Enquête sur l'obsession du ventre plat

Une enquête démontrait récemment que 70 % des Américaines rêvent d’obtenir un ventre plat; 60 % des Américains choisiraient de durcir leurs «abdos» avant tout autre groupe de muscles. <br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Une enquête démontrait récemment que 70 % des Américaines rêvent d’obtenir un ventre plat; 60 % des Américains choisiraient de durcir leurs «abdos» avant tout autre groupe de muscles.

Québec — C'est un véritable martelage: le jour comme la nuit, en anglais, en français, sur plusieurs chaînes et simultanément sur le Web, des infopublicités vous somment d'acheter un Ab Roller, un Ab Sculptor, un Ab Coaster, un Ab Works ou bien un Perfect Abs, quand ce n'est pas un Ab Flyer, une Abdominal Crunch Board, un Ab Away Pro, un Ab Rocket Flexmaster ou un Abdominus Tummy Trimmer, etc. Le but est invariablement d'obtenir un ventre plat, musclé, donc dur, préférablement luisant, car suintant de sueur.

La vogue de ces machines à produire des «six pack» (pour reprendre le terme usuel dans l'anglophonie pour désigner cette «tablette de chocolat» que l'on semble tous vouloir en lieu et place du ventre) a été lancée dans les années 1990, créant une véritable industrie multimillionnaire des «abdos». Elle ne se dément pas depuis. Surtout l'été, période pendant laquelle les bedons se font plus présents, souvent dénudés.

Un sondage Ipsos Santé-Activia a conclu en janvier que le ventre est la partie du corps la moins aimée des Français, loin devant les fesses (18 %), les hanches (18 %), le torse/les seins (16 %) et les jambes (16 %). Une enquête similaire menée aux États-Unis démontrait récemment que 70 % des Américaines rêvent d'obtenir un ventre plat; 60 % des Américains choisiraient de durcir leurs «abdos» avant tout autre groupe de muscles.

Origine

D'où vient donc cette obsession? Du souci pour la santé, bien sûr: des abdominaux fermes permettent d'éviter des maux de dos, par exemple. Il est aussi démontré qu'un ventre mou et gros fait courir un risque élevé de maladie coronarienne et d'infarctus à celui qui le porte.

La santé n'explique pas tout, cependant. Les normes esthétiques et sociologiques contemporaines, implicites, auraient aussi leur importance: «L'obésité est tellement stigmatisée aujourd'hui qu'il ne faut pas se surprendre de voir les représentations de la minceur s'imposer et les pratiques de redressement corporel être valorisées», note Alexandre Dumas, professeur à l'École des sciences de l'activité physique de l'Université d'Ottawa.

David Le Breton, professeur à l'Université de Strasbourg spécialisé en sociologie du corps, souligne que, de nos jours, «une personne bien en chair est perçue, sous un angle moral, comme manquant de volonté, comme se laissant aller». Non seulement le ventre rond dérogerait-il aujourd'hui aux normes d'apparence relatives à la beauté masculine ou féminine, mais il contreviendrait aussi «à cette morale instituant le sujet comme responsable de ce qu'il est».

L'individualisme contemporain le répète à coeur de jour: chaque être humain doit se «construire». Ainsi, «la tyrannie de la minceur et du ventre plat est relayée par la convergence de discours multiples visant à accroître la consommation des produits qui lui sont liés», soutient Le Breton. Les corsets antiques, qui enserraient les tailles, ont disparu aujourd'hui, comme bien d'autres contraintes extérieures au corps, lequel doit s'exhiber au «naturel». Reste que la contrainte a été intériorisée, et c'est la volonté aujourd'hui qui doit nous corseter l'abdomen.

Ventres hollywoodiens

Le six pack n'a pas toujours été la norme. L'auteur et journaliste américain Anthony Balducci s'amuse, dans son blogue, à comparer le ventre des hommes forts de la première époque du cinéma — comme Francis X. Bushman dans la première version de Ben-Hur datant de 1925 — avec celui des Sylvester Stallone et Arnold Schwarzenegger des années 1980. Les premiers, constate-t-il, «ne sentaient pas le besoin d'exhiber avec ostentation leurs abdos». À l'époque, les réalisateurs ne cherchaient pas non plus le moindre prétexte pour dénuder le ventre des hommes forts. En fait, plusieurs acteurs d'avant les années 1980, sans être bedonnants, n'avaient tout simplement pas de six pack à proprement parler. Il faut voir les premiers Tarzan, au ventre plat, mais sans muscles saillants.

Aujourd'hui, évidemment, les abs sont magnifiés. L'exemple extrême est sans contredit le film 300, de 2007, relatant la mythique bataille des Thermopyles entre les Spartiates et les Perses. Même si l'histoire et l'esthétique (donc les abs) y étaient inspirées par une bande dessinée, le régime alimentaire qu'avait dû suivre l'acteur principal, Gerard Butler, et surtout les séries d'exercices qu'on lui avait fait subir pour obtenir les abdos d'un Léonidas imaginaire ont été commercialisées : «Obtenez les abdominaux de Gerard Butler avec l'entraînement spartiate!», propose une firme sur le Web.

Anthony Balducci fait remarquer que ce ventre spartiate constitue une utopie hollywoodienne magnifiée par la postproduction. D'ailleurs, souligne-t-il, des paparazzis ont croqué Butler quelque temps après le film, et son ventre était bien normal. Et replet.

Tromperies

Nulle surprise qu'avec cette idéalisation, la demande soit constamment stimulée. «Plus une représentation du corps est intériorisée [dans ce cas-ci, le ventre plat] et socialement acceptée, plus l'individu qui s'y conforme en retire des bénéfices sociaux. Plus les individus en retirent des bénéfices sociaux, plus la norme se cristallise et se reproduit», explique le professeur Alexandre Dumas.

Pour continuer à profiter du pactole, les compagnies font constamment évoluer leur modèle. Récemment, elles ne proposent plus simplement, comme au temps de l'Ab Roller, de vous faciliter les «redressements assis» en offrant un support pour le cou. Non, aujourd'hui, la promesse est de «sculpter» aussi les muscles des côtés du ventre en vous forçant à vous torsader le dos sur des plaques oscillantes, parfois les genoux dans les airs, ou encore assis, comme avec l'Ab Doer Twist.

Les solutions les plus radicales se répandent: les chirurgies esthétiques pour le ventre ont augmenté de 276,2 % entre 1997 et 2009 selon les statistiques de l'American Society for Aesthetic Plastic Surgery. En 2009, deux des cinq chirurgies les plus souvent effectuées aux États-Unis concernaient le ventre: la liposuccion et l'abdominoplastie.

D'autres offres sont parfois trompeuses, notamment celle des ceintures d'électrostimulation. En 2004, le Bureau de la concurrence du Canada (BCC) ordonnait à l'entreprise Koolatron de retirer l'AB Energizer du marché parce qu'il «dupait» les clients, «donnant l'impression que l'utilisation de l'appareil, sans qu'il soit nécessaire de faire de l'exercice physique, entraînerait une perte de poids, donnerait à son utilisateur [...] des muscles abdominaux bien définis et procurerait les mêmes avantages que l'utilisation d'un gymnase bien équipé».

Or l'AB Energizer était «un appareil similaire à l'AbTronic, un appareil d'électrostimulation musculaire commercialisé par Thane Direct Canada Inc., qui a aussi été retiré du marché au mois de décembre 2002», expliquait le BCC.

Depuis, au moins une autre compagnie a recommencé à «infopubliciser» le même type de ceinture au Québec, mais sous un autre nom.

Résistances?


David Le Breton observe que des résistances s'organisent contre l'obsession du ventre plat. «Beaucoup de personnes fortes ou obèses revendiquent leur état physique et s'insurgent contre le stigmate dont elles sont l'objet.» Le sociologue se dit aussi frappé par les adolescentes bien en chair qui portent fièrement des pantalons taille basse dévoilant leur nombril: «Elles disent ainsi leur refus des normes esthétiques touchant surtout la femme, notamment la minceur et le ventre plat; elles disent qu'elles sont jeunes et fières de l'être et que le jugement des autres les indiffère. Elles sont bien dans leur corps.»

En somme, le statut du ventre demeure ambivalent, contradictoire dans notre société. «Le ventre plat ne fait pas l'unanimité parce qu'il exige une discipline paradoxale dans une société hédoniste.» Il renvoie à une tyrannie de l'apparence que bien des gens refusent, simplement parce qu'il «n'est pas toujours aisé à construire dans une société sédentaire où les soucis sont nombreux».
5 commentaires
  • Yves Nadeau - Abonné 16 août 2011 08 h 25

    Une petite précision

    Avec égards, il me semble que le "six pack" n'a rien à avoir avec une tablette de chocolat.

    Il s'agit plutôt d'une expresion pour désigner un emballage de six canettes ou bouteilles (bière ou boisson gazeuse) qui sont retenues par un "collier" de plastique. Par analogie on utilise l'expression pour identifier les deux muscles parrallèles de l'addomen; "rectus addominis" pour les férus du latin et de la précision anatomique.

    Cedi dit, l'attrait du ventre plat fait le bonheur des charlatans qui offrent ces appareils mentionnés dans l'article; les activités sportives -- dont la natation -- et un régime alimentaire qui élimine le grignottage entre les repas sont une meilleure solution.

  • Claude Kamps - Inscrit 16 août 2011 08 h 40

    A Chacun son ADN

    la loterie de la vie a donné à chacun des gènes différents et il faut pas être gêner de cela...

    C'est dans la diversité qu'on trouve les meilleurs compagnons de vie...

  • mau rich - Inscrit 16 août 2011 09 h 26

    Et les gros pensus

    Quelques-un qui pourrait faire parti du club des gros pensus, Jean Lapierre, Paul Arcand, Francois Legeault , Jean Charest, Mario Dumont, et mettez-en.

  • camelot - Inscrit 16 août 2011 15 h 56

    Encore

    Ça fait rouler... l'économie. Aux États ils disent "A sucker born each minute". Encore une autre invention des "médiacres"

  • France Marcotte - Inscrite 16 août 2011 21 h 18

    Le dos, mais pas le ventre

    Le ventre plat est un bouclier.
    On le veut bien dur comme une carapace.
    Derrière il y a ce qu'on a de plus tendre, le ventre qu'on protège de l'adversité, les émotions confuses.
    Quand un chien est en confiance, on dit qu'il se couche sur le dos, qu'il offre son ventre vulnérable, il n'a pas peur.
    Entre humains, on ne s'offre le ventre que derrière l'armure, même dans l'amour.