Éthique des organisations - Enron avait un code d'éthique de 60 pages!

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
Photo: Agence Reuters Richard Carson

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

D'après une récente étude menée par Statistique Canada, les Canadiens se disent de plus en plus préoccupés par la consommation éthique et responsable. Devant cette évolution des mentalités, nombre d'entreprises ont, ces dernières années, amorcé un virage éthique. Mais comment savoir si celles-ci s'avèrent réellement préoccupées ou si elles cherchent plutôt à se donner bonne conscience? «En s'intéressant de près à leurs documents corporatifs», répond Michel Dion, spécialiste en éthique.

Professeur à l'Université de Sherbrooke, Michel Dion s'intéresse à l'éthique des organisations depuis plus de 20 ans. Au cours de sa carrière, il a analysé des dizaines de codes d'éthique et de documents d'entreprise en provenance d'organisations canadiennes, mais également internationales.

D'après l'homme, depuis le milieu des années 1980, l'éthique occupe une place grandissante dans les documents des entreprises. Mais si certaines organisations démontrent une réelle préoccupation pour l'éthique, nombre d'entre elles s'en servent surtout pour se donner bonne conscience.

«Beaucoup utilisent les documents d'entreprise comme des outils de relations publiques pour donner une bonne image de l'entreprise, mais, en réalité, à long terme, ce genre de comportement est nuisible pour l'organisation, car jamais elle ne pourra tenir ses engagements. C'est exactement ce qui s'est produit avec Enron, qui avait un code d'éthique de 60 pages mais qui, dans la réalité, ne respectait pas du tout les valeurs qui y étaient énoncées», souligne M. Dion.

Il importe donc d'être vigilant. Aussi, pour juger du degré de préoccupation éthique d'une entreprise, M. Dion suggère de porter une attention particulière à la cohérence de son discours moral. «Il faut s'intéresser à tous les documents de l'entreprise qui sont susceptibles de traiter d'éthique. C'est très important qu'il y ait une cohérence au plan des valeurs, sinon on ne peut se fier à son langage moral. Ce qui est malheureux, c'est que, dans beaucoup de cas, il y a un manque de cohérence flagrant», remarque M. Dion.

Le code d'éthique

Implanté dans la plupart des grandes entreprises, mais moins répandu dans les petites, le code d'éthique est le premier document d'entreprise auquel on doit s'intéresser pour juger du discours moral d'une organisation.

Lorsqu'il est bien rédigé, un code d'éthique doit exprimer clairement les valeurs de l'entreprise, et ce, dans toutes les sphères de l'organisation: santé et sécurité au travail, réciprocité avec les partenaires d'affaires, protection de l'environnement, rentabilité, qualité du produit, liens avec la collectivité locale, communication avec les actionnaires, etc.

Il doit également contenir le moins de références juridiques possible. «Il y a beaucoup de confusion entre l'éthique et le juridique au sein des entreprises et, conséquemment, les codes d'éthi-que tendent à être très légalistes. Normalement, il faudrait que les organisations produisent séparément des documents qui expliquent aux employés l'environnement juridique de l'entreprise et des documents éthiques qui expliquent les valeurs de l'entreprise, mais on ne voit pratiquement jamais cela», explique M. Dion.

D'après le spécialiste, même s'il est relativement bien rédigé, un code d'éthique devrait toujours s'accompagner d'une formation en éthique pour les employés. Celle-ci permet de s'assurer que le code est compris par l'ensemble des membres de l'organisation et elle peut même donner lieu à des sessions de clarification de valeurs.

«Encore là, il faut être vigilant et s'assurer que la formation soit donnée par des consultants spécialisés en éthique. Si, par exemple, on fait de la formation contre le harcèlement ou la discrimination et que cette formation est donnée par un avocat, le message qui est lancé, c'est qu'il s'agit d'une question juridique et non pas éthique. Ce n'est pas la même chose», remarque M. Dion.

L'énoncé de valeurs


Autre instrument faisant état des préoccupations éthiques de l'entreprise, l'énoncé de valeurs est au Québec moins populaire que le code d'éthique. Lorsqu'il est adopté par une entreprise, il doit clairement énoncer les valeurs auxquelles adhère l'organisation.

«Lorsque les entreprises ont un énoncé de valeurs, on peut l'utiliser comme premier outil de comparaison, soutient M. Dion. On regarde si les valeurs qu'il contient correspondent à celles formulées dans le code d'éthique. On a souvent de drôles de surprises!»

Mission et vision de l'entreprise

Contenus généralement en quelques lignes et d'ordinaire disponibles dans les sites des organisations, les énoncés de mission et de vision de l'entreprise constituent d'excellents points de comparaison pour analyser le discours moral.

D'après M. Dion, il n'est pas rare que des entreprises qui se proclament très proactives dans un domaine ne fassent point état, dans leurs énoncés de mission et de vision, des valeurs censées leur tenir à coeur.

«Par exemple, si vous prenez une entreprise considérée comme très verte, allez voir si, dans la mission et la vision de l'entreprise, la notion d'environnement est là. Les résultats sont étonnants. Souvent, on retrouve l'environnement dans le code d'éthique et dans l'énoncé de valeurs, mais beaucoup plus rarement dans la mission ou la vision de l'entreprise. Disons que ça donne une impression incertaine des réelles valeurs de l'organisation», note le spécialiste.

Rapport de responsabilité sociale

De plus en plus utilisés par les entreprises québécoises, les rapports de responsabilité sociale permettent également d'analyser le discours moral d'une organisation. Censés rendre compte des préoccupations et des initiatives économiques, sociales et écologiques d'une entreprise, ils ne sont pas toujours fidèles à leur mission.

«On retrouve souvent des aberrations dans ces rapports-là, affirme M. Dion. Par exemple, il y a des banques canadiennes qui, dans leur rapport, vont se dire fières d'avoir payé leurs impôts. Je suis désolé, mais, au Canada, payer ses impôts, c'est obligatoire, alors il n'y a pas de quoi être fier de ça! Il faut se demander si ce qui est inscrit dans le rapport a sa raison d'être, si cela fait véritablement référence à l'éthique et si cela concorde avec les valeurs de l'entreprise.»

Politiques organisationnelles

Fréquemment négligées lors des analyses du discours moral d'une entreprise, les politiques organisationnelles doivent être prises en compte pour juger du degré de préoccupation éthique d'une organisation. Souvent, elles reflètent certaines valeurs qui ne se retrouvent nulle part ailleurs dans les documents d'une entreprise.

«Par exemple, on peut avoir une politique écologique dans une entreprise, mais ne pas trouver de chapitre sur l'environnement dans le code d'é-thique. La raison pour laquelle ça se retrouve là, c'est que les politiques n'impliquent souvent pas un processus de sanction disciplinaire si elles ne sont pas respectées. Le code d'éthique, lui, prévoit des sanctions. C'est donc bien important de faire le lien entre les politiques et le code», avance le spécialiste.

Vers de meilleures pratiques

Si la plupart des entreprises québécoises ont encore beaucoup à faire avant de pouvoir se targuer de tenir un discours d'entreprise moral et cohérent, la situation tend tout de même à s'améliorer depuis quelques années.

D'après Michel Dion, l'adoption de certains outils pourrait permettre aux organisations de la province d'améliorer leur performance en la matière. Il songe notamment à l'emploi de répondants à l'éthique dans les organisations, à la création d'agences de notation telles que celles qui oeuvrent en Europe ou encore à la production de rapports faisant état des mesures concrètes qui ont été prises pour améliorer l'éthique au sein des entreprises.

«Je me rappelle avoir lu un rapport faisant état de l'ensemble des demandes d'information sur l'éthique et de toutes les dénonciations qui avaient été faites dans une entreprise, raconte M. Dion. Le rapport rendait compte de toutes les sanctions qui avaient été prises, c'était très détaillé. Ça montrait la transparence de l'organisation et ça permettait de comprendre comment le code était appliqué au quotidien. J'ai trouvé ça très intéressant. Peut-être que c'est un outil qui n'est pas adapté à toutes les entreprises, mais c'est vers ce genre de comportement qu'il faut tendre.»

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Collaboratrice du Devoir