L'innovation québécoise en économie solidaire - Un Québec « durable » prend forme

Pierre Vallée Collaboration spéciale
Trouver une nouvelle façon de construire et d'exploiter les éoliennes: tel est le projet de Coopérative Val-Éo. <br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Trouver une nouvelle façon de construire et d'exploiter les éoliennes: tel est le projet de Coopérative Val-Éo.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le développement durable et l'économie solidaire, pour ne pas être que des vœux pieux, doivent déboucher sur des initiatives et des projets, novateurs, certes, mais aussi réalisables. Quatre initiatives et projets québécois s'inscrivent dans ce courant de pensée: biomasse, fermes zéro carbone, éolienne et un monorail trans-Québec sont autant de solutions déposées pour un Québec «durable».

Dans quatre secteurs, les Québécois savent innover pour trouver des solutions où le développement sera durable, car il y aura protection des ressources et respect de l'environnement.

Chauffer au bois


Le chauffage au bois, autrefois répandu au Québec, a cédé le pas à d'autres sources d'énergie. Certaines municipalités interdisent même les foyers domestiques pour cause de pollution. Mais, dans certaines circonstances, le choix du bois comme combustible de chauffage peut se révéler être une option tout à fait écologique.

«Nous proposons d'utiliser la biomasse forestière comme combustible pour le chauffage des bâtiments, comme les hôpitaux et les écoles, en remplacement du mazout qu'on utilise actuellement», explique Jocelyn Lessard, directeur général de la Fédération québécoise des coopératives forestières (FQCF).

Et pas question de couper un seul arbre pour y arriver. «Il suffit de récupérer et d'utiliser les résidus forestiers de la coupe commerciale qui sont présentement laissés au sol. On n'a qu'à déposer ces résidus sur le bord des chemins forestiers, les laisser sécher pendant un an avant de les ramasser et les déchiqueter en copeaux de bois.»

Conversion vers la biomasse


Ce sont ces copeaux de bois qui servent ensuite de combustible à chauffage. Il faut évidemment installer une nouvelle fournaise conçue pour ce type de combustible. À cette fin, il existe plusieurs programmes gouvernementaux d'aide financière à la conversion du mazout à la biomasse. Si on inclut l'apport de ces derniers, on estime que l'investissement nécessaire à la conversion est amorti en sept ans environ. «Le système au mazout demeure en place et sert de système d'appoint.»

Le projet de conversion vers la biomasse forestière proposé par la FQCF convient essentiellement aux régions et aux circuits courts. «Il faut que la source de l'approvisionnement soit près de l'utilisateur afin de réduire le transport, qui est coûteux et polluant. C'est donc une solution qui convient aux régions, là où se trouvent les forêts, et les coopératives forestières sont toutes désignées pour devenir des fournisseurs.» Il faut aussi assurer la stabilité de l'approvisionnement. «Mais, comme il y a au moins une période d'un an pour le séchage et le conditionnement, les coopératives forestières ont le temps nécessaire pour gérer efficacement l'approvisionnement.»

Les avantages liés à ce type de chauffage sont multiples. «D'abord, le prix est extrêmement compétitif, bien inférieur à celui du mazout, et il n'est pas soumis aux fluctuations que connaît le pétrole.» Ensuite, c'est un choix écologique, la biomasse forestière étant neutre en carbone, puisqu'elle rejette dans la nature le même montant de carbone qu'elle en absorbe. «De plus, les fournaises sont si efficaces que la combustion est presque totale, ce qui élimine les émanations dans l'atmosphère.»

Ce projet de conversion vers la biomasse forestière, selon Jocelyn Lessard, suscite beaucoup d'intérêt au Québec. Déjà, certains établissements, comme l'hôpital d'Amqui, ont fait le saut. «Les coopératives forestières québécoises ont maintenant l'expertise nécessaire pour bien développer cette filière. Nous sommes à l'étape d'approcher de nouveaux clients potentiels.»

Valoriser l'agriculture en la verdissant


L'agriculture, paraît-il, a mauvaise presse et mériterait grandement d'être valorisée. C'est du moins ce qu'avance Christine Gingras, directrice générale adjointe de Nature Québec, un organisme à but non lucratif voué à la protection de l'environnement et à la promotion du développement durable. Et la grande coupable de cette mauvaise image: la pollution engendrée par les pratiques agricoles.

C'est la raison pour laquelle Nature Québec a lancé en 2008 son projet «Agriculture et climat: vers des fermes zéro carbone». La première phase du projet s'est terminée en 2010 et on en est présentement à la deuxième phase, soit le programme «Je m'implique à la tonne!»

«Dans la première phase du projet, explique Christine Gingras, nous nous sommes associés à des acteurs du secteur agricole, comme la Coop fédérée. Il s'agissait dans un premier temps d'approcher les producteurs agricoles afin de leur expliquer ce qu'étaient les changements climatiques et les gaz à effet de serre, quels étaient les gaz à effet de serre d'origine agricole et quelles étaient les bonnes pratiques agricoles capables de réduire ou de capter les émissions de carbone. Nous avons donc mis en place des formations, des guides et des accompagnements à la ferme. Le but était de sensibiliser les producteurs agricoles et de leur donner une boîte à outils afin de faciliter la prise de décisions.»

À coût faible

Parmi les bonnes pratiques agricoles proposées, certaines peuvent être mises en place immédiatement, à un coût faible ou nul pour le producteur, tandis que d'autres nécessitent des investissements plus importants. «La plantation de haies brise-vent, qui réduisent l'érosion des sols, est un exemple d'une pratique peu coûteuse. Tout comme l'implantation d'une pratique d'alimentation où la moulée donnée aux animaux correspond parfaitement à leur stade de croissance. Par contre, la couverture d'une fosse de lisier afin de capter les gaz et ensuite l'installation des équipements nécessaires à sa méthanisation comportent des investissements plus importants. Ces bonnes pratiques ont toutes des avantages écologiques, certaines ont même des avantages économiques, et elles contribuent directement à l'acceptabilité sociale de l'agriculture.»

La deuxième phase du projet «Je m'implique à la tonne!» vise plutôt la relève agricole. «Nous nous sommes associés aux établissements québécois d'enseignement agricole afin de diffuser auprès des étudiants l'ensemble des connaissances et des savoir-faire en matière d'agriculture zéro carbone. Il y aura même des stages à la ferme. Idéalement, nous aimerions que ces connaissances fassent partie du programme de base de ces établissements d'enseignement, afin que les futurs producteurs ou conseillers agricoles soient dès le départ sensibilisés aux enjeux écologiques et au développement durable en agriculture.»

Posséder le vent

Dans de nombreuses régions québécoises, on voit s'ériger des parcs d'éoliennes. Règle générale, ce sont des entreprises privées, contrat en approvisionnement d'Hydro-Québec en poche, qui négocient avec les habitants du territoire pour ensuite construire et exploiter les éoliennes. Sauf pour les résidants de la plaine agricole du sud de la MRC Lac-Saint-Jean-Est, où les agriculteurs, citoyens et municipalités ont choisi une autre voie.

«Au départ, il y avait beaucoup de discussions concernant la gestion des ressources naturelles dans la région. De plus, les agriculteurs commençaient à être sollicités par les entreprises privées d'énergie éolienne. Ils ont voulu se donner un moment d'arrêt avant de signer les contrats et, pendant les discus-sions, l'idée de former une coopérative a vu le jour», explique Patrick Côté, directeur général de la Coopérative Val-Éo.

«L'idée était de se regrouper afin de mettre en commun les droits éoliens ou ce qu'on appelle les contrats d'option. En premier, on pensait ainsi faire monter les enchères et obtenir un meilleur tarif pour les contrats d'option. Mais on s'est vite rendu compte qu'on pouvait aussi exploiter soi-même cette ressource.»

Stratégies économiques

Mais ici la coopérative avait ses limites, la Loi sur les coopératives ne permettant pas la mise en place de certaines pratiques souhaitées par la collectivité. «La Loi sur les coopératives permet seulement un apport financier de la part de ses membres, mais on voulait aussi trouver le moyen d'inclure un apport foncier, c'est-à-dire considérer le contrat d'option comme un apport menant à une part.» On a donc choisi de créer une société en commandite, la SEC Val-Éo, qui a commandité la Coopérative Val-Éo. «Le commanditaire peut alors être un individu, une municipalité ou une société de placements qui investit de l'argent dans la SEC en retour de parts. Mais l'agriculteur peut aussi y participer en investissant son contrat d'option.»

De plus, afin de satisfaire aux normes d'Hydro-Québec, qui exigeait que tout projet éolien qui lui était soumis devait comprendre la présence d'une société ayant une cote de crédit établie par une agence de notation, la Coop Val-Éo s'est associée à l'entreprise Algonquin Power, inscrite à la Bourse de Toronto. «Mais la participation d'Algonquin Power est limitée à 25 % de tout projet de parc d'éoliennes que nous développerons et elle peut uniquement investir dans les projets, et non dans la coopérative. La coopérative demeure toujours propriétaire des droits éoliens et la collectivité garde ainsi le contrôle de la ressource.»

Un première tentative d'obtenir un contrat en approvisionnement auprès d'Hydro-Québec a é-choué en 2007, mais la Coopérative Val-Éo a réussi sa deuxième tentative en obtenant, en 2010, un premier con-trat d'approvisionnement de 24 MW d'Hydro-Québec.

«Nous amorçons présentement une première phase d'appels à l'épargne publique, conformément aux règlements de l'Autorité des marchés financiers, par laquelle nous invitons les citoyens, les municipalités et les entreprises de la région à investir dans le projet. Cette première somme de 30 millions servira à financer les coût de développement jusqu'au début de la construction.» Un nouvel appel à l'épargne publique sera lancé pour la phase de construction. «Le coût total du projet avoisine 70 millions.»

Voyager en monorail au Québec


Le Québec a mis au monde son premier réseau de monorail lors d'Expo 67. Il s'agissait bien sûr d'un tortillard conçu à des fins récréatives. Rien à voir avec l'actuel projet de l'Institut de recherche en économie contemporaine (IREC), qui propose rien de moins que de doter le Québec d'un réseau interurbain de monorail électrique à haute vitesse. Si, à première vue, l'idée peut apparaître farfelue, un second coup d'oeil fait vite ressortir les avantages de pareille proposition.

«Au départ, nous avons commencé par une étude visant à chiffrer l'ensemble des projets d'électrification du transport collectif qui sont déjà dans les cartons des différentes agences de transport, explique Robert Laplante, directeur général de l'IREC. Mais ce sont tous des projets urbains. Aucun projet ne touchait les régions. C'est alors que nous avons eu l'idée du réseau interurbain de monorail.»

Dans un premier temps, l'IREC propose de construire un premier tronçon Montréal-Québec. «Il y a bien le projet d'un TGV, mais on en parle depuis trente ans et on est loin de le voir aboutir. Un projet de monorail serait moins coûteux et plus facile à mettre en place. Ensuite, on pourrait étendre le réseau à l'est comme à l'ouest, au nord comme au sud, afin de desservir les capitales régionales, ce que ne peut faire un TGV, efficace et rentable uniquement sur de longues distances.»

Technologie québécoise

La technologie sur laquelle reposerait le monorail est le moteur-roue développé par un chercheur québécois, Pierre Couture. «Nous avons déjà la technologie et le Québec possède une expertise dans la construction du matériel roulant pour le transport en commun. C'est un net avantage pour le réseau de monorail.»

Autre avantage: le réseau pourrait être construit sur les emprises existantes. «On pourrait l'installer sur le terre-plein de l'autoroute 20, par exemple.» Et comme le réseau serait construit en hauteur, il survolerait viaducs et autres obstacles. De plus, ce réseau serait équitable fiscalement. «Un TGV serait payé par l'ensemble des contribuables, comme le serait le réseau de monorail, mais ce dernier desservirait les régions, ce que ne ferait pas un TGV.»

Selon Robert Laplante, ce projet, estimé à 12 milliards de dollars pour l'ensemble du réseau interurbain, comporte de nombreux avantages pour le Québec. «Il y a d'abord les gains écologiques: système non polluant à l'électricité, abandon de la voiture au profit du transport collectif, etc. Mais il y a aussi des avantages économiques, comme la création de près de 90 000 emplois pour sa réalisation, ainsi que la mise en valeur de technologies et du savoir-faire québécois. Les retombées économiques profiteraient en premier au Québec. Et comme il s'agit d'un réseau à haute vitesse, capable d'aller de Montréal à Rimouski en moins de deux heures et demie, l'économie en temps de transport faciliterait et encouragerait les déplacements. En plus d'offrir aux régions un mode de transport collectif efficace, essentiel à leur développement économique et social. C'est un véritable projet de développement durable et un projet mobilisateur, ce dont le Québec a grandement besoin. Un véritable projet du XXIe siècle.»

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Collaborateur du Devoir