La situation de la langue - Vers une cassure entre Montréal et le reste du Québec

La ministre Christine St-Pierre a noté qu’il y a maintenant une majorité d’immigrants allophones qui optent pour le français.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La ministre Christine St-Pierre a noté qu’il y a maintenant une majorité d’immigrants allophones qui optent pour le français.

L'Office québécois de la langue française (OQLF) a publié la semaine dernière cinq études qui dressent le portrait démolinguistique du Québec. La ministre de la Culture et des Communications, Christine St-Pierre, tout comme le premier ministre Jean Charest, y a vu des signes indiquant que la situation du français s'améliorait, tandis que l'opposition y trouvait la confirmation que Montréal s'anglicise. Or pour les chercheurs, les données ne permettent pas de tirer de telles conclusions.

Dans une de ces études, le démographe et président du Comité de suivi de la situation linguistique de l'OQLF, Marc Termote, avec la collaboration de Frédéric Payeur et de Normand Thibault, met à jour les études qu'il avait déjà réalisées sur les perspectives démolinguistiques du Québec et de la région de Montréal. Ainsi, selon ses projections, les francophones deviendront minoritaires sur l'île de Montréal, passant de 54 % à 47,5 % en 2031. Ce n'est pas la communauté anglophone qui en profitera — le nombre de locuteurs anglophones à la maison connaîtra une baisse, de 25 % à 23 % —, mais plutôt les allophones dont la proportion grimpera de 21 % à 30 % en raison de l'immigration et du départ de francophones vers la couronne de Montréal.

Au nom du Parti québécois, le député de Drummond, Yves-François Blanchet, à la lumière de ces données, a répété ce que le précédent critique péquiste, Pierre Curzi, affirmait. Le nouveau porte-parole a souligné la nécessité de regarder la réalité en face et de constater le recul du français. «Montréal s'anglicise», a-t-il déclaré en concluant à l'échec des mesures de francisation des immigrants et en invoquant la possibilité de diminuer le nombre d'immigrants que le Québec accueille chaque année. C'est ce que François Legault, et l'Action démocratique du Québec avant lui, ont proposé, soit de faire réduire de 50 000 à 45 000 le nombre annuel de nouveaux arrivants au Québec.

Le même problème

«Je n'ai jamais dit que Montréal s'anglicise», précise au Devoir Marc Termote, qui dit s'exprimer non pas à titre de président du Comité de suivi de l'OQLF, mais en tant que chercheur. «C'est aller un peu vite en besogne: le groupe anglophone a exactement le même problème que le groupe francophone à Montréal.»

Rappelons également qu'il s'agit de données sur la langue parlée à la maison et non pas de la langue d'usage public — au travail, dans les commerces ou dans le voisinage. Dans ce contexte, affirmer que Montréal s'anglicise, c'est dire que le français recule — ou que l'anglais progresse — comme langue d'usage public, car rares sont les allophones qui utilisent leur langue maternelle comme langue d'usage public — à peine 1 % d'entre eux, selon une étude du Conseil supérieur de la langue française (CSLF) de 1997. Or, l'OQLF n'a pas publié de nouvelles données sur la langue d'usage public à Montréal. Dans la première moitié de 2012 cependant, l'OQLF publiera une étude sur la langue d'usage dans les commerces et les affaires et une autre étude suivra qui portera sur la langue de travail.

Pour le gouvernement Charest, les dernières études de l'OQLF contiennent des éléments qui le confortent dans son optimisme quant à la situation du français, même à Montréal. Christine St-Pierre se montrait rassurante, relevant qu'il y a maintenant une majorité d'immigrants allophones (51 %) qui optent pour le français quand ils abandonnent leur langue natale, contre 39 % en 1996.

«Je suis toujours sidéré par l'importance qu'on accorde à ces transferts linguistiques. Il y a très peu de transferts», signale Marc Termote. Ainsi, il y a un gain net de 3000 francophones par an seulement qui provient des substitutions linguistiques parmi les allophones. «C'est dérisoire», juge le démographe. Le Québec a accueilli 54 000 immigrants en 2010 et projette d'en admettre 50 000 pour les prochaines années, dont quelque 85 % sont allophones.

Au bout de quelques générations, les allophones au Québec finissent tous par abandonner leur langue d'origine pour adopter comme langue d'usage à la maison le français ou l'anglais, deux langues qui sont en concurrence dans la région de Montréal. Mais ce processus de substitution est lent, et l'afflux de nouveaux immigrants année après année associé à la faible fécondité des francophones et à l'étalement urbain sont les facteurs de l'inéluctable minorisation des locuteurs francophones à la maison.

Pour Alain Bélanger, professeur à l'Institut national de recherche scientifique (INRS), qui a signé avec Réjean Lachapelle et Patrick Sabourin une des études rendues publiques par l'OQLF, la proportion des substitutions en faveur du français est beaucoup plus importante ces dernières années que par le passé, notamment depuis l'application de la loi 101. En 1971, 70 % des immigrants qui délaissaient leur langue maternelle optaient pour l'anglais; en 2006, la proportion est inversée. «Il y a eu amélioration, mais on part de loin», fait observer Alain Bélanger. De fait, la proportion des substitutions vers le français devrait s'élever à 90 % pour que les francophones ne perdent pas de terrain, ajoute-t-il.

Dans cette étude sur la persistance et l'orientation linguistiques des allophones au Québec, on note aussi que l'augmentation des transferts vers le français s'explique aussi par la composition de l'immigration. Elle provient davantage de pays dits «francotropes» (pays de la francophonie et pays de langue latine — italien, espagnol roumain). Pour les pays «anglotropes» (les pays du Commonwealth et les pays de langue slave ou germanique), ce pourcentage chute à 11 % seulement.

Même si le caractère français de Montréal dépend davantage de la langue d'usage public plutôt que de la langue parlée à la maison, la situation dans 20 ans sur l'île de Montréal, où la majorité de la population ne sera plus francophone, sera incongrue. «Est-ce qu'on peut imaginer que les immigrants vont être très attirés par le français le jour où les francophones compteront pour 40 % de la population?» se demande Marc Termote. Cette présence accrue des allophones se répercutera aussi dans la grande région de Montréal. Pour la première fois d'ailleurs, la couronne de Montréal a connu un déclin des francophones. «S'il y a une inquiétude, c'est aussi la cassure qui se produira entre Montréal et les régions. On s'en va vers une société totalement cassée», croit Marc Termote.
22 commentaires
  • Claude Kamps - Inscrit 17 septembre 2011 06 h 16

    La langue à la maison ou d'enseignement ne sont pas les plus importantes.

    La plus dynamique, celle qu'on demande au bureau de poste ou de vote, la langue d'échange entre individus, celle qu'on comprend le plus vite sur les annonces, affiches est la plus importante.
    Et vu sa facilité l'anglais, la langue international par excellence, est la plus courue et le sera de plus en plus.
    Si nous voulons garder le français comme langue véhiculaire entre individu il faudra exiger celle-ci, mais comme le québécois est une bonne pâte, il fera l'effort de parler en anglais pour sauver du temps...
    L'anglicisation de la langue à la maison se fera naturellement après une ou deux générations tout naturellement.

    En fait l'anglais en affichage par exemple, s’arrêtait en 1975 à St Laurent, mais maintenant le plateau est devenu anglais, jusqu'à Papineau...
    Quand aux unilingue anglais il trouvent sans problème du travail partout, à Longueuil, par exemple, un livreur de pizza Domino est venu me délivrer une pizza sans savoir même le prix en français...

  • Michel Simard - Inscrit 17 septembre 2011 08 h 12

    Il commence à être temps que quelqu'un le dise...

    Qu'on s'en va directement vers une cassure entre Montréal et les autres régions du Québec. Les ruralistes aiment tellement haïr Montréal, sans vouloir voir qu'un Québec sans Montréal n'est que la moitié de lui-même et s'en va directement vers sa marginalisation comme nation.

  • Patrick M. Gouin - Inscrit 17 septembre 2011 09 h 35

    Pour un visage français de Montréal

    On constate aisément tout cet affichage commercial en anglais, surtout à Montréal. Or, le problème dit-on, c'est que ces noms sont des marques de commerce protégées par les lois sur la propriété intellectuelle.
    Au Canada, si on désire enregistrer un nom à titre de marque de commerce, cela doit se faire au fédéral.

    http://www.ic.gc.ca/eic/site/cipointernet-internet

    Au Canada aussi, il y a une loi sur les langues officielles, dont le français.
    La Charte de la langue française oblige les commerces d'utiliser leur marques de commerce françaises, s'ils en ont une. Encore faut-il qu'ils les enregistrent ainsi.
    Réf : Charte de la langue française, règlement sur l’affichage public et la publicité commerciale :

    25. Dans l'affichage public et la publicité commerciale, peuvent être rédigés uniquement dans une autre langue que le français:

    4° une marque de commerce reconnue au sens de la Loi sur les marques de commerce (L.R.C. 1985, c. T-13), sauf si une version française en a été déposée.

    Au Canada on n'oblige pas l'enregistrement de marques dans les 2 langues officielles.
    Si on le faisait, le problème d'affichage en anglais à Montréal serait résolu en grande partie.

    Il faudrait interpeller le Commissaire aux langues officielles à ce sujet.

  • Audrey Provencher-Girard - Inscrite 17 septembre 2011 10 h 00

    On veut des condos faits pour les familles!!!

    J'adore la ville et y vivre en tant que jeune professionnelle. Mais lorsque sera venu le temps de fonder une famille, j'aspirerai d'autant à être propriétaire et à un milieu dz vie francophone et sain. Si vous voulez me garder sur l'île, remplissez ces deux conditions!!! La meilleure façon selon serait de développer des tours à condos composées es d'unités familiales et conçues pour cela (insonorisation et nombre de pièces notament!!!). A proximité ou même intégré on retrouverait minimalement garderie, épicerie, parc, pharmacie et école primaire.

    Quand les promoteurs auront compris ce concept là, qu'ils le proposeront à des prix compétitifs (il faut que le discours des futurs acheteur soit "ça vaut le coup de payer plus cher pour m'éviter le trafic") et idéalement près d'un métro, alors les francophones y verront un milieu où ils désireront voir grandir leur enfants.

    Citation du film champs de rêve: "Si tu le bâtis, ils viendront" amen

    Ps/ cette proposition ne tiens pas compte du mode de gestion (comité, règlement, voisin récalcitrant, dépenses favoritistes) des condos qui semble infernales actuellement. Cette problématique mérite à elle seule une réflexion supplémentaire avant que ce type de projet soit envisageable.

    Audrey