Regroupement des Centres d'amitié autochtones du Québec - Le respect des valeurs du passé est garant de l'avenir

Karl Rettino-Parazelli Collaboration spéciale
Ghislain Picard<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Ghislain Picard

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Les communautés autochtones qui vivent dans les villes du Québec semblent avoir trouvé, dans l'économie sociale, une solution prometteuse aux problèmes de pauvreté et d'exclusion sociale qui les touchent. Le préforum qu'elles organisent, en marge du Forum international de l'économie sociale et solidaire (FIESS), leur permettra de faire connaître leurs succès, mais surtout de convaincre les gouvernements et les acteurs autochtones de la province que leur solution en est une d'avenir.

Lorsqu'il a décidé de prendre le virage de l'économie sociale en 2005, le Regroupement des Centres d'amitié autochtones du Québec a vu, dans cette nouvelle façon de penser le développement économique, une occasion à saisir. L'entrepreneuriat social est apparu non seulement comme un moyen d'offrir services et emplois mieux adaptés aux réalités autochtones, mais aussi comme un «bel outil d'autonomie et d'autodétermination» pour ces communautés.

«Les valeurs de l'économie sociale sont tout à fait compatibles avec celles portées par les autochtones, comme l'attachement à la terre ou l'importance de la notion de collectivité», explique Édith Cloutier, présidente du Regroupement des Centres d'amitié autochtones du Québec (RCAAQ), au nombre de dix, et directrice générale de celui de Val-d'Or.

Le domaine de l'économie sociale regroupe essentiellement de petites entreprises locales à but non lucratif, autonomes par rapport à l'État, dont les activités visent à améliorer les conditions sociales, économiques ou écologiques d'une collectivité. Pour le RCAAQ, le but est donc d'offrir des services mieux adaptés aux réalités des autochtones en milieu urbain.

«On pense que, par les centres d'amitié et la pratique de l'économie sociale, on répond à des besoins qui ne seraient peut-être pas comblés autrement, constate Josée Goulet, directrice générale du RCAAQ. Les centres d'amitié sont des espaces démocratiques et ont des assemblées générales annuelles qui permettent aux citoyens autochtones des villes d'émettre leurs besoins.»

Une porte d'entrée vers l'emploi

Les initiatives d'économie sociale autochtones peuvent notamment prendre la forme de boutiques d'art et d'artisanat, de CPE autochtones ou, comme à Val-d'Or, d'un service d'hôtellerie. Cette coopérative héberge et nourrit principalement des Cris de la baie James en visite pour des consultations médicales, en plus d'employer une vingtaine d'autochtones de l'endroit. Elle participe ainsi au développement d'une véritable économie autochtone dans la région.

«Grâce à notre service d'hôtellerie, on a été capable de donner à des autochtones une dignité par le travail, mais aussi une estime de soi et une valorisation. On leur a offert une porte ouverte, quand toutes les portes sont souvent fermées pour ces personnes-là», précise Édith Cloutier.

Parce que non seulement les besoins des autochtones répartis dans les villes du Québec sont parfois mal comblés, mais les préjugés à leur endroit sont tenaces. Alcoolisme, toxicomanie, manque de ponctualité: nombreux sont ceux qui les discriminent, ce qui complique leur accès à l'emploi.

C'est pourquoi des initiatives d'économie sociale comme celle du Centre d'amitié autochtone de Val-d'Or permettent aussi à des membres de la communauté de se tailler une place sur le marché du travail. «C'est ça aussi, les valeurs prônées par l'économie sociale: on apporte à ces personnes-là, qui vivent des barrières, une estime et une confiance en soi qui vont ensuite leur permettre d'être mieux outillés, d'avoir un bagage d'expérience et des références pour solliciter des emplois à l'extérieur du centre ou à l'extérieur d'un milieu autochtone, s'enthousiasme Mme Cloutier. Grâce à l'économie sociale, on espère donc que les autochtones deviendront de réels participants à l'essor économique du Québec ou du Canada», ajoute-t-elle.

Le chef de l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, croit lui aussi que l'économie sociale offre la chance aux autochtones des villes de s'émanciper. «Elle permet à moyen ou long terme l'autodétermination des communautés, mais aussi l'autodétermination de l'individu. Selon ce que j'observe depuis plusieurs années, l'économie sociale, c'est une sorte de transit vers d'autres possibilités», affirme-t-il, tout en saluant la persévérance des autochtones qui font fi des trop fréquents obstacles sociaux.

Économie sociale et communautés autochtones font donc bon ménage, mais, comme c'est le cas pour bien des organismes à but non lucratif, le nerf de la guerre, c'est l'argent. Et, pour l'instant, le financement gouvernemental n'est pas aussi soutenu qu'espéré.

Le gouvernement du Québec estime à huit milliards de dollars son investissement dans l'économie sociale entre 2003 et 2008. Il verse annuellement 650 000 $ au Chantier de l'économie sociale du Québec, comme l'a annoncé son Plan d'action gouvernemental pour l'entrepreneuriat collectif de 2008.

De son côté, le gouvernement fédéral a mis sur pied certains programmes pour encourager la croissance des entreprises en région ou le développement économique communautaire. Ottawa s'est par exemple engagé en 2004 à «améliorer l'accès des entreprises sociales aux programmes et aux services offerts aux petites et moyennes entreprises», ce qui fait dire à la présidente-directrice générale du Chantier de l'économie sociale du Québec, Nancy Neamtan, que le modèle économique préconisé par nos gouvernements est à revoir.

«De façon plus globale — et ça ne touche pas seulement les Premières Nations — les politiques économiques de nos gouvernements ont été basées sur un modèle unique, qui est l'entreprise privée à capital-actions, note-t-elle. Il faut repenser le développement économique. Et si on pense le développement économique autrement, avec une vision de durabilité, ça exige qu'on revisite beaucoup de politiques publiques.»

Le chef Ghislain Picard pense lui aussi qu'«il y a encore une certaine idéologie qu'il faudra corriger au niveau du présent gouvernement fédéral». «Présentement, le fédéral investit "zéro" dans les programmes de développement économique en milieu autochtone. Il n'y a absolument aucune mesure qui soutient l'entrepreneuriat social. Présentement, ce sont des mesures qui visent le démarrage d'entreprises», déplore quant à elle Édith Cloutier.

Le prochain Forum international de l'économie sociale et solidaire sera donc l'occasion, pour le RCAAQ et les communautés autochtones de la province, de se faire entendre. Faire la promotion de l'économie sociale, certes, mais aussi exiger que les politiques publiques soient mieux orientées pour appuyer ce que le Regroupement des centres d'amitié autochtones a désigné dès 2005 comme «l'économie de l'avenir».

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Collaborateur du Devoir