Un lieu, un nom - Mena'sen, la légende coulée dans le roc

Le Rocher du Pin Solitaire, maintenant appelé Mena’sen, au milieu de la rivière Saint-François, au cœur de la ville de Sherbrooke.<br />
Photo: Jocelyn Riendeau Le Rocher du Pin Solitaire, maintenant appelé Mena’sen, au milieu de la rivière Saint-François, au cœur de la ville de Sherbrooke.

On passe devant, on roule dessus, on s'y rend tous les jours: ces places, ces rues, ces villages ont des noms parfois charmants qui cachent une histoire souvent insoupçonnée. Tout l'été, nous partons à la découverte non pas des lieux, mais de leur toponyme.

Il se dresse, pas très gros, au milieu de la rivière Saint-François, au coeur de la ville de Sherbrooke, à quelques centaines de mètres en aval du lieu où la rivière Magog se jette à angle droit dans la Saint-François. Un rocher minuscule, mais chargé d'histoire et fabricant de légendes sans pareil. Mena'sen, qu'il s'appelle.

On retourne d'abord en février 1692, plusieurs siècles et certainement quelques millénaires après que les premiers Amérindiens eurent commencé à fréquenter le secteur, riche en végétation et en gibier, et à tenir des cérémonies rituelles autour de l'îlot, qui est un site de rencontre, pour que leurs expéditions soient couronnées de succès. Cette année-là, l'hiver se fait particulièrement rigoureux, frigorifique et dépourvu de neige, ce qui contraint les tribus à étendre leur territoire de chasse. Aussi les Abénaquis, occupants traditionnels du territoire, se retrouvent-ils à côtoyer des Iroquois, qui ne sont pas vraiment leurs amis. Il devient rapidement clair que la nature ne pourra subvenir aux besoins de tout ce monde.

La guerre du pin solitaire

Mais il est aussi évident qu'une bataille rangée se solderait par un massacre dans lequel la plupart des participants trouveraient la mort. Les chefs des deux clans résolvent donc de régler le problème en organisant un combat singulier, au terme duquel la nation perdante devra quitter la région. Ils choisissent chacun leur meilleur guerrier, et le «tournoi» consistera à les faire courir sur la rivière gelée autour du rocher jusqu'à ce que l'un d'eux tombe d'épuisement, concédant ainsi la victoire.

Au final, ce fut l'Abénaquis qui l'emporta. Le sort du vaincu reste toutefois mystérieux. Selon certains récits, il y avait droit de mort d'homme et le gagnant pouvait tuer son adversaire. Mais «il est plus probable que le perdant fut plutôt scalpé», ce qui lui aurait quand même valu l'opprobre pour le restant de ses jours, dit Mathieu Bureau, diplômé en histoire et qui s'est intéressé à la question de Mena'sen. Toujours est-il que le rocher allait prendre une importance accrue dans la culture et la tradition orale abénaquises.

Les années passèrent, et un arbre poussa sur l'îlot. Un pin, de bonne taille mais à peu près dépourvu de branches. Nul ne sait qui le planta, ni même s'il se trouva quelqu'un pour le planter. Peut-être la nature avait-elle agi seule. Ou peut-être que des forces surnaturelles étaient à l'oeuvre... On retrouve plusieurs allusions au fait qu'une jeune femme serait enterrée dans l'îlot. Une «fiancée», lit-on souvent, qui serait morte d'épuisement dans les parages. Mais la fiancée de qui? S'agit-il d'une jeune Amérindienne? De la femme d'un couple de colons anglais capturés, ou de loyalistes fuyant la Révolution américaine?

Mystère, encore. Mais dans l'un de ses écrits sur l'histoire des Cantons-de-l'Est, le prêtre Maurice O'Bready raconte que «c'est le coeur de la femme qui aurait fait germer l'arbre», dit Marcel Bureau, grand-père du précédent et directeur général de la Société Saint-Jean-Baptiste de Sherbrooke, dont il est membre depuis 57 ans. (En 1936, le gouvernement du Québec a cédé la propriété du rocher à la SSJBS.) Quoi qu'il en soit, l'îlot allait dorénavant être connu sous le nom de «Rocher du Pin Solitaire». Dans un ouvrage sur la topographie du Bas-Canada publié en 1815, l'arpenteur Joseph Bouchette évoquera «un rocher élevé et très singulier, sur le sommet duquel est un pin solitaire, d'une forte dimension, qui offre à la fois un spectacle extraordinaire et unique».

Deux ivrognes

L'arbre est plus que centenaire lorsqu'il disparaît en novembre 1913. Que lui est-il arrivé? A-t-il été frappé par la foudre? C'est possible. Mais la presse de l'époque rapporte une histoire bien plus savoureuse: deux ivrognes se seraient rendus sur l'îlot et auraient arraché le pin. Ils auraient scié le tronc en rondelles et les auraient vendues comme porte-bonheur afin de s'acheter à boire. «On raconte aussi qu'ayant entendu parler de cela, des gens se sont mis à découper d'autres arbres et à vendre des faux», souligne Mathieu Bureau.

Le rocher redevient donc à peu près nu pendant une trentaine d'années, jusqu'à ce que, en 1934, l'évêque de Sherbrooke, Alphonse-Osias Gagnon, choisisse de commémorer le 400e anniversaire de l'arrivée de Jacques Cartier en Amérique en imitant son geste et en y plantant une croix. Toujours debout aujourd'hui, la croix de métal, illuminée la nuit, avait été fabriquée et offerte par Johnny Bourque, alors homme d'affaires et échevin et qui deviendra plus tard ministre (des Finances, notamment) dans les gouvernements de Maurice Duplessis.

En 1983, la Commission de toponymie du Québec rebaptise le Rocher du Pin Solitaire «Mena'sen», des mots abénaquis menahan et sen, respectivement «île» et «rocher» (à moins qu'il ne s'agisse de «meilleur endroit», selon la source à laquelle on se fie). À proximité, il existe cependant toujours une rue du Pin solitaire. L'an dernier, une gigantesque murale de 1975 pieds carrés intitulée Légendes et Mena'sen a été dessinée sur l'édifice du Comptoir familial, rue Bowen. Une résidence pour personnes retraitées située juste en face du rocher, et dont la construction avait été parrainée par la SSJBS en 1976, porte le nom de «Faubourg Mena'sen».

Les histoires pittoresques fourmillent autour de Mena'sen. Et on imagine combien davantage il y en aurait si, pour notre plus grand plaisir, le roc pouvait parler...
1 commentaire
  • Claude L - Inscrit 27 juillet 2011 13 h 12

    Ah! bien merci

    Je passe souvent devant en vélo sur la piste cyclabe, cela va me le faire plus apprécier ce rocher Mena "sen.

    EH! oui je passe souvent devant pour aller, au marais Réal-D. -Carbonneau, où je peux voir toutes sortes d'oiseaux, Chélydre serpentine, tortues peintes, marmottes et deux énormes castors.

    Selon moi le marais Réal-D. -Carbonneau est la plus belle écosystème naturelle de Sherbrooke.

    http://www.maraiscarbonneau.com/fr/accueil/index.s