L'entrevue - Moi, petite entreprise

Michel Perreault, professeur de psychiatrie à l’Université McGill, est l’auteur de l’essai <em>Je ne suis pas une compagnie.</em><br />
Photo: François Pesant - Le Devoir Michel Perreault, professeur de psychiatrie à l’Université McGill, est l’auteur de l’essai Je ne suis pas une compagnie.

On le sait, on le voit et, parfois même, on le dit fort: l'humain n'est pas une petite entreprise. Or, sous l'emprise des nouveaux outils de communication, avec leurs réseaux sociaux, leurs iPhone et leurs promesses d'ubiquité, la chose serait une nouvelle fois à répéter, croit l'auteur Michel Perreault qui déplore l'intrusion sournoise des valeurs de l'entreprise dans l'intimité de ses contemporains. Un phénomène qui ne date pas d'hier, dit-il, mais qui va en s'accentuant à l'ère du 2.0 et qui mérite d'être enrayé rapidement, pour le bien collectif, et surtout pour remettre les citoyens en phase avec leur humanité.

«Le citoyen ordinaire et le citoyen "corporatif" cohabitent dans le même environnement et, par phénomène d'osmose, le premier en est venu à confondre son identité avec le deuxième», explique M. Perreault au téléphone.

L'homme, professeur de psychiatrie à l'Université McGill, est l'auteur de l'essai Je ne suis pas une compagnie (Stanké) qui vient de sortir simultanément au Québec et en France.

«Cela l'amène à se comporter comme une petite entreprise, ajoute-t-il, pour goûter lui aussi au succès, à la réussite, à la popularité des entreprises et marques qu'il côtoie. Il cherche alors, comme ces compagnies, à planifier, organiser, diriger, quantifier son existence au travail, en famille, en vacances, sa quête du bonheur, ses relations avec les autres... Le hic, c'est que ces comportements sont peu adaptés à l'espèce humaine, et encore moins à sa survie. Et du coup, cela éloigne l'humain de ses aspirations primaires plutôt que de l'en rapprocher.»

Le rapport, entre humain et entreprise, serait même devenu maladif, croit le chercheur qui qualifie son livre de «catharsis contrôlée» dans laquelle «il y a beaucoup de vécu». En laissant pénétrer les valeurs de grandes compagnies dans sa condition humaine, l'homo electro consumus s'expose en effet à des «corponoses», écrit Perreault, «des pathologies propres aux organismes corporatifs» qui se transmettent à l'homme «lors de relations non protégées» par un esprit critique suffisant ou lors d'activités de consommation à haut risque, résume-t-il, non sans une pointe d'humour.

Parmi ces troubles modernes du comportement, l'auteur évoque la prolifération de la «gestionite», soit l'art de recourir aux principes de la gestion pour résoudre ses problèmes — l'usage de pilules pour dormir, entrer en érection ou sourire en fait partie —, la «promotite», «un usage abusif du mode de communication promotionnel dans les échanges courants», ou encore la «formatite», maladie qui fait croire qu'il existe une formation pour chaque problème.

Complaisance et conformisme

Pour le docteur en psychologie, qui fait de la recherche à l'Institut universitaire en santé mentale Douglas de Montréal, ces pathologies prolifèrent dans nos environnements sociaux en raison de la complaisance que l'on a collectivement développée dans les dernières années à l'endroit des entreprises, de leurs produits et de leurs services. «Il est difficile d'établir quand tout ça a commencé, dit-il, mais il y a un phénomène de conformisme important dans le développement des corponoses.»

Ce conformisme, par intégration de valeurs propres à l'entreprise dans la sphère de l'intime, irait même en grandissant, poussé par les réseaux sociaux et la numérisation des rapports humains qui attisent plusieurs de ces pathologies. La promotite en tête: «Dans ces espaces, l'humain est amené quotidiennement à faire la promotion de lui-même et à adopter les règles du discours promotionnel pour le faire», dit le psychiatre éclairé.

Sans compter que le partage d'informations publicitaires et commerciales entre humains, qu'attisent et encouragent ces nouveaux lieux de partage — d'un clic pour dire qu'on aime telle ou telle chose —, vient également contribuer à la multiplication des corponoses «dans certaines couches sensibles de la population». Cela vient aussi stimuler la mutation des citoyens en petites entreprises invitées à bien se gérer, pour bien paraître et, par conséquent, à bien faire la promotion des produits et des services qui contribuent au développement d'un bonheur souvent factice.

«En adoptant un comportement qui ne lui est pas adapté, l'humain développe forcément des frustrations», dit l'auteur qui appelle au rétablissement des «rapports humano-corporatifs plus équitables», écrit-il. Comment? Par la résistance au conformisme, mais également par l'éducation à la pensée critique, par la résistance à la superficialité, par la dénonciation du vide institutionnalisé, qui, en choeur, vont permettre de rétablir le rapport de force entre l'«homo» et le «corpo». Au bénéfice, cette fois, de celui en chair et en os que l'on dit pensant.

Renouer avec Milgram

Dans la conclusion de son livre qui mélange analyses, commentaires, anecdotes et tests rapides en vue d'évaluer le niveau d'intrusion de ce qui relève de l'entreprise dans sa propre existence, Perreault rappelle d'ailleurs les travaux de Stanley Milgram sur la soumission à l'autorité qui, en 1960, avec son collègue Solomon Asch avait mis en lumière les effets délétères du conformisme.

Pour résumer, l'homme avait réussi à inciter des personnes à infliger des décharges électriques élevées à d'autres, en laboratoire, démontrant ainsi que, dans un groupe, un individu peut parfois commettre des erreurs de jugement, simplement parce qu'une personne en position d'autorité le lui demande. Il le fait aussi pour se conformer au jugement des autres. L'an dernier, un documentaire français basé sur un faux jeu télévisé intitulé Le Jeu de la mort avait reproduit cette expérience, démontrant du coup que le travers est bien contemporain.

«Les entreprises ont bien compris ces traits humains et ne se privent pas pour les exploiter», écrit M. Perreault. Et il ajoute: «Il va y avoir un retour du balancier, c'est sûr. Cette adhésion aux valeurs de l'entreprise arrive peut-être à la fin de sa vie utile. L'élastique va bientôt se briser. Pour le moment, les corponoses induisent la surconsommation, le travail extrême et l'endettement, et je ne sais pas si on va continuer à tolérer ça longtemps.»

Pour sortir de l'asservissement, que l'homo consumus semble d'ailleurs s'infliger lui-même en prenant un mauvais chemin simplement parce qu'on lui dit de le faire, M. Perreault pourrait d'ailleurs compter sur une découverte de Solomon Asch qui, quelques années après ses travaux avec Milgram, a mis en lumière une chose étonnante: dans un groupe de sept personnes invitées à effectuer une tâche moralement discutable, un seul dissident peut parfois suffire pour briser l'effet de conformité.

Une source d'espoir pour l'auteur qui avoue modestement chercher à jouer ce rôle d'agent anti-homogénéisant avec son livre, en attendant que d'autres esprits libres, partout dans la société, en fassent autant, espère-t-il, pour la survie de son espèce.
1 commentaire
  • Gaston Bourdages - Abonné 29 août 2011 06 h 47

    Que de routes, certaines inqualifiables, des êtres...

    ...humains empruntent pour en arriver à prendre contacts avec leur humanité! Avec votre respect, je me permets ce partage. Pour ce faire, je retourne dans les années '92-'93. J'y rencontre une ex-employée qui, dans toute sa franchise et sa transparence, me dit :«Il t'a fallu connaître pénitenciers pour en arriver à T'HUMANISER» Ouf! Que j'ai fait. Mais combien elle avait vu juste. Parmi les façons, certaines malpropres, que j'ai, un jour, brassé des millions de volume d'affaires, j'y ai mis de côté la quasi totalité de mon humanité. Le «Money talks» avait mobilisé...je corrige j'avais donné au «Money talks» un espace tel que j'avais perdu contacts avec, je dirais, les essences même de l'ensemble de ma personne. J'ai eu à travailler très fort pour la récupérer et combien d'aides j'ai reçues pour y arriver. Des aides de gens de la trempe de Monsieur Perreault que, du fond de mon coeur, mon esprit voire mon âme, je remercie.
    Monsieur Deglise, mercis pour cette nourrissante invitation à un rendez-vous avec ce cadeau qui est nôtre. Mais encore ? Notre humanité imparfaite mais combien capable de Beau et de Grand.
    Mes respects,
    Gaston Bourdages
    Simple citoyen - écrivain en devenir
    Saint-Valérien de Rimouski.
    www.unpublic.gastonbourdages.com