Communication et grands projets - Il est possible de contrer le syndrome « pas dans ma cour »

Les grands projets ne peuvent plus être réalisés de la même façon qu'ils l'étaient il y a 30 ans. La consultation, la concertation et l'éducation, bref, les communications, sont devenues primordiales pour leur réussite. Or, dans le domaine des ressources naturelles, la pratique ne semble pas encore bien adaptée à cette nouvelle donne.

Elle est définitivement révolue, l'époque où on expropriait sans gêne, où on chassait, dans l'indifférence, des autochtones ou des habitants de leur terre dès la découverte d'un filon. Terminée, aussi, cette période où la communication d'un grand projet se limitait à diffuser une publicité ou simplement à aviser la population des contrariétés, le temps d'effectuer les travaux. La consultation, l'éducation et la concertation sont dorénavant incontournables. Si elle n'est pas prise au sérieux, une communication bâclée peut facilement ruiner un projet.

Jean-Paul Lamy, chargé de mission en communication pour le Grand Lyon, explique que, maintenant, «on est très en amont au niveau de la communication [...], bien avant qu'on puisse même montrer une image du projet». À son avis, une consultation dès le départ, sans tomber dans la coproduction, «est souvent ce qui enrichit la construction».

«Les gens n'avalent plus les informations comme ils les avalaient il y a 30 ans. Ils sont éduqués et vont rapidement s'informer via Internet», note Valérie Lehmann, professeure en gestion de projet à l'UQAM. «On est obligé d'aller vers les gens, de faire, de construire et même d'élaborer les projets avec les gens. On ne peut plus simplement leur expliquer que ce qu'on fait est bien, mais on est obligé d'avoir un dialogue pour regarder ce qui est faisable et acceptable.»

Cette nouvelle démarche qui s'impose dans les communications a parfois été un gage de succès, surtout dans le contexte du développement urbain. «Le bon exemple de cette démarche collaborative, c'est le Quartier des spectacles, qui embauche des gens pour ne faire que des consultations pendant des mois. Ça, c'est un modèle intéressant», souligne Valérie Lehmann, pour ce chantier aux antipodes de celui, amorcé il y a quelques années, d'un casino dans le quartier Pointe-Saint-Charles. Les communications et les consultations escamotées dans la gestion de ce projet l'avaient mené tout droit vers un échec.

Les ressources naturelles en panne de modèle


Mais le colloque sur la communication et les grands projets de ces 24es Entretiens Jacques-Cartier, qui se veut la suite logique de celui tenu entre chercheurs lors du dernier congrès de l'ACFAS, se concentrera sur un secteur où la question est brûlante d'actualité: les ressources naturelles. Au Québec comme en France, «on commence à avoir épuisé l'exploitation des ressources naturelles dans des régions désertes et un peu isolées. Donc, on commence à en chercher aux endroits où il y a des gens. Et ça change la dynamique», remarque Bernard Motulsky, titulaire de la chaire de recherche en relations publiques et communication marketing à l'UQAM. «On ne peut plus faire de projets qui vont passer inaperçus, parce que la mobilisation est assez facile et marche assez bien.» Les efficaces levées de boucliers devant les derniers projets gaziers, hydroélectriques, miniers et éoliens en fournissent la preuve.

Pour l'instant, Bernard Motulsky reconnaît que, dans le secteur des ressources naturelles, «on trouve difficilement des exemples» de communications bien arrimées à la gestion de projet. Le modèle qui persiste renvoie à l'exploitation des ressources hydroélectriques qui associe les collectivités locales ou autochtones au développement en les employant. Un modèle qui «ne marche pas forcément et qu'Hydro-Québec essaie d'améliorer», commente Valérie Lehmann.

Mais le modèle du Quartier des spectacles peut-il être appliqué à des projets d'exploitation des ressources naturelles? Les réponses sont mitigées. Valérie Lehmann croit que, en effet, cette manière de faire aurait pu être utilisée pour les gaz de schiste. Bernard Motulsky voit les choses sous un angle plus complexe: «Dans le milieu urbain, les architectes peuvent modifier les plans. Mais, pour la technologie qu'on utilise pour extraire un minerai ou du gaz, on n'a pas le choix. Donc, on ne peut pas être en concertation complète et constante.»

Valérie Lehmann ajoute aussitôt des bémols, en citant le cas d'Aix-en-Provence, dont Nordine Hadjeri, directeur Nhéolis, viendra parler lors du colloque. À la suite d'une opposition, «ils n'ont pas réussi à développer des politiques de parcs éoliens. Alors, ils ont développé un petit éolien urbain, qui, lui, a été accepté rapidement. Donc, c'est aussi porteur d'innovation, le fait de ne plus réussir à faire comme on faisait auparavant.»

Outre les contraintes technologiques, un autre défi majeur des communications, dans le cadre des ressources naturelles, réside dans la vulgarisation scientifique. «La géologie et l'exploration minière, c'est assez complexe. Et la complexité, ça s'accorde très mal avec la communication», explique M. Motulsky. Tout un pan du colloque sera d'ailleurs dédié à ce défi de traduction. «Même si c'est du dialogue, il faut expliquer, il faut échanger. Comment on fait ça quand il faut présenter des réalités complexes et scientifiques à un grand public?», se questionne Valérie Lehmann.

Investissements et ressources en communications


Bernard Motulsky sort un diagramme préparé par le Conseil canadien des ressources humaines de l'industrie du pétrole. Des boîtes de différentes grosseurs présentent la proportion des employés dédiés à chaque secteur. La boîte réservée aux relations avec les parties intéressées, qui incluent tous ceux qui travaillent sur l'acceptabilité sociale d'un projet et dans les relations publiques, demeure relativement petite. «Je pense que, dans quelques années, cette boîte-là, elle va avoir pas mal plus d'importance, prédit sans hésiter M. Motulsky. Dans certains cas, ça peut complètement faire foirer un projet si on n'y a pas investi assez de ressources», justifie-t-il.

Même son de cloche chez Jean-Paul Lamy, du côté des projets qui ne sont pas nécessairement liés aux ressources naturelles. «Il faudrait qu'on consacre plus d'argent et de moyens. Actuellement, je suis sur cinq gros projets. Je n'y arrive pas. On ne gère que les urgences, mais c'est compliqué de vraiment faire du travail d'anticipation correct en étant sur autant de gros projets qui mobilisent des fonds importants au niveau des ressources humaines et budgétaires.»

Cette nécessité ne tardera peut-être pas à se faire sentir dans le secteur privé, qui a «une charge communicationnelle plus grande», assure Bernard Motulsky. «Le projet d'un promoteur privé va avoir plus de preuves à montrer, quant à son intérêt public, qu'un projet public». Sans compter les partenariats publics-privés (PPP), pour lesquels «il faut non seulement expliquer le bien-fondé du projet, mais aussi le mode d'opération. Et c'est compliqué. Donc, la charge des communications est plus importante. Si on ne prend pas la peine de fournir l'information ou de l'expliquer, le PPP devient un peu plus discrédité chaque fois.»

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