Les expropriés de Turcot (9) - Robert et Jacqueline: des valises... pour déménager

Robert Nolter et sa compagne de dix ans son aînée, Jacqueline Pagé, occupent toujours le loft 340.<br />
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Robert Nolter et sa compagne de dix ans son aînée, Jacqueline Pagé, occupent toujours le loft 340.

Depuis samedi, Le Devoir vous emmène à la rencontre des expropriés du 780, rue Saint-Rémi, un immeuble presque centenaire du quartier Saint-Henri, à Montréal, qui sera rasé pour céder la place à l'échangeur Turcot. Dernier épisode aujourd'hui.

Dans la chambre de Robert Nolter, 75 ans, il y a un empilement de valises. Des vieilles valises en cuir brun ou noir, avec des inscriptions en caractères cyrilliques que l'homme a peintes lui même. «C'est joli, mais je ne me souviens pas ce que ça veut dire», s'amuse-t-il. Les valises ne serviront probablement pas à faire du tourisme, parce que «à nos âges, vous savez, on ne voyage plus beaucoup», mais elles seront certainement utiles pour le déménagement à venir.

Ils auraient dû quitter le 780 rue Saint-Rémi à la fin juin, pour un quatre et demi proche de Place Versailles, mais voilà que l'immeuble en question n'avait pas de sortie de secours. Alors pour l'instant, Robert Nolter et sa compagne de dix ans son aînée, Jacqueline Pagé, occupent toujours le loft 340.

Le 340, c'est un peu plus que d'anciens bureaux aménagés en lieu de vie et en atelier de peinture, c'est surtout «l'endroit qui nous a permis de bien commencer notre vie ensemble». Les Nolter-Pagé sont un jeune couple, relativement, avec à peine dix années de vie commune. «On est en union libre, pas mariés», précise Mlle Pagé.

Une vision des moeurs plutôt libertaire pour cette ancienne soeur bénédictine, qui a consacré 16 années à prier Dieu à l'abbaye Sainte-Marie des Deux-Montagnes de Sainte-Marthe-sur-le-Lac. «À 35 ans, l'abbesse m'a conseillé d'aller découvrir le monde. Elle sentait bien que cette vie-là n'était pas pour moi. Alors après le monastère, j'ai suivi des cours de danse.» Devenue mère, puis veuve, elle rencontre Robert Nolter, son voisin de palier.

Ce dernier, un Français d'origine, s'est installé en Colombie-Britannique dans les années 1960, où il a travaillé durant toute sa vie comme ouvrier dans les scieries. Aujourd'hui, c'est un peintre, le dimanche, et même les autres jours de la semaine. Avec son plafond haut perché et ses baies vitrées, il avait trouvé l'atelier idéal, et les murs du 340 en témoignent: là un chat angora, un ours grandeur nature, ou un bateau dans la tempête, ici, une spirale à la Tousignant ou une perspective à la Vasarely.

Aujourd'hui pourtant, il a «un peu perdu le goût pour la peinture. Depuis trois ans, on vit dans nos cartons, sans savoir quand on devra déménager». Jacqueline Pagé se console quand même en se disant qu'il n'y avait pas que du rose au 780: «Il y a eu des problèmes, avec des chiens, avec des voisins. Et puis, à notre âge, c'est plus facile d'entretenir un petit appartement.»

Quand même, le quartier lui plaisait bien, «c'est un peu comme à la campagne. Et puis l'autoroute, c'est vivant». Tant mieux, lui confirme son conjoint, parce que «à Montréal, il y a beaucoup d'argent pour le béton, mais pas beaucoup pour les personnes».