes canadiennes, dont Toronto, Vancouver, Calgary, Québec et Halifax, accueillent aujourd'hui des manifestations, calquées sur celle lancée à Wall Street le 17 septembre. La page Facebook d'«Occupons Montréal» compte près de 3200 membres. On gazouille fort sur Twitter. Le message est simple, pour ne pas dire simpliste: 99 % de la population est dominée par 1 %, c'en est trop! L'occupation du square Victoria vise à établir «un dialogue collectif sans précédent». Par leur simple présence dans le temps et dans l'espace, les manifestants espèrent «changer le monde».

Maxwell Ramstead, assistant de recherche à l'Université de Montréal, sera de la partie. Il est séduit par le caractère apolitique et pacifique du mouvement, dont le dénominateur commun est une aversion profonde des excès de la haute finance. La haine du banquier, quoi. «Habituellement, je ne suis pas du genre à faire des manifestations, dit-il. Mais c'est un cas qui m'interpelle. Nous sommes tous victimes d'une injustice sociale énorme perpétuée par la classe financière, et il n'y a aucun moyen d'y remédier par des avenues politiques traditionnelles.»

«Occupons Montréal» n'a ni porte-parole ni revendications claires. En prévision de l'événement, le Service de police de Montréal (SPVM) a cherché à identifier des interlocuteurs... sans succès. Les policiers seront présents aujourd'hui, entre autres pour s'assurer que les protestataires n'utiliseront pas d'équipement au gaz propane pour se chauffer, pour des questions de sécurité. Le square Victoria est une place publique, et non un parc. Par conséquent, le SPVM ne pourra pas expulser les manifestants à minuit, à moins qu'il y ait des débordements. «On va surveiller ça. La plupart des manifestations à Montréal se passent bien. Malheureusement, il y a parfois des gens qui profitent de ces événements pour faire de la cohue et poser des actes criminels», explique Ian Lafrenière, porte-parole du SPVM.

Génial coup de marketing

Occupy Wall Street est l'aboutissement d'une longue démarche de Kalle Lasn, égérie des «brouilleurs culturels», ces anticapitalistes passés maîtres dans l'art de la guerre d'image.

Le directeur de la revue Adbusters rêvait depuis plus de dix ans d'en découdre avec le capitalisme, cette «culture de la mort» qui transforme des citoyens en consommateurs abrutis. Dans une entrevue à l'auteur de ces lignes, en février 1999, M. Lasn décrivait le brouillage culturel comme «le mouvement d'activisme social» de notre temps, osant même des comparaisons audacieuses pour l'époque avec le féminisme, le mouvement de libération des Noirs ou le mouvement vert.

C'est dans les bureaux d'Adbusters, à Vancouver, que le mouvement Occupy Wall Street a été lancé, en juillet dernier, pour être ensuite relayé par le groupe Anonymous. Un courriel d'Adbusters envoyé à quelque 90 000 personnes détaillait les grandes lignes d'un plan d'occupation de Wall Street, avec en prime une affiche (la marque de commerce du magazine) dépeignant le «Charging Bull» du sculpteur Arturo Di Modica sur lequel trône une ballerine d'une insolente grâce. Adbusters ne disposait jadis que de campagnes publicitaires satiriques pour «éveiller les consciences» et ébranler les colonnes du temple consumériste. Le potentiel viral des médias sociaux autorise désormais Kalle Lasn à implanter son programme d'épuration de la société de consommation dans les neurones de millions de citoyens désillusionnés par les promesses brisées de l'économie de marché. Pour lui, Occupy Wall Street est le printemps arabe du capitalisme.

À la suite de l'effondrement de l'économie mondiale, les plans de sauvetage ont coûté près de 15 000 milliards de dollars américains en fonds publics (dont 10 000 milliards aux États-Unis). Pendant que la classe moyenne est saignée à blanc, au point où même le milliardaire Warren Buffett s'en indigne, les banquiers ont recommencé à garnir leur portefeuille. En 2010, les primes totales versées par les banques et les firmes de courtage de Wall Street s'élevaient à 135 milliards, un record d'autant plus insolent que l'économie américaine est toujours chancelante.

À Ottawa, le premier ministre Stephen Harper a établi à raison des distinctions entre les économies américaine et canadienne hier. «Le Canada s'est bien tiré d'affaire durant la récession économique globale. Nous avons réussi à générer plus de croissance et d'emplois qu'à peu près tous les autres pays industrialisés», a-t-il dit.

Bien que ses arguments soient soutenus par les faits, les indignés ne carburent pas aux statistiques. Les écarts entre les pauvres et les riches et la stagnation de la classe moyenne constituent la vapeur idéologique de leur locomotive. Le symbole de Wall Street telle une «Gomorrhe financière de l'Amérique», dixit les chantres d'Adbusters, suffit amplement à cimenter leur indignation collective.

Essoufflement?

À New York, le mouvement a gagné hier matin une importante bataille contre les autorités, qui songeaient sérieusement à expulser les joyeux campeurs du parc Zuccotti.

Le «nettoyage» des lieux a été reporté à une date ultérieure en raison des craintes d'un affrontement entre les policiers et les manifestants. Au moins 14 personnes ont été arrêtées dans des échauffourées.

C'est une question de temps avant que les policiers interviennent de façon plus marquée au parc Zuccotti, où les conditions de salubrité se détériorent après un mois d'occupation jour et nuit. Les propriétaires du parc, la firme Brookield Properties, veulent démonter les campements et nettoyer le parc avec l'aide de la police, dans un souci d'en faire «un endroit propre, sécuritaire et disponible à l'usage public».

Une fois les campements démontés, les manifestants perdraient cependant leur arrière-base, si bien qu'ils éprouveraient de grandes difficultés à mener à terme leur ordre du jour du moment, soit l'occupation permanente du coeur financier de Manhattan. Sous des prétextes de propreté et de salubrité, c'est leur fonds de commerce (la partie «Occupy» du mouvement) qui est attaqué.

Malgré sa popularité virale, le mouvement d'occupation risque de se heurter bientôt aux écueils des matraques et des menottes.

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Avec la collaboration de Mélissa Guillemette


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