Rencontres du Mont-Blanc - « L'économie sociale est un modèle de développement durable complet »

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Thierry Jeantet, président des Rencontres du Mont-Blanc. <br />
Photo: Euresa Thierry Jeantet, président des Rencontres du Mont-Blanc.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La 5e édition des Rencontres du Mont-Blanc, l'équivalent du sommet de Davos pour l'économie sociale, se concentrera, du 9 au 12 novembre prochain, à trouver des façons de promouvoir ce modèle lors de la Conférence des Nations unies sur le développement durable, surnommée Rio +20, qui se déroulera en juin 2012. Entrevue avec Thierry Jeantet.

Il s'agit d'une année-charnière pour les Rencontres du Mont-Blanc. D'abord parce que la 5e édition aura entre autres pour objectif de transformer et réformer les Rencontres elles-mêmes. L'association veut s'agrandir et étendre sa plateforme à une échelle plus internationale en intégrant plus de représentants des autres continents et en variant les lieux où se tiendront les sommets d'une édition à l'autre.

Charnière, aussi, parce que cette édition 2011 se déroulera à la veille de la Conférence de Rio +20, qui retiendra l'attention de la planète du 4 au 6 juin 2012. Vingt ans après la Conférence de Rio sur l'environnement, où 178 gouvernements avaient adopté l'Agenda 21, l'ONU retourne dans la métropole brésilienne pour s'assurer de l'engagement politique mondial envers le développement durable. Les deux thèmes principaux de cette conférence porteront sur l'économie verte et sur le cadre institutionnel nécessaire au développement durable.

Une économie modèle

À Chamonix, à partir du 9 novembre prochain, on échangera beaucoup sur les moyens de porter l'économie sociale comme modèle jusqu'à cette conférence. «Pour nous, c'est un enjeu fondamental de démontrer que l'économie sociale est un modèle de développement durable complet», dit Thierry Jeantet, président des Rencontres du Mont-Blanc, lors d'une entrevue téléphonique avec Le Devoir. Rappelant que l'enjeu du développement durable est plus large que la question écologique et qu'il s'appuie sur trois «piliers» — économique, sociale et écologique — il voit en l'économie sociale une façon de faire incontournable. «Qui peut mieux que l'économie sociale associer ces trois piliers? Je dirais en fait que c'est consubstantiel à l'économie sociale de lier ces trois piliers», considère-t-il, à propos de ce modèle qui repose sur un système de propriété à la fois privé et collectif, une gestion démocratique ainsi qu'une répartition juste des excédents.

Un comité scientifique, piloté par Louis Favreau et Gérard Boismenu, travaille actuellement à la rédaction d'un rapport des Rencontres du Mont-Blanc, qui sera envoyé à près de 200 chefs d'État avant que ceux-ci ne se présentent à la Conférence de Rio +20. «C'est un texte intéressant, car il comporte à la fois une analyse ainsi que des propositions de chantier et, du coup, des interpellations aux chefs d'État», explique Thierry Jeantet. Au moins 25 propositions seront au coeur de ce rapport et préciseront, entre autres, l'importance de promouvoir un mode de gouvernance partagé, une démocratisation de l'économie et des moyens pour nourrir l'ensemble de la population mondiale.

Ce rapport sera présenté le 10 novembre et soumis aux participants des Rencontres du Mont-Blanc, qui en discuteront en profondeur pour y apporter des modifications et l'approuver. «Peut-être que ce sera plus que des retouches. C'est un débat ouvert», reconnaît Thierry Jeantet.

Vers un dialogue

Il y a une volonté, donc, de prendre contact avec le monde politique qui s'illustre dans ce rapport, mais aussi dans la programmation des Rencon-tres du Mont-Blanc, avec la participation, entre autres, d'Inacio Lula da Silva, ancien président du Brésil, et de Michel Rocard, ancien premier ministre français. Outre les politiciens, les Rencontres du Mont-Blanc tenteront aussi d'interpeller les responsables politiques et administratifs, les collectivités, les syndicats et même certaines entreprises du secteur économique traditionnel. «L'économie sociale veut renforcer ses partenariats, explique Thierry Jeantet, aussi directeur général du groupement économique Euresa. Il faut un dialogue pour avancer. L'économie sociale veut se présenter comme un modèle, mais elle ne veut pas être le modèle unique, sinon ce serait dangereux. Nous sommes dans un monde pluriel. Ce que nous voulons, c'est que l'économie sociale prenne toute sa place dans ce monde pluriel, donc beaucoup plus de place qu'aujourd'hui.»

Car, depuis quelques années, le capitalisme ne règne plus comme un modèle incontestable. «L'emboîtement» de plusieurs crises, soit écologique, climatique, énergétique, alimentaire et financière, a prouvé ses limites et stimulé la recherche «d'autres voies concurrentes par rapport au modèle traditionnel, mais qui ne prétendent pas être des voies uniques et dominantes». Si le problème de visibilité de l'économie sociale se posait comme l'un des principaux défis lors de la création des Rencontres du Mont-Blanc, en 2004, la situation a bien changé depuis, même si plus que jamais l'association sent le besoin de communiquer, de diffuser, de se faire connaître.

«On sent qu'il y a une prise de conscience que, face au vieillissant modèle capitaliste, il est temps de regarder quelles sont les autres voies qui peuvent être empruntées. C'est pour ça qu'il est urgent que l'économie sociale se donne les moyens de dialoguer», insiste l'auteur du livre L'économie sociale, une alternative au capitalisme, paru en 2008 aux éditions Economica.

«Je pense qu'il faut que l'économie sociale prenne toute sa place dans le monde marchand — parce qu'elle est un élément régulateur d'une mondialisation qui devrait s'humaniser — et qu'elle garde et développe toute sa place dans le monde non marchand. Une des caractéristiques de l'économie sociale, c'est d'être capable de s'adapter à la fois aux défis de ces deux mondes. Je pense que c'est justement le seul modèle qui est capable de gérer cette dualité.»

À son avis, cette dimension à la fois privée et collective de l'économie sociale en fait «un système de propriété très moderne, qui a inspiré ceux qui ont créé les logiciels libres, et qui eux inspirent maintenant une réflexion sur les semences libres» en agriculture. Ces logiciels libres, plus souvent désignés selon leur appellation anglaise, Open Source, feront d'ailleurs l'objet d'une conférence dans la section consacré à Rio +20 durant les Rencontres du Mont-Blanc. Offerts gratuitement et facilement accessi-bles via le web, les logiciels libres représentent, pour Thierry Jeantet, un «cas de propriété partageable maximum», ainsi qu'«une nouvelle forme d'économie sociale». «Il ne faut jamais oublier que l'une des origines de l'économie sociale, c'est de donner accès, au plus grand nombre, aux produits, aux services et aux moyens de travailler.»