Un lieu, un nom - Le boulevard des Allumettières, un hommage aux ouvrières de Hull

Des allumettières à l’intérieur de l’usine E. B. Eddy, à Hull, vers 1880. On voit à gauche la courroie sur laquelle couraient les allumettes. Les photos dans les fabriques d’allumettes sont rares, car le flash des appareils risquait de provoquer des incendies.<br />
Photo: Source Gabrielle Philion-Lévesque Des allumettières à l’intérieur de l’usine E. B. Eddy, à Hull, vers 1880. On voit à gauche la courroie sur laquelle couraient les allumettes. Les photos dans les fabriques d’allumettes sont rares, car le flash des appareils risquait de provoquer des incendies.

On passe devant, on roule dessus, on s'y rend tous les jours: ces places, ces rues, ces villages ont des noms parfois charmants qui cachent une histoire souvent insoupçonnée. Tout l'été, nous partons à la découverte non pas des lieux, mais de leur toponyme.

Ottawa — Le chauffeur de taxi se dirigeant vers Hull est différent de ses collègues: tout anglophone soit-il, il tente de maîtriser quelques mots en français. Et franchement, le nom de cette artère ne lui revient pas. «Allumettières, qu'est-ce que ça veut dire? J'ai cherché le mot dans le dictionnaire et il n'existe pas.» Pourtant, il en a fait couler, de l'encre, ce boulevard.

Le boulevard des Allumettières, officiellement inauguré en Outaouais le 3 décembre 2007, relie d'est en ouest le pont Alexandra, situé derrière le parlement, au secteur Aylmer. Ce boulevard urbain à quatre voies ponctué de ronds-points et jouxté d'une piste cyclable a suscité les critiques du début jusqu'à la fin.

C'est en 1972 que les propriétaires hullois se font annoncer leur expropriation pour construire le boulevard. Ils n'auront que 12 mois pour quitter leur domicile et restituer à la Ville des terres qui resteront inutilisées pendant plus de 30 ans. Le tracé du boulevard, qui perce le mythique parc de la Gatineau, avait aussi fait rager citoyens et environnementalistes, qui ont obtenu des mesures d'atténuation. Enfin, le choix du nom lui-même a fait l'objet d'un débat après qu'une citoyenne eut lancé une pétition suggérant le nom de Bobino en mémoire du comédien Guy Sanche, originaire de la région.

La Ville de Gatineau aura finalement opté pour ce nom «des Allumettières», un rappel au passé industriel de Hull et un magnifique hommage aux filles et jeunes femmes ayant travaillé et laissé leur santé à l'usine d'allumettes E. B. Eddy. Ces femmes ont formé le premier syndicat féminin du pays et tenu tête à un employeur qui faisait la pluie et le beau temps dans la région.

Lorsque l'Américain Ezra Butler Eddy arrive en Outaouais en 1854, il ouvre une fabrique d'allumettes de bois. C'est le début d'un empire. Dès 1869, l'usine en produit 1,5 million... à l'heure! E. B. Eddy fabriquera 99 % de toutes les allumettes vendues au Canada, en plus d'en exporter vers les États-Unis et la Grande-Bretagne. Hull est alors la capitale mondiale des allumettes.

Au départ, les femmes venaient chercher les allumettes à la fabrique pour les empaqueter à la maison avec l'aide des enfants, raconte Raymond Ouimet, auteur de plusieurs ouvrages sur l'histoire de l'Outaouais. Peu à peu s'instaure cette tradition de faire travailler les femmes et les filles dans cette industrie. Elles ont l'avantage d'avoir les doigts fins, une meilleure dextérité et d'être payées à peine le tiers ou la moitié de ce que touchent les hommes.

«C'était des jeunes filles de 12 à 20 ans qui travaillaient dans l'usine», explique Roger Blanchette, lui aussi spécialisé dans l'histoire de la région. Elles auraient voulu travailler plus longtemps qu'elles n'auraient probablement pas pu le faire. Jusqu'en 1913, les allumettes étaient faites avec du phosphore, un produit extrêmement toxique dans lequel les jeunes femmes trempaient les bâtonnets de bois. «C'était un travail extrêmement dangereux, continue M. Blanchette. Le phosphore causait souvent la nécrose maxillaire, une sorte de bactérie mangeuse de chair qui s'attaquait à la mâchoire. Comme il n'y avait pas vraiment de remède, les femmes se faisaient souvent amputer une partie de la mâchoire pour stopper la nécrose.» Sinon, l'os en décomposition dégageait un pus se mélangeant à la salive et qui, une fois avalé, causait l'anémie, sinon la mort. Les vapeurs de phosphore elles-mêmes causaient parfois des empoisonnements mortels.

M. Ouimet raconte qu'un certain William Lyon Mackenzie King, qui deviendra premier ministre en 1921, luttait pour l'interdiction de ce produit toxique et conservait — autre fantaisie du fantasque personnage — une mâchoire amputée d'allumettière sur son bureau à Ottawa pour sans cesse se rappeler son objectif. Outre le phosphore, il y avait les risques de brûlures. Les incendies se déclaraient régulièrement dans les ateliers, jusqu'à 20 par jour. «Toutes les femmes travaillaient avec un seau d'eau à côté d'elles ou un boyau», continue M. Ouimet.

Les femmes se regroupent dans le premier syndicat féminin, l'Association syndicale féminine catholique, en 1918. En 1919, la compagnie désire instaurer un deuxième quart de travail. Les femmes refusent. Elles exigent en plus que les contremaîtres soient remplacés par des femmes après qu'un de ceux-ci ait tenté d'abuser d'une des filles. «Ce fut l'étincelle qui a tout déclenché. Les femmes en avaient ras le bol», raconte Michelle Guitard, historienne-conseil.

Fait rare, les femmes obtiennent l'appui du clergé. «Ce n'était probablement pas pour les bonnes raisons, reconnaît M. Blanchette. L'Église y voyait des considérations morales. Elle était d'accord avec l'idée de femmes surveillées par d'autres femmes. L'idée que des femmes puissent aussi travailler le soir au lieu d'être au foyer ne trouvait pas grâce aux yeux des prêtres non plus.»

Le conflit se règle assez rapidement, mais ce n'est que partie remise. En septembre 1924, le dirigeant de l'usine, Arthur Woods, affiche sans préavis des baisses de salaire. Sans même consulter la direction de leur syndicat, les femmes quittent le travail. Le geste est courageux étant donné que la Eddy emploie à l'époque entre 2000 et 2500 personnes, ce qui en fait l'employeur principal de l'Outaouais. Sans compter que Hull est considérée comme une «company town», une ville où les employeurs contrôlent tout, se faisant élire aux échelons municipal, provincial et fédéral.

«Imaginez: à cette époque, il n'y a aucune protection, insiste Raymond Ouimet. Il n'y a pas d'aide sociale, pas d'assurance-chômage. Les filles qui ne travaillent pas n'ont rien. On a beau dire que ce sont des célibataires, elles sont souvent support de famille.»

Le conflit de travail est sans pitié. Le chef Woods laisse sa marque lorsqu'il ordonne à son chauffeur de foncer sur le piquet de grève avec la voiture. «Run through the bunch!» Le conflit se résoudra, mais l'employeur interdira le retour de certaines trouble-fête, dont Donalda Charron, alors présidente du syndicat.

L'usine fermera finalement ses portes en 1928 puis sera vendue à un concurrent, qui l'opérera jusqu'en 1933, année où éclate un feu qui tuera six ou sept personnes (les avis divergent). Les contremaîtres avaient verrouillé les portes de l'atelier par l'extérieur et les ouvrières n'avaient pas réussi à se sauver de l'édifice en flamme. L'édifice, aujourd'hui inutilisé depuis la fermeture de l'usine Domtar, trône dans la rue Eddy, du nom de son fondateur. Ironie de l'histoire, cette courte rue Eddy un peu glauque avec ses boutiques de sexe, travailleuses de la nuit et vendeurs clandestins se jette maintenant... dans le beau et tout nouveau boulevard des Allumettières, bordé le long des ses 14 kilomètres de végétation.
12 commentaires
  • Ginette Bertrand - Inscrite 20 juillet 2011 03 h 24

    Pour en savoir plus

    L'auteure Marie-Paule Villeneuve a écrit un excellent roman historique sur les Allumettières de Hull :

    Les demoiselles aux allumettes, VLB éditeur, 2005 (409 pages)

  • France Marcotte - Abonnée 20 juillet 2011 08 h 53

    Quelle histoire!

    Pour ceux qui dénigrent les luttes syndicales, quel éloquent exemple du rôle essentiel qu'elles ont eu pour simplement s'extirper de la misère. Ces femmes sont les aïeules de combien de Québécois qui ont maintenant la vie meilleure?
    Et un jour, ceux-ci habiteront des condos construits dans l'usine abandonnée où elles ont tant souffert sans se douter de rien.
    Peut-être pas après tout, grâce au nom de ce boulevard qui interdit d'oublier.

  • Photodan - Abonné 20 juillet 2011 09 h 11

    Les amis du capital

    Ah, si Gérard Deltell et François Legault avaient vécu à cette époque, ils auraient pu se battre au côté de la compagnie pour empêcher le pauvre monde de sortir de la misère. Mais, non il a fallu que ce soit notre époque qui en hérite.

  • mpvilleneuve@hotmail.com - Inscrit 20 juillet 2011 12 h 22

    Auteure des Demoiselles aux allumettes

    Lorsque j'ai écrit mon roman sur les allumettières en 2004 (et qui est paru en 2005), mon éditeur trouvait que le mot allumettière n'était pas pas assez accrocheur, que les gens ne comprendraient pas le terme. Maintenant il est dans le wikdictionnaire et un boulevard porte son nom, j'aurais dû me battre davantage pour conserver le terme. Lorsqu'on m'a dit que le roman avait été un rappel important de cette époque et qu'il avait contribué à susciter un intérêt sur le sujet, j'en étais fière. Merci à Mme Ginette Bertrand, qui, elle, n'a pas oublié. Le roman est toujours sur le marché pour ceux que la vie de cette époque intéresse.

    Marie-Paule Villeneuve auteure les Demoiselles aux allumettes.

  • Marc O. Rainville - Abonné 20 juillet 2011 12 h 52

    Gars d'Hull

    Je suis natif de Hull. Il y avait une voie ferrée qui passait derrière chez nous. Malgré les avertissements maternels, mes amis et moi écumions la voie à la recherche des cubes de souffre destinés à l'usine qui tombaient parfois des trains. On savait que le souffre entrait dans la composition de la poudre à canon. L'idée, c'était de libérer les détenus de la prison de la ville. Il ne nous manquait que le salpêtre et le charbon de bois. Finalement, nous n'avons jamais fabriqué de poudre à canon. Tout de même, merci à l'auteure d'avoir fait ressurgir un souvenir qui me confirme dans la précocité de ma vocation.