À la croisée de la science et de la politique - Il est devenu possible de faire de la biotechnologie à la maison

Grâce à la biologie synthétique, on pourrait aussi bien fabriquer un jour des vaccins, des biodiesels que des armes biologiques. Avant que les premières innovations issues de cette nouvelle science ne fassent irruption dans notre vie, les experts affirment qu'il est temps de lancer le débat sur sa réglementation.

Créer un organisme vivant de toutes pièces? C'est l'une des ambitions de la biologie synthétique. Bien que certains scientifiques en rêvent, on en serait encore loin. Mais, l'an dernier, lorsque le chercheur américain Craig Venter a annoncé avoir créé le premier génome synthétique, une vague d'émoi a traversé la communauté scientifique et les médias. «Pourtant, l'équipe de Craig Venter n'a pas inventé une nouvelle forme de vie», nuance Hans Geiselmann, biologiste de l'Université Joseph-Fourier de Grenoble, qui participera au colloque sur la biologie synthétique, le 30 septembre, lors des Entretiens Jacques-Cartier.

En réalité, les scientifiques du Craig Venter's Institute n'ont que retapé par ordinateur le génome d'une bactérie déjà existante, puis ils l'ont simplifié au minimum avant de le synthétiser et de le réinsérer dans une cellule bactérienne. «Le but avoué de l'opération est d'ouvrir la voie à la fabrication de vaccins et de biodiesels», commente Marc Saner, directeur de l'Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique à Ottawa.

Car la biologie synthétique consiste avant tout à modifier les composants qui interviennent dans la régulation des gènes (signaux, inhibiteurs) pour inventer de nouvelles fonctions. Les interactions et les feed-backs entre les composants de différents gènes sont similaires à ceux des circuits électroniques. «Nous essayons d'intégrer ces circuits dans des bactéries sans qu'ils interfèrent», précise M. Geiselmann.

Selon le chercheur grenoblois, «il n'y a pas de frontière bien tranchée entre la biologie synthétique et la biotechnologie». Ce champ ne serait que la continuité et la convergence du développement de technologies émergentes en biologie moléculaire, en génomique et en calcul. «Mais ce pas de plus fait par Craig Venter nous donne l'occasion de parler du futur», soutient M. Saner.

La boîte de Pandore ?

Bidouiller des composants de génomes artificiels peut toutefois faire peur. Selon M. Saner, les scénarios catastrophes concernent soit une fuite bactériologique d'un laboratoire, soit des risques pour la santé et l'environnement.

Mais sa plus grande crainte provient du déclin des coûts des technologies d'identification et de synthèse génétique et de leurs avancées rapides. «Un phénomène similaire à ce qu'on connaît en informatique», selon lui. Il devient donc possible de faire du biohacking ou de la biotechnologie de garage, bref, de faire de la biotechnologie à la maison. De là plane l'ombre d'une dispersion bactériologique causée par un amateur ou, pire, un terroriste. «Pour l'instant, ça reste assez futuriste, car il n'existe aucun cas avéré, relativise M. Saner. Mais c'est pris très au sérieux par les gouvernements.»

Quelle est alors la probabilité qu'un terroriste parvienne à créer une dangereuse bactérie à partir de technologies de biologie synthétique? «C'est relativement invraisemblable, affirme M. Geiselmann. C'est assez facile d'élever une bactérie assez agressive qui existe déjà. C'est bien plus difficile d'en créer une nouvelle en introduisant des gènes toxiques dans son génome.» Et, heureusement, «il y a toujours un certain degré de contrôle des fabricants à qui ils vendent leurs machines», ajoute M. Saner.

Le mythe de la bactérie Frankenstein semble donc bien hypothétique. Pourtant, la peur du public est bien réelle et se rapproche de celle qu'on éprouve à l'égard de la radioactivité nucléaire: une menace invisible, insidieuse et quasi incontrôlable quand un accident arrive. «Ce sentiment est bien documenté par les études psychologiques, explique M. Saner. Les gens ont tendance à exagérer l'importance et à minimiser les risques.» Par exemple, l'opinion publique est terrifiée par les accidents d'avion à cause de l'horreur de la scène, même si les probabilités d'accident sont faibles.

Regarder le passé, sonder l'avenir

Si la biologie synthétique n'est qu'une avancée de plus en biotechnologie et que les risques sont faibles, comment toutefois se prémunir contre les dérives? «Nous pourrons nous appuyer sur les politiques déjà en place qui ont démontré leur efficacité, croit M. Saner. D'ailleurs, ni le Canada, ni les État-Unis n'ont créé une nouvelle agence de réglementation pour les biotechnologies.»

Par contre, il y a des leçons à tirer du passé, selon lui: «Les relations publiques ont été mal gérées au début de l'industrie biotechnologique. Une meilleure communication et une participation du public plus accrue pourront certainement contribuer à une meilleure acceptabilité sociale de la biologie synthétique.»

Les scientifiques veulent entamer le dialogue dès maintenant, y compris sur la question de jouer à Dieu et de créer une forme de vie nouvelle à partir de zéro. «C'est un argument moral qui a pour but d'imposer un moratoire, dit M. Saner. Le débat devra surtout concerner le ratio risques-bénéfices et aussi la distribution de l'argent public. En effet, dans le cas des cellules souches aux États-Unis, le débat moral a barré la voie au financement public mais il n'a pas empêché la recherche privée.» Au Canada, les fonds publics ont été maintenus, tandis qu'en Europe le débat a porté sur les finalités éthiques de la manipulation de cellules souches.

Ces divergences montrent la nécessité d'une collaboration internationale, selon M. Saner. La Canada et les États-Unis ont créé le Conseil de coopération en matière de réglementation, en février dernier, pour éviter les frictions entre les deux pays. Le dialogue transatlantique, quant à lui, est engagé via le Transatlantic Risk Assessment Dialogue.

Les scientifiques attendent aussi beaucoup du prochain Sommet de la Terre à Rio, en 2012. Les principales puissances mondiales devraient y aborder l'idée d'un traité international sur la réglementation des technologies émergentes.

«Nous avons besoin de montrer une volonté de prévoyance et une capacité de monitoring des avancées scientifiques à court terme, recommande M. Saner. Et surtout d'un débat public éclairé qui garde en mémoire tout le potentiel de la biologie synthétique. Car il y a aussi un risque de ne pas poursuivre le développement d'une technologie de pointe: si nous décidons d'arrêter l'énergie nucléaire, l'éolien ou la biologie synthétique pour fabriquer des biocarburants, nous risquons de nous retrouver avec un problème encore plus gros: les changements climatiques!»

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Collaborateur du Devoir